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Fête de l’Humanité 2008

Recueil de lettres du "Sud" au "Nord"

Anthologie

vendredi 29 août 2008, par Christiane Chaulet Achour, Serge Guichard

Présentation

Nous proposons, pour la Fête de L’Humanité de septembre 2008, un recueil de lettres de dirigeants, d’intellectuels, de militants, de « résistants » de pays et territoires esclavagisés, colonisés, post-colonisés... à des hommes politiques, aux peuples de France, d’Europe et des États-Unis. Ces lettres viennent d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine, des Caraïbes, certaines connues, d’autres méconnues, oubliées ou non entendues !

Elles jalonnent les luttes de peuples, au travers des prises de position d’individus représentatifs, contre les dominations et aliénations colonialistes, racistes, luttes trop souvent encore ignorées ou occultées. Les rassembler permet de les (re)lire et de prendre la mesure des revendications et analyses dont la mise en sourdine a contribué à façonner le monde d’aujourd’hui avec ses contradictions, ses tensions et ses profondes inégalités. Émanant d’acteurs des vies politiques de différents pays, ces « lettres » sont un genre de discours particulier où le rédacteur s’implique personnellement pour peser de son poids dans la prise de position de l’interlocuteur, dans des rapports de domination différenciés mais qui, toujours, ont opprimé le Sud. « Lettres-manifestes », adressées aux dirigeants et peuples des pays coloniaux, des empires dominateurs : de celle de Toussaint Louverture à Bonaparte, à celle, tout récemment, d’Evo Morales ; lettres plus personnelles aussi adressées à un proche pour qu’au-delà de sa personne, le message envoyé étoile vers d’autres individus. Étant donné les particularités de la lettre – texte ramassé et relativement court, toujours homogène, texte personnel qui dévoile la personnalité de l’émetteur et nous le rend humain, si humain… -, nous n’avons pas souhaité faire figurer d’autres textes qui, d’une certaine façon s’en rapprochent mais sans se confondre avec elle. Ainsi des discours-réponses et des discours-programmes, de courts essais, des ouvrages entiers, enfin, qui se présentent comme « réponse » à un autre discours, à une loi, à une manifestation internationale. Néanmoins, ayant hésité à faire figurer quatre de ces « réponses » prenant une autre forme que la lettre, nous les faisons figurer en annexe pour ouvrir à d’autres anthologies, un moyen d’accès ouvert et à la portée de chacune et chacun pour appréhender l’histoire contemporaine par d’autres visions que celles qui sont habituellement proposées.

Notre recueil de lettres n’a pas la prétention à l’exhaustivité : il se veut étape dans la re-découverte de textes de notre patrimoine de lutte et d’analyses et de propositions avancées hier et aujourd’hui donnant à réfléchir sur les scissions du monde. En ce sens, il souhaite prolonger sa prospection au-delà de septembre 2008.

Pour répondre aux questions qui nous ont guidés :

En quoi la « mise en correspondance » de ces « lettres » nous parle aujourd’hui ? En quoi doivent-elles être connues ? En quoi nous sont-elles toujours utiles, stimulantes ?

Nous avons choisi de donner à lire d’abord le texte de la lettre même. Puis ce texte est suivi d’une courte présentation et d’un bref commentaire pour contextualiser la lettre et bien la situer pour le lecteur.

Dix-huit lettres pour ce premier recueil :

  • Toussaint Louverture à Bonaparte
  • Louis Delgrès à l’Univers
  • L’émir Khaled au Président Wilson
  • Mohamed Abdelkrim aux nations civilisées
  • Bhagat Singh, "Le RED Pamphlet" et "Statement Before the Lahore High Court Bench"
  • L-S. Senghor à Guy Mollet
  • Hô Chi Minh, Lettre aux Français et Françaises luttant pour la paix
  • Jean Sénac à un jeune Français d’Algérie
  • Frantz Fanon « Lettre à un Français », Lettre de démission à R. Lacoste et dernière lettre à son ami Roger Taïeb
  • Aimé Césaire à Maurice Thorez
  • Lumumba, les deux dernières lettres : à son épouse et au délégué de l’ONU.
  • Sony Labou Tansi à François Mitterand
  • Aminata Traoré au Président des Français
  • Le sous commandant Marcos au peuple américain
  • E. Glissant et P. Chamoiseau à Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur
  • Evo Morales au parlement Européen

Christiane Chaulet Achour et Serge Guichard


[Mi-février 1802]

Lettre de Toussaint Louverture à Bonaparte

Citoyen Consul, Votre lettre m’a été transmise par le citoyen Leclerc, votre beau-frère, que vous avez nommé capitaine-général de cette île : titre qui n’est point reconnu par la constitution de Saint-Domingue. Le même messager a rendu deux enfants innocents aux embrassements et à la tendresse de leur père. Mais quelques chers que me soient mes fils, je ne veux point avoir d’obligation à mes ennemis, et je les renvoie à leurs geôliers.

Les forces destinées à faire respecter la souveraineté du peuple français ont aussi effectué une descente ; elles répandent partout le carnage et la dévastation. De quel droit veut-on exterminer, par le fer et par le feu, un peuple grossier, mais innocent ? Nous avons osé former une constitution adaptée aux circonstances. Elle contient de bonnes choses, comme vous en convenez vous-même ; mais il s’y trouve aussi, dites-vous, des articles contraires à la souveraineté du peuple français. En quoi consiste donc cette souveraineté ? Quelle est son étendue ? Doit-elle être sans mesures et sans limites ?

Saint-Domingue, cette Colonie, qui fait partie intégrante de la République française, aspire, dit-on, à l’indépendance. Pourquoi non ? Les Etats-Unis d’Amérique ont fait comme nous ; et avec l’assistance du gouvernement français, ils ont réussi à consolider leur liberté. Mais, répondez-vous, il y a des défauts dans votre constitution. Je le sais. Quelle institution humaine en est exempte ? Néanmoins, je suis persuadé que le système que vous avez adopté pour votre République, ne peut garantir, d’une manière plus certaine, la liberté individuelle ou politique, la liberté de la presse ni les droits de l’homme. Le poste élevé que j’occupe n’est pas de mon choix ; des circonstances impérieuses m’y ont placé contre mon gré. Je n’ai pas détruit la constitution que j’avais juré de maintenir. Je vis cette malheureuse île en proie à la fureur des factieux. Ma réputation, ma couleur, me donnèrent quelque influence sur le peuple qui l’habite ; et je fus, presque d’une voix unanime, appelé à l’autorité. J’ai étouffé la sédition, apaisé la révolte, rétabli la tranquillité ; j’ai fait succéder le bon ordre à l’anarchie ; enfin, j’ai donné au peuple la paix et une constitution. Citoyen Consul, vos prétentions sont-elles fondées sur des titres plus légitimes ? Si le peuple ne jouit pas ici de toute la liberté qu’on trouve sous d’autres gouvernements, il en faut chercher la cause dans sa manière de vivre, dans son ignorance et dans la barbarie inséparable de l’esclavage. Le gouvernement que j’ai établi pouvait seul convenir à des malheureux à peine affranchis du joug oppresseur ; il laisse, en plusieurs endroits, prise au despotisme, nous n’en saurions disconvenir ; mais la constitution de la France, cette partie la plus éclairée de l’Europe, est-elle tout à fait exempte de ces inconvénients ? Si trente millions de Français trouvent, comme je l’entends dire, leur bonheur et leur sécurité dans la Révolution du 18 brumaire, on ne devrait pas m’envier l’amour et la confiance des pauvres noirs, mes compatriotes. La postérité décidera si nous avons été obéis par affection, par apathie ou par crainte.

Vous offrez la liberté aux noirs en disant que, partout où vous avez été, vous l’avez donnée à ceux qui ne l’avaient pas. Je n’ai qu’une connaissance imparfaite des événements qui ont eu lieu récemment en Europe, mais les rapports qui me sont parvenus ne s’accordent pas avec cette assertion. La liberté dont on peut jouir en France, en Belgique, en Suisse, ou dans les républiques Batave, Ligurienne et Cisalpine, ne satisferait jamais le peuple de Saint-Domingue. Nous sommes loin d’ambitionner une pareille indépendance.

Vous me demandez si je désire de la considération, des honneurs, des richesses. Oui, sans doute ; mais je ne veux point les tenir de vous. Ma considération dépend du respect de mes compatriotes, mes honneurs de leur attachement, ma fortune de leur fidélité. Me parle-t-on de mon agrandissement personnel dans l’espoir de m’engager à trahir la cause que j’ai embrassée ? Vous devriez apprendre à juger des autres par vous-même. Si le monarque qui sait avoir des droits au trône sur lequel vous êtes assis, vous commandait d’en descendre, que répondriez-vous ?... La puissance que je possède est aussi légitimement acquise que la vôtre ; et la voix unanime du peuple de Saint-Domingue peut seule me forcer à l’abandonner. Elle n’est point cimentée par le sang. Les hommes cruels, dont j’ai arrêté les persécutions ont reconnu ma clémence. Si j’ai éloigné de cette île certains esprits turbulents qui cherchaient à entretenir le feu de la guerre civile, leur crime a d’abord été constaté devant un tribunal compétent, et enfin avoué par eux-mêmes. Est-il quelqu’un d’entre eux qui puisse dire avoir été condamné sans être entendu ? Cependant, ces mêmes hommes vont revenir encore une fois ; ils vont déchaîner de nouveau les assassins de Cuba pour nous dévorer, et ils osent prendre le nom de chrétiens. Pourquoi vous étonnez-vous de ce que j’ai protégé la religion et le culte du Dieu créateur de toutes choses ! Hélas ! j’ai toujours honoré et glorifié cet être plein de douceur, dont la parole sacrée n’a que depuis peu trouvé grâce auprès de vous. C’est dans son appui que j’ai cherché ma consolation au milieu des périls ; et jamais je n’ai été trompé dans mes espérances. Je suis, dites-vous, responsable devant lui et devant vous des massacres qui se commettent dans cette île infortunée ; j’y consens. Que notre sort dépende de sa justice ! qu’il décide entre moi et mes ennemis, entre ceux qui ont violé ses préceptes et abjuré son saint nom, et l’homme qui n’a jamais cessé de l’adorer.

Signé : TOUSSAINT LOUVERTURE

Lettre proposée par Peggy Cantave Fuyet et Hervé Fuyet

Cette lettre a été reproduite par Charles Malo, Membre de l’Académie royale des Sciences de Lyon et de la société philotechnique, dans son Histoire d’Haïti (île de Saint-Domingue) depuis sa découverte jusqu’en 1824, nouvelle édition suivie de pièces officielles et justificatives, Paris, chez Janet et Ponthieu, 1825, pp.433-436. Pour introduire la lettre, premier document de ses notes finales, il précise : « Plusieurs personnes assurent que Toussaint-Louverture répondit à la lettre que Bonaparte lui adressa : on a même fait circuler une copie de cette prétendue réponse. Si cette lettre n’est pas supposée, elle fait autant d’honneur à l’humanité qu’au jugement du général noir. Nous ne l’avons pas crue assez authentique pour l’insérer dans le corps de notre ouvrage. Cependant, comme elle s’accorde parfaitement avec les autres lettres, de l’authenticité desquelles on n’a jamais douté, nous avons pris le parti de l’insérer ici. » (Voir le récit de la volonté de reprise en mains de l’île par Bonaparte par Leclerc interposé, p. 220 et sq. La lettre de Bonaparte est citée p.224 et sq.)


[10 mai 1802]

Louis Delgrès

A l’univers entier, le dernier cri de l’innocence et du désespoir :

C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée d’élever sa voix vers la postérité, pour lui faire connaître, lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victimes de quelques individus altérés de sang qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens, toujours fidèles à la Patrie, se voit enveloppée dans une proscription méditée par l’auteur de tous ses maux.

Le général Richepanse dont nous ne connaissons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il ne s’annonce que comme général d’armée, ne nous a encore fait connaître son arrivée que par une proclamation dont les expressions sont si bien mesurées que, alors même qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort, sans s’écarter des termes dont il se sert.

Quels sont les coups d’autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires dont nous aimions à calculer le moment de l’arrivée et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ? Ah ! plutôt, si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés aux forts de la liberté, le système d’une mort lente dans les cachots continue à être suivi.

Eh ! bien nous choisissons de mourir plus promptement. Osons le dire, les maximes de la tyrannie la plus atroce sont surpassées aujourd’hui.

Nos anciens tyrans permettaient à un maître d’affranchir son esclave ; et tout nous annonce que dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes, malheureusement trop puissants pour leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d’hommes noirs ou tirant leur origine de cette couleur que dans les fers de l’esclavage.

Et vous, Premier Consul de la République, vous, guerrier philosophique de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut-il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ?

Ah ! sans doute un jour, vous connaîtrez notre innocence ; mais il ne sera plus temps, et des pervers auront déjà profité des calomnies qu’ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace – à moins qu’on ne veuille vous faire un crime de n’avoir pas dirigé vos armes contre nous -, vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation.

La résistance à l’oppression est un droit naturel. La Divinité même ne peut être offensée que nous défendions notre cause : elle est celle de la Justice, de l’Humanité. Nous ne la souillerons pas par l’ombre même d’un crime. Oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive, mais nous ne deviendrons jamais des agresseurs.

Pour vous, restez dans vos foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés et d’employer tous les moyens à les faire respecter par tous.

Et toi, Postérité, accorde une larme à nos malheurs, et nous mourrons satisfaits !

Le colonel d’infanterie, commandant en chef de la force armée de la Basse-Terre

Louis Delgrès

Né en 1766 à Saint-Pierre (Martinique), Louis Delgrès est probablement le fils naturel de la mulâtresse Elisabeth Morin et de Louis Delgrès, blanc créole martiniquais de Saint-Pierre. La lettre est une « proclamation de résistance affichée dans les rues » au moment où il est le chef de la résistance, à partir du 10 mai 1802, contre les troupes consulaires du Général Richepance envoyées par Bonaparte pour rétablir l’esclavage. Le 20 mai, Delgrès se replie au Fort de Basse-Terre (baptisé, depuis 2002, Fort Louis Delgrès) qu’il doit abandonner le 22 mai pour se réfugier au pied de la Soufrière à Matouba vers Saint-Claude. Le 28 mai 1802, se voyant perdu, Delgrès et ses 300 compagnons se suicident à l’explosif dans leur refuge de l’habitation Danglemont à Matouba, respectant ainsi la devise révolutionnaire « Vivre libre ou mourir ».

Cette lettre intervient donc, comme la précédente de Toussaint Louverture, pour signifier clairement la résistance à la régression qu’impose Bonaparte, celle du rétablissement de l’esclavage. Comme en Haïti, Bonaparte décide de reprendre les choses en mains en s’emparant des chefs et en écrasant ses opposants. Cf. sites consacrés à Louis Delgrès sur internet. Mise en fiction de la résistance de la Guadeloupe et de Louis Delgrès dans le roman de Daniel Maximin, L’Isolé soleil (Le Seuil, 1981)

Christiane Chaulet Achour


[Mai 1919]

L’Emir Khaled à Woodrow Wilson, Président des Etats-Unis d’Amérique

Monsieur le président,

Nous avons l’honneur de soumettre à votre haute appréciation et à votre esprit de justice un exposé succinct de la situation actuelle de l’Algérie, résultant du fait de son occupation par la France depuis 1830. Dans une lutte inégale, mais qui a été cependant tout à l’honneur de nos pères, les Algériens ont combattu pendant 17 ans, avec une énergie et une ténacité incomparables pour refouler l’agresseur et vivre indépendants. Le sort des armes ne leur fut malheureusement pas favorable.

Depuis 89 ans que nous sommes sous la domination française, le paupérisme ne fait qu’augmenter chez nous, pendant que les vainqueurs s’enrichissent à nos dépens. La convention, signée le 5 juillet 1830 entre le général de Bourmont et le Dey d’Alger, nous garantissait le respect de nos lois, de nos coutumes et de notre religion. La loi de 1851 a consacré les droits de propriété et de jouissance existant au temps de la conquête.

En débarquant à Alger, le 5 mai 1865, Napoléon III lançait un manifeste à la population musulmane : « lorsque, il y a 35 ans, disait-il, la France a mis les pieds sur le sol africain, elle n’est pas venue détruire la nationalité d’un peuple, mais au contraire, affranchir ce peuple d’une oppression séculaire, elle a remplacé la domination turque par un gouvernement plus doux, plus juste, plus éclairé... » Nous nous attendions à vivre en paix, côte à côte et en association avec les nouveaux occupants, nous basant sur ces déclarations officielles et solennelles.

Par la suite, nous nous sommes aperçus, hélas, à nos détriments, que d’aussi belles promesses ne devaient subsister qu’en paroles. En effet, comme au temps des Romains, les Français refoulèrent progressivement les vaincus en s’appropriant les plaines fertiles et les plus riches contrées.

Jusqu’à nos jours, on continue de créer de nouveaux centres de colonisation, en enlevant aux indigènes les bonnes terres qui leur restent, sous le prétexte intitulé : « Expropriation pour cause d’utilité publique ». Les biens Habous, qui se chiffraient par des centaines de millions de francs et qui servaient à l’entretien des monuments religieux et à venir en aide aux pauvres, ont été pris et répartis entre les Européens, chose extrêmement grave étant donné la destination précise et religieuse qu’avaient assigné à ces biens leurs donateurs. De nos jours, malgré la loi de séparation des églises et de l’Etat, le peu de biens Habous qui reste est géré par l’administration française sous le couvert d’une cultuelle dont les membres serviles ont été choisis par elle. Inutile d’ajouter qu’ils ne possèdent aucune autorité.

Contrairement à notre religion, l’administration profite de toutes les occasions, surtout pendant cette guerre, pour organiser dans nos mosquées et nos lieux saints des manifestations politiques. En présence d’une foule composée surtout de fonctionnaires, on fait lire des discours préparés pour la circonstance par les chefs du culte et on pousse même le sacrilège jusqu’à faire participer la musique militaire à ces manifestations humiliantes pour l’esprit religieux du musulman. Voilà ce qu’on a fait des déclarations du général de Bourmont du 5 juillet 1830 et de la loi de 1851. Pendant 89 ans, l’indigène a été accablé sous le poids des impôts : impôts français et impôts arabes antérieurs à la conquête et maintenus par les nouveaux conquérants. En consultant la balance des recettes et des dépenses de l’Algérie, on voit aisément que, des indigènes surtaxés, la répartition du budget ne tient presque aucun compte de leurs besoins spéciaux.

Plusieurs tribus sont sans route et la grande majorité de nos enfants sans école. Grâce à nos sacrifices, on a pu créer une Algérie française très prospère, où la culture de la vigne s’étend à perte de vue ; le pays est sillonné de chemins de fer et de routes entre les villages européens. Pas très loin d’Alger on trouve des tribus entières, dont les territoires très peuplés, pauvres et abrupts, sont sans voie de communication. Des agglomérations importantes sont dépourvues de tout. Comme au temps d’Abraham on y puise l’eau avec des peaux de boucs, dans des citernes ou des puits à ciel ouvert. C’est ainsi qu’en tout et pour tout, la part des plus nombreux est la plus faible et la charge des plus pauvres est la plus forte. Sous un régime dit républicain, la majeure partie de la population est régie par des lois spéciales qui feraient honte aux barbares eux-mêmes. Et ce qui est typique, c’est que certaines de ces lois qui instituent des tribunaux d’exception (tribunaux répressifs et cours criminelles) datent des 29 mars 1902 et 30 décembre 1902. On peut voir là un exemple de la marche régressive vers les libertés. Pour que nous ne soyons pas taxés d’exagération, nous joignons à cette requête deux brochures écrites par deux Français d’Algérie : MM. François Marneur, avocat à la cour d’appel d’Alger et Charles Michel, conseiller général et maire de Tébessa. Elles sont édifiantes sur l’odieuse injustice de ces lois. Un autre exemple démontrera la violation de la parole donnée ; le voici : Avant 1912, les troupes indigènes étaient recrutées par voie d’engagement volontaire moyennant quelques avantages offerts aux engagés.

Ces avantages furent supprimés progressivement et on arriva, en 1912, à la conscription obligatoire, d’abord partielle (10% du contingent) ensuite totale et cela malgré les énergiques protestations des Indigènes. L’impôt du sang nous a été appliqué en violation des principes les plus élémentaires de la justice. Appauvris, asservis et avilis par le droit du plus fort, nous n’avions jamais pu croire cependant qu’une pareille charge, réservée aux seuls citoyens français, jouissant de tous les droits, viendrait un jour peser sur nos épaules. Des centaines de milliers des nôtres sont tombés aux différents champs de bataille, luttant malgré eux contre des peuples qui n’en voulaient ni à leur vie ni à leurs biens. Les veuves, les orphelins et les mutilés de cette guerre ont des traitements ou des subsides inférieurs même à ceux des néo-français. Beaucoup de blessés, incapables de tout travail, viennent grossir les rangs des malheureux qui pullulent dans les villes et les campagnes. Il est bien facile à l’observateur impartial de constater la grande misère des Indigènes.

À Alger même, des centaines d’enfants des deux sexes, déguenillés et rachitiques, traînent leur misère dans les rues en sollicitant la charité publique. En présence de ces faits navrants, le Gouvernement général de l’Algérie reste absolument indifférent. Sous le fallacieux prétexte de ne pas porter atteinte à la liberté, les mœurs se sont complètement relâchées et les boissons alcoolisées sont servies à profusion aux Indigènes dans les cafés. En vaincus résignés, nous avons supporté tous ces malheurs en espérant des jours meilleurs.

La déclaration solennelle suivante : « aucun peuple ne peut être contraint de vivre sous une souveraineté qu’il répudie » faite par vous en mai 1917, dans votre message à la Russie, nous laisse espérer que ces jours sont enfin venus. Mais, sous la tutelle draconienne de l’administration algérienne, les Indigènes sont arrivés à un degré d’asservissement tel qu’ils sont devenus incapables de récriminer : la crainte d’une répression impitoyable ferme toutes les bouches. Malgré cela, nous venons, au nom de nos compatriotes, faire appel aux nobles sentiments de l’honorable Président de la Libre Amérique : nous demandons l’envoi de délégués choisis librement par nous pour décider de notre sort futur, sous l’égide de la Société Des Nations.

Vos 14 conditions de paix mondiale, monsieur le Président, acceptées par les alliés et les puissances centrales, doivent servir de base à l’affranchissement de tous les petits peuples opprimés, sans distinction de race ni de religion. Vous représentez au nom du monde entier le digne porte-drapeau du droit et de la justice. Vous n’êtes entré dans cette guerre gigantesque que pour les étendre à tous les peuples. Nous avons une foi ardente en votre parole sacrée. Cette requête est faite pour éclairer votre religion et attirer votre bienveillante attention sur notre situation de parias.

Veuillez agréer, Monsieur le Président, l’assurance de notre haute considération.

Naissance le 20 février 1875 de Khaled El Hassani Ben El-Hachemi à Damas (en Syrie), petit-fils de l’émir Abd-El-Kader. Il partagera sa formation, selon les déplacements de sa famille, entre Damas, Alger et Paris et suit la formation de l’Ecole militaire de Saint-Cyr à titre étranger, de 1893 à 1897, car il a refusé la naturalisation. Il gravit différents degrés de la carrière militaire et tente de démissionner plusieurs fois. Il est affecté, pendant la guerre, dans différents corps puis réformé de l’armée (avril 1918), mis à la retraite (1919) et rayé des cadres de l’armée (en juillet 1919). Commence alors son plein engagement dans la vie politique algérienne, avec présentation aux élections, création d’un journal, conférences très célèbres. C’est dans ce contexte qu’il envoie cette lettre au Président Wilson en avril 1919. Présent à Paris lors de la fondation de L’Etoile Nord-africaine en 1924, il en est Président d’honneur en 1926. Il meurt à Damas le 9 janvier 1936. http://dzlit.free.fr/ekhaled.html Mohamed Ould Cheikh, un des premiers écrivains algériens de langue française (1905-1938) lui consacre une de ses meilleurs oeuvres, une pièce de théâtre, Samson l’Algérien dont le texte, un peu édulcoré et passant ainsi le cap de la censure, est mis en scène par la troupe de Mahieddine Bachtarzi : la tournée en Algérie connaît un formidable succès. Reprise en 1947, elle sera interdite par les autorités coloniales.

Christiane Chaulet Achour


[6 septembre 1922]

Lettre d’Abdelkrim aux nations civilisées

Nous avons déjà adressé des communications aux ambassadeurs de certaines puissances à Tanger, en leur exprimant nos griefs à l’égard de l’Espagne et nous ignorons si notre correspondance vous est parvenue. Aujourd’hui, nous faisons appel encore une fois à vos sentiments humanitaires et nous vous demandons d’agir pour le bien-être de l’humanité entière indépendamment de toute religion ou de toute croyance. Il est temps que l’Europe, qui a proclamé au XXe siècle sa volonté de défendre la civilisation et d’élever l’humanité, fasse passer ces nobles principes du domaine de la théorie à celui de la pratique ; il est temps qu’elle se dresse pour défendre les humiliés contre les agresseurs et qu’elle défende, face aux puissants, les droits des faibles que leur sens traditionnel de la dignité ne peut mener, sans apport de secours extérieurs, qu’à une seule fin : l’autodestruction. Le Rif est actuellement le théâtre d’une guerre, une guerre injustifiée aux yeux du seigneur, qui causera la destruction inutile de beaucoup d’Espagnols et de Rifains.

Les Espagnols croient que l’Europe les a chargés de réformer et de civiliser le Rif. Mais les Rifains demandent : " Est-ce que la réforme consiste à détruire des maisons en utilisant des armes interdites, est-ce qu’elle consiste à s’ingérer dans la religion d’autrui ou à usurper ses droits ? Ou bien n’est-elle qu’un mot pour désigner l’annexion de la terre des autres sous couvert de protection ? L’objectif de la protection est de préserver les droits et de protéger les sujets en question, et l’Europe peut constater à l’heure actuelle que nous avons besoin de quelqu’un qui nous protège contre l’agression de ce pouvoir qui s’attaque à notre liberté, notre indépendance, notre honneur et nos femmes.

Le soulèvement du Rif est le résultat de l’oppression et des abus de pouvoir par des jeunes Espagnols placés ici à des postes de commande. Ils ont autorité même sur les grands docteurs Musulmans, les fonctionnaires civils et les troupes indigènes ; c’est ainsi qu’ils ont commencé à prendre possession de la terre et des gens - ce qui nous rappelle les temps de la barbarie -, mais par le simple fait de porter le nom d’Européens, ils prétendent être des gens civilisés, alors qu’en réalité, loin d’être des réformateurs ou des protecteurs, ils ne sont que des conquérants aveugles.

Le Rif a mené une existence libre et ses hommes sont sacrifiés actuellement dans la défense de leur liberté et de leur religion. Le Rif ne s’oppose pas à la civilisation moderne ; il n’est pas non plus opposé aux projets de réforme ni aux échanges commerciaux avec l’Europe. Le Rif aspire à l’établissement d’un gouvernement local : c’est un point fondamental pour la protection de ses propres droits ainsi que des droits des étrangers, conformément aux clauses des accords commerciaux qui lient les puissances européennes aux puissances d’Afrique occidentale. Mais le Rif ne veut pas que les rênes du pouvoir soient aux mains d’hommes qui reçoivent de l’or étranger en paiement de leur autorité et de leur patriotisme, qui livrent la terre et ses habitants à ceux qui leur offrent de l’argent et qui ne se soucient que de veiller à leurs seuls intérêts personnels. Ces hommes, sous le couvert de titres divers qui leur ont été conférés, ne sont à l’heure actuelle que les instruments des intérêts des Espagnols, et n’ont aucun égard pour la loi islamique et pour les coutumes nationales.

Le Rif est soucieux d’établir un système de gouvernement pour lui seul, qui dépende uniquement de sa propre volonté ; il veut établir ses propres lois et ses traités commerciaux afin d’être le protecteur de ses droits sur le plan intérieur et international. L’Europe ne peut refuser un gouvernement de ce genre, tant qu’il ne s’oppose en aucune façon aux droits des Européens ou aux réformes ou à la civilisation.

L’Europe entend qu’il existe au Rif un soi-disant "Khalife" avec un "Protectorat espagnol" et des "Protecteurs". Elle peut donc penser que ceux-ci sont établis constitutionnellement et qu’ils gouvernent en toute justice. Il n’en est rien.

Le Rif a déjà fait appel à l’aide de ceux qui en Europe ont un sens de la justice, il a adressé une communication aux représentants des puissances, et il se trouve encore en armes pour chasser les destructeurs, dans l’attente d’une réponse des nations civilisées. Si celles-ci interviennent, et règlent le problème d’une manière satisfaisante pour le Rif et protègent les droits des deux parties, le Rif aurait alors la certitude que ces réclamations en faveur de l’humanité et de la civilisation étaient bien fondées ; mais si elles se tiennent à l’écart et ne convoquent pas une conférence à laquelle les chefs du Rif seraient invités pour établir le bien-fondé de leurs déclarations et se charger d’exécuter tout accord conclu, il sera clair que l’Europe ne cherche qu’à lutter contre tout le monde Musulman avec n’importe quelles armes et par n’importe quel moyen.

Cependant, nous ne pouvons pas penser que la conscience de ceux qui tiennent les rênes politiques du monde civilisé, qu’ils soient Présidents ou Princes, puisse accepter avec sérénité une telle ignominie ; nous entendons ici particulièrement les pays que des liens solides unissent au monde de l’Islam. C’est le temps lui-même qui comblera ou détruira nos espoirs et l’opinion des justes estimant le moment venu nos espoirs à leur vraie valeur.

Quel était le but de l’Europe en réunissant la conférence d’Algésiras ? Cherchait-elle à établir la loi et l’ordre, à promouvoir le bien public et garantir la prospérité économique ? Si le motif était bon et exempt de toute convoitise ou de toute visée politique ou militaire (comme nous croyons qu’il le fut sans aucun doute), il répond exactement aux vœux du Rif. Le Rif n’a aucune objection d’aucune sorte à ces conditions. Tout ce qu’il veut est de se débarrasser de l’oppression espagnole, de l’agression militaire et établir son propre gouvernement local, avec une administration qu’il contrôlera lui-même.

Est-ce que l’Europe trouve dans ce souhait quoi que ce soit de nuisible à ses intérêts ou une atteinte aux droits de ses communautés ? Y a-t-il quelque préjugé racial ou national qui l’oblige à fermer les portes de ses cercles politiques à ceux qui souffrent sous le joug espagnol ? Si l’Europe n’est pas prête à entendre les doléances du Rif et si elle considère que celles-ci sont loin de la vérité, laissons-la découvrir la vérité par la bouche des Espagnols mêmes, par ceux qui ont déclaré à leur parlement qu’il était nécessaire de se retirer à cause de leur échec et des outrages commis par les soldats et d’autres éléments, qui ne leur ont pas permis d’apaiser l’indignation et la colère du Rif. Voici les doléances que nous vous adressons ouvertement, ô, nations civilisées de l’Europe ! Que la paix soit sur vous !

Signé : Mohamed Abdelkrim

Abdelkrim El Khattabi est né vers 1882 à Ajdir au Maroc et est décédé le 6 février 1963 au Caire (Egypte). Il organisa un puissant mouvement de résistance contre la France et l’Espagne. Il proclama, en 1922, la République confédérée des tribus du Rif. Il fut vaincu en 1926. Après son installation en Egypte, il a été consulté par Ben Barka et Che Guevara et il a été cité par Hô Chi Minh et Tito. Cette lettre d’Abdelkrim El Khattabi, injustement tombé dans l’oubli pour avoir fondé la République du Rif au Maroc, alors qu’il mena la première guerre d’indépendance du XXe siècle et inspira entre autres Hô Chi Minh et tous les indépendantistes nord-africains, est donnée dans sa traduction intégrale : lettre adressée par Abdelkrim aux Chefs d’Etat des grandes puissances européennes et à la Société des Nations à Genève le 6 septembre 1922, en plein début de la guerre du Rif. Ce document a été publié par Maria Rosa de Madariaga dans son ouvrage Espana y el Rif. Cf. aussi de Zakya Daoud, Abdelkrim, une épopée d’or et de sang, Séguier, Les colonnes d’Hercule, 1999.

Mourad Slimani


[1929]

Bhagat Singh

The Red Pamphlet

On the 8th April, 1929, the Viceroy’s proclamation, enacting the two Bills, was to be made, despite the fact that the majority of members were opposed to it, and had rather rejected in earlier.

THE HINDUSTAN SOCIALIST REPUBLICAN ARMY (NOTICE)

It takes a loud voice to make the deaf hear, with these immortal words uttered on a similar occasion by Valiant, a French anarchist martyr, do we strongly justify this action of ours.

Without repeating the humiliating history of the past ten years of the working of the reforms (Montague-Chelmsford Reforms) and without mentioning the insults hurled at the Indian nation through this House-the so-called Indian Parliament-we want to point out that, while the people expecting some more crumbs of reforms from the Simon Commission, and are ever quarreling over the distribution of the expected bones, the Government is thrusting upon us new repressive measures like the Public Safety and the Trade Disputes Bill, while reserving the Press Sedition Bill for the next session. The indiscriminate arrests of labour leaders working in the open field clearly indicate whither the wind blows.

In these extremely provocative circumstances, the Hindustan Socialist Republican Association, in all seriousness, realizing their full responsibility, had decided and ordered its army to do this particular action, so that a stop be put to this humiliating farce and to let the alien bureaucratic exploiters do what they wish, but they must be made to come before the public eve in their naked form.

Let the representatives of the people return to their constituencies and prepare the masses for the coming revolution, and let the Government know that while protesting against the Public Safety and Trade Disputes Bills and the callous murder of Lala Lajpat Rai, on behalf of the helpless Indian masses, we want to emphasize the lesson often repeated by history, that it is easy to kill individuals but you cannot kill the ideas. Great empires crumbled while the ideas survived, Bourbons and Czars fell, while the revolution marched ahead triumphantly.

We are sorry to admit that we who attach so great a sanctity to human life, who dream of a glorious future, when man will be enjoying perfect peace and full liberty, have been forced to shed human blood. But the sacrifice of individuals at the altar of the ’Great Revolution’ that will bring freedom to all, rendering the exploitation of man by man impossible, is inevitable.

"Long Live the Revolution."

Signed, Balraj Commander-in-Chief

http://www.marxists.org/archive/bhagat-singh/1929/04/08.htm#3>

This document was primarily written by Bhagat Singh. On April 8, 1929, Bhagat Singh and Batukeshwar Dutt showered copies of the leaflet on the floor of Central Assembly Hall in New Delhi after tossing two bombs into the Assembly Hall corridors.

[1930]

Statement Before the Lahore High Court Bench*

[Through this brilliant statement Bhagat Singh demolished the basis of the Sessions Court judgment and emphasized the importance of motive. The motive of action, he argued, should be the main consideration while judging the offence of an accused.]

MY LORDS,

We are neither lawyers nor masters of English language, nor holders of degrees. Therefore, please do not expect any oratorial speech from us. We therefore pray that instead of going into the language mistakes of our statement Your Lordships will try to understand the real sense of it.

Leaving other points to our lawyers, I will confine myself to one point only. The point is very important in this case. The point is as to what were our intentions sand to what extent we are guilty. This is a very complicated question and no one will be able to express before you that height to mental elevation which inspired us to think and act in a particular manner. We want that this should be kept in mind while assessing our intentions our offence. According to the famous jurist Solomon, one should not be punished for his criminal offence if his aim is not against law.

We had submitted a written statement in the Sessions Court. That statement explains our aim and, as such, explains our intentions also. But the leaned judge dismissed it with one stroke of pen, saying that "generally the operation of law is not affected by how or why one committed the offence. In this country the aim of the offence is very rarely mentioned in legal commentaries."

My Lords, our contention is that under the circumstances the learned judge ought to have judged us either by the result of our action or on the basis of the psychological part of our statement. But he did not take any of these factors into consideration.

The point to be considered is that the two bombs we threw in the Assembly did not harm anybody physically or economically. As such the punishment awarded to us is not only very harsh but revengeful also. Moreover, the motive knowing his psychology. And no one can do justice to anybody without taking his motive into consideration. If we ignore the motive, the biggest general of the words will appear like ordinary murderers ; revenue officers will look like thieves and cheats. Even judges will be accused of murder. This way the entire social system and the civilization will be reduced to murders, thefts and cheating. If we ignore the motive, the government will have no right to expect sacrifice from its people and its officials. Ignore the motive and every religious preacher will be dubbed as a preacher of falsehoods, and every prophet will be charged of misguiding crores of simple and ignorant people.

If we set aside the motive, then Jessus Christ will appear to be a man responsible for creating disturbances, breaking peace and preaching revolt, and will be considered to be a "dangerous personality" in the language of the law. But we worship him. He commands great respect in our hearts and his image creates vibrations of spiritualism amongst us. Why ? Because the inspiration behind his actions was that of a high ideal. The rulers of that age could not recognize that high idealism. They only saw his outward actions. Nineteen centuries have passed since then. Have we not progressed during this period ? Shall we repeat that mistake again ? It that be so, then we shall have to admit that all the sacrifices of the mankind and all the efforts of the great martyrs were useless and it would appear as if we are still at the same place where we stood twenty centuries back.

From the legal point of view also, the question of motive is of special importance. Take the example of General Dyer. He resorted to firing and killed hundreds of innocent and unarmed people. But the military court did not order him to be shot. It gave him lakhs of rupees as award. Take another example. Shri Kharag Bahadur Singh, a young Gurkha, Killed a Marwari in Calcutta. If the motive be set aside, then Kharag Bahadur Singh ought to have been hanged. But he was awarded a mild sentence of a few years only. He was even released much before the expiry of his sentence. Was there any loophole in the law that he escaped capital punishment ? Or, was the charge of murder not proved against him ? Like us, he also accepted the full responsibility of his action, but he escaped death. He is free today. I ask Your Lordship, why was he not awarded capital punishment ? His action was well calculated and well planned. From the motive end, his action was more serious and fatal than ours. He was awarded a mild punishment because his intentions were good. He was awarded a mild punishment because his intention were good. He saved the society from a dirty leach who had sucked the life-blood of so many pretty young girls. Kharag Singh was given a mild punishment just to uphold the formalities of the law.

This principle (that the law does not take motive into consideration - ed.) is quite absurd. This is against the basic principles of the law which declares that "the law is for man and not man for the law". As such, why the same norms are not being applied to us also ? It is quite clear that while convicting Kharag Singh his motive was kept in mind, otherwise a murderer can never escape the hangman’s noose. Are we being deprived of the ordinary advantage of the law because our offence is against the government, or because our action has a political importance ?

My Lords, under these circumstances, please permit us to assert that a government which seeks shelter behind such mean methods has no right to exist. If it is exists, it is for the time being only, and that too with the blood of thousands of people on its head. If the law does not see the motive there can be no justice, nor can there be stable peace.

Mixing of arsenic (poison) in the flour will not be considered to be a crime, provided its purpose is to kill rats. But if the purpose is to kill a man, it becomes a crime of murder. Therefore, such laws which do not stand the test of reason and which are against the principle of justice, should be abolished. Because of such unjust laws, many great intellectuals had to adopt the path of revolt.

The facts regarding our case are very simple. We threw two bombs in the legislative Assembly on April 8, 1929. As a result of the explosion, a few persons received minor scratches. There was pandemonium in the chamber, hundreds of visitors and members of the Assembly ran out. Only my friend B.K. Dutt and myself remained seated in the visitors gallery and offered ourselves for arrest. We were tried for attempt to murder, and convicted for life. As mentioned above, as a result of the bomb explosion, only four or five persons were slightly injured and one bench got damaged. We offered ourselves for arrest without any resistance. The Sessions Judge admitted that we could have very easily escaped, had we had any intention like that. We accepted our offence and gave a statement explaining our position. We are not afraid of punishment. But we do not want that we should be wrongly understood. The judge remover a few paragraphs from our statement. This we consider to be harmful for our real position.

A proper study of the full text of our statement will make it clear that, according to us, our country is passing through a delicate phase. We saw the coming catastrophe and thought it proper to give a timely warning with a loud voice, and we gave the warning in the manner we thought proper. We may be wrong. Our line of thinking and that of the learned judge may be different, but that does not bean that we be deprived of the permission to express our ideas, and wrong things be propagated in our name.

In our statement we explained in detail what we mean by "Long Live Revolution" and "Down With Imperialism". That formed the crux of our ideas. That portion was removed from our statement. Generally a wrong meaning is attributed to the word revolution. That is not our understanding. Bombs and pistols do not make revolution. That is not our understanding. Bombs and pistols do not make revolution. The sword of revolution is sharpened on the whetting-stone of ideas. This is what we wanted to emphasize. By revolution we mean the end of the miseries of capitalist wars. It was not proper to pronounce judgment without understanding our aims and objects and the process of achieving them. To associate wrong ideas with our names is out and out injustice.

It was very necessary to give the timely warning that the unrest of the people is increasing and that the malady may take a serious turn, if not treated in time and properly. If our warning is not heeded, no human power will be able to stop it. We took this step to give proper direction to the storm. We are serious students of history. We believe that, had the ruling powers acted correctly at the proper time, there would have been no bloody revolutions in France and Russia. Several big power of the world tried to check the storm of ideas and were sunk in the atmosphere of bloodshed. The ruling people cannot change the flow of the current. We wanted to give the first warning. Had we aimed at killing some important personalities, we would have failed in the attainment of our aim.

My Lords, this was the aim and the spirit behind our action, and the result of the action corroborates our statement. There is one more point which needs elucidation, and that is regarding the strength of the bombs. Had we had no idea of the strength of the bombs, there would have been no question of our throwing them in the presence of our respected national leader like Pandit Motilal Nehru, Shri Kelkar, Shri Jayaker and Shri Jinnah. How could we have risked the lives of our leaders ? After all we are not mad and, had we been so, we would have certainly been sent to the lunatic asylum, instead of being put in jail. We had full knowledge about the strength of the bombs and that is why we acted with so much confidence. It was very easy to have thrown the bombs on the occupied benches, but it was difficult to have thrown them on unoccupied seats. Had we not of saner mind or had we been mentally unbalanced, the bombs would have fallen on occupied benches and not in empty places. Therefore I would say that we should be rewarded for the courage we showed in carefully selecting the empty places. Under these conditions, My Lords, we think we have not been understood, My Lords, we think we have not been understood properly. We have not come before you to get our sentences reduced. We have come here to clarify our position. We want that we should not be given any unjust treatment, nor should any unjust opinion be pronounced about us. The question of punishment is of secondary importance before us.

* The original English text could not be traced ; Hindi and Urdu translation, however, are handy. We therefore re-translated it from Hindi.

www.shahidbhagatsingh.org

Lettres proposées par P.K. Murthy


[27 septembre 1948]

Lettre de Leopold Sedar Senghor A Guy Mollet, secrétaire général du parti socialiste SFIO

Mon cher Mollet,

Tu ne seras probablement pas surpris en recevant ma lettre. Voilà exactement huit mois que j’ai saisi le secrétaire général du différend qui m’oppose au bureau de la Fédération de l’A.O.F. La direction du Parti a préféré éluder le problème qui n’a fait que s’aggraver de mois en mois. Elle a fait plus, elle a pris parti dans la pratique sans avoir jamais eu le courage de nous faire juger – le bureau fédéral et moi – devant les organes qualifiés du Parti. Je rappellerai brièvement les faits. […]

En vérité, il apparaît de plus en plus que le secrétaire général, employant des « astuces » qui ne sont pas d’un ordre supérieur, veut éluder le problème en retardant la solution. Pendant ce temps, on use de brimades intolérables dans un parti démocratique. C’est ainsi que, par deux fois, on m’a empêché de parler aux assises du Parti : au dernier conseil national et au dernier congrès. On invoquera de prétendues raisons ; je dis que ce ne sont que des prétextes. C’est ainsi qu’ayant, le premier, posé ma candidature à la commission des territoires d’outre-mer de l’Assemblée nationale, pour obtenir le rapport relatif aux élections du Conseil de la République, j’ai entendu Silvandre lancer le nom de Lamine Guèye, et Deferre, le responsable socialiste de la commission, l’appuyer. Il est à noter qu’à cette occasion les deux députés d’origine négro-africaine, Diallo et Aubame, refusèrent de voter pour la candidature de Lamine Guèye, tellement la partialité était manifeste. Au demeurant, la majorité de la commission qui, par ailleurs, avait pu constater, cette année, l’absence régulière de celui-ci aux séances de la commission se prononça en ma faveur.

La vérité est que la direction du Parti soutient toujours les prétentions de Lamine Guèye, au mépris de toute justice. J’en ai trouvé l’explication dans les aveux de deux camarades, dont l’un, un ami de Moutet, est ancien député de la Constituante, tandis que l’autre est ancien membre du C.D. L’un et l’autre m’ont dit en substance : « Ce n’est ni une question de socialisme ni une question de probité ou de culture, c’est une question de forces. La direction du Parti pense que Lamine Guèye a l’Afrique noire derrière lui et que c’est l’intérêt du Parti de le soutenir contre toi et contre n’importe quel Négro-Africain. » Voilà qui est clair. A cela j’opposerai deux remarques. La première sera pour constater ceci : en 1945, sur 8 députés négro-Africains, 6 étaient socialistes ; aujourd’hui, sur 23, 7 seulement sont socialistes ! C’est ce que l’on appelle avoir l’Afrique noire derrière soi. Et puis depuis quand l’opportunisme est-il devenu… vertu socialiste ? Les Négro-Africains ont tout de même du bon sens. Comment peuvent-ils comprendre quand on les invite à combattre la « dictature communiste » pour lui substituer une dictature, non même pas socialiste mais « laministe », quand on dénonce la politique du « pouvoir personnel » chez le R.P.F. pour favoriser le pouvoir personnel de Lamine Guèye, en mobilisant les forces du Parti outre-mer ad majorem Lamini gloriam… fortunamque. Il est grave que le Parti ne soit plus, en Afrique noire du moins, ni démocratique dans sa structure ni socialiste dans son action. Pourquoi citer encore des faits ? Le groupe socialiste à l’Assemblée nationale n’a-t-il pas voté contre l’égalité des pensions entre anciens combattants « sénégalais » et anciens combattants métropolitains ? N’a-t-il pas repoussé les amendements déposés par les députés antillais (y compris le socialiste Valentino) en matière de sécurité sociale ? Ne s’est-il pas abstenu à l’Assemblée nationale – et il allait voter contre si nous n’étions intervenus – sur un amendement qui tendait à instituer le collège unique avec représentation proportionnelle dans les territoires d’outre-mer ? Amendement communiste, dira-t-on. Qu’importe puisqu’il était dans l’intérêt de l’Union française et qu’il répondait aux vœux souvent exprimés des Africains ?

La vérité est que le Parti, dans l’Union française et souvent même dans la métropole, sacrifie les principes aux résultats électoraux, l’éthique marxiste et l’action socialiste à la tactique. La vérité est que le Parti use des territoires d’outre-mer non comme de fins mais de moyens. En Afrique noire ces moyens sont très souvent la pression administrative, la corruption, l’espionnage, la délation. Comment comprendre, pour choisir un exemple, que l’an dernier, mes lettres fussent ouvertes, même celles venant de ma femme, dans un territoire où tous les élus et le gouverneur étaient socialistes, où le Directeur des postes à Dakar était socialisant ? Il est vrai que le haut-commissaire Barthes, un fonctionnaire d’une probité irréprochable, réagit vigoureusement aussitôt que prévenu.

Je n’ai voulu prendre aucune décision grave depuis huit mois. J’ai attendu, du secrétariat général, une décision conforme aux statuts du Parti et à l’équité. Celui-ci, encore une fois, ne veut pas agir dans ce sens. De retour au Sénégal, j’ai consulté mes amis, en particulier les militants de la 3e circonscription – celle-ci renferme plus du tiers de la population du Sénégal – qui ont toujours soutenu ma lutte pour la démocratie dans la Fédération. Ils sont d’accord avec moi. Devant une telle mauvaise volonté – ou une telle impuissance – de la direction du Parti, il ne nous reste qu’à partir.

Ce n’est pas sans un grand déchirement de cœur et de conscience. Nous savons la foi et la probité de la plupart des militants et des parlementaires socialistes. J’espère, pour ma part, que je conserverai avec eux des rapports personnels d’amitié. Qu’ils se rassurent, je reste, nous restons fidèles à l’idéal socialiste. C’est précisément pour le réaliser que nous quittons la Fédération de l’A.O.F.

Pour toutes les raisons exposées dans cette lettre, je te confirme, à mon grand regret, la démission que j’a adressée aujourd’hui à Sarr, le secrétaire de la Fédération de l’A.O.F., et te prie de croire, mon cher Mollet, à mes sentiments socialistes.

Dakar, le 27 septembre 1948

Jeune intellectuel prometteur, premier agrégé africain, nommé début 1945 professeur de linguistique à l’Ecole Nationale de la France d’Outremer, Senghor accepte la même année, à la demande de Lamine Guèye, qui était en quelque sorte le patron des socialistes sénégalais, de se présenter à la députation, d’être en somme son second. Ils sont élus l’un et l’autre mais rapidement des divergences apparaissent entre les deux hommes. Premier maire noir de Saint Louis du Sénégal en 1925, puis de Dakar en 1945, Guèye est un orateur brillant et une personnalité extravertie écrasante, un familier de tous les hiérarques socialistes de l’époque. Il pratique au Sénégal un clientélisme actif, doublé, dira Senghor, d’un népotisme attentif à toute occasion de placer ses hommes. Dans ces conditions, lui, l’élu du premier collège que forment les citoyens français (y compris ceux des fameuses quatre communes de plein exercice) entend bien ne pas laisser d’espace à un Senghor, d’origine rurale, élu du deuxième collège, celui des électeurs sénégalais « ordinaires ». Il multiplie donc les manœuvres pour contrer le message panafricaniste que Senghor, certes nourri au socialisme chrétien de Péguy et de Mounier mais lecteur de Marx, veut faire entendre, en se rapprochant d’autres hommes politiques africains regroupés au sein du R.D.A. (Rassemblement Démocratique Africain) et, à l’époque, proches du Parti Communiste. Sacrilège ! Poussé à bout, Senghor démissionne.

Senghor est éliminé ? Guèye a gagné ? Il le croit peut-être mais se trompe lourdement. « La Roche tarpéienne est proche du Capitole », a peut-être pensé l’invétéré latiniste que fut Senghor ! Dès octobre 48 (ce qui tendrait à prouver que le scénario de la suite était médité depuis longtemps), il fonde son propre parti le B.D.S. (Bloc Démocratique Sénégalais) qui, trois ans plus tard, raflera tous les sièges de députés, début du cheminement qui mènera Senghor à la présidence de son pays en 1960, Guèye se ralliant bon gré mal gré à son panache noir.

Dans sa lettre au secrétaire général de la SFIO, Guy Mollet, Senghor commence par lister soigneusement tous les dysfonctionnements du bureau de la Fédération de l’A.O.F qui ont été utilisés contre lui et il conclut en dénonçant l’absence de démocratie et d’éthique de la SFIO en Afrique due à un électoralisme aveugle. C’est cette conclusion que nous donnons ci-dessus.

Cette lettre a été reprise par Senghor sous le titre Vers un socialisme africain dans Liberté 2, Nation et voie africaine du socialisme, Seuil, 1971, 45-50, assorti de la note suivante : « J’ai longtemps hésité à publier, ici, cette lettre. Mais si j’avais omis de le faire, on n’aurait pas compris les allusions qui y seront faites par la suite. Et puis le fait même que Lamine Guèye accepta, plus tard, l’unification des partis sénégalais témoigne pour lui. »

Daniel Delas


[15 novembre 1950]

HO CHI MINH

Lettre aux Français et Françaises luttant pour la paix

Chers amis,

Depuis cinq ans, les colonialistes français poursuivent dans notre pays une guerre de rapine, causant combien de deuils et de misères aux familles françaises et vietnamiennes. Face aux manœuvres d’agression des colonialistes français, nous sommes résolus à défendre jusqu’au bout notre liberté. Nous sommes certains de notre victoire.

La guerre déclenchée contre le Viet Nam vise à en préparer une autre, impérialiste. Aussi, tout en combattant pour sauvegarder la paix mondiale, vous avez bien fait de déclencher une vigoureuse campagne pour la cessation immédiate de la guerre au Viet Nam. Hommes ou femmes, jeunes ou vieux, ouvriers, paysans ou intellectuels, vous vous êtes unis les uns aux autres pour conjuguer vos efforts et vos volontés. Nous admirons et suivons de près votre lutte.

De notre côté, en combattant pour la libération de notre Patrie, nous affaiblissons l’impérialisme français, un des fauteurs de la guerre mondiale.

Nous employant, vous et nous, à poursuivre tous nos objectifs, nul doute que nos efforts conjugués conduiront en peu de temps les impérialistes à leur perte.

Nous sommes certains que vous vous saurez concentrer tous les moyens et capacités en votre pouvoir – comme nous l’avons fait chez nous – pour déclencher une campagne contre la guerre et remporter une victoire commune.

Au nom du peuple vietnamien et personnellement, je vous exprime toute ma confiance et vous adresse mon salut cordial. 

La source de cette lettre est l’ouvrage de Ho Chi Minh, Patriotisme et internationalisme prolétarien, Hanoi, Ed. Langues étrangères, 1979. Contexte : La guerre dure depuis cinq années déjà. De conflit « purement » colonial, elle est devenue progressivement un des lieux majeurs d’affrontement de la « guerre froide ». En avril 1950, les premiers envois d’armes américaines parviennent à Saigon, et ne cesseront plus. Les Etats-Unis, mais aussi le Royaume-Uni, le Vatican, tous les autres pays occidentaux, ont reconnu le régime Bao Dai, soutenant de fait la thèse française. A l’opposé, la Chine populaire (proclamée en octobre 1949), puis l’URSS et les autres pays socialistes ont reconnu le régime Ho Chi Minh. En octobre a eu lieu le premier grand revers de l’armée française (bataille de la RC 4). Les « Français et Françaises luttant pour la paix » sont alors nombreux et, contrairement à ce qui se passera pour l’Algérie, l’hégémonie du PCF sur le mouvement anti-guerre est quasi absolue.

Parmi ces « combattants de la paix » figurent, à ce moment-là, les emblématiques Henri Martin (emprisonné de mars 1950 à août 1953) et Raymonde Dien (emprisonnée de février à décembre 1950), deux personnalités qu’Ho Chi Minh recevra, plus tard (1956), à Hanoi, devenue capitale de la République démocratique du Vietnam. Cette lettre correspond à une orientation arrêtée de longue date par les révolutionnaires vietnamiens : souligner la complémentarité des intérêts des peuples, confrontés au même ennemi, exalter l’amitié entre les peuples vietnamien et français, afin de créer un « front intérieur » chez l’adversaire, l’opinion. De fait, face à la « guerre populaire » de Ho Chi Minh et de Vo Nguyen Giap, la France n’a su qu’opposer une « guerre impopulaire ». Trois ans et demi après cette lettre, c’était Dien Bien Phu…

Hô Chi Minh, de son vrai nom Nguyễn Sinh Cung, est un homme d’État vietnamien qui a dominé l’Histoire de ce pays et de ses luttes au XXe s. Né le 19 mai 1890 à Hoàng Trù, il est mort le 2 septembre 1969, à Hanoï. Il est le fondateur de la République Démocratique du Viêt Nam.

Alain Ruscio


[Mars 1956]

Jean Sénac Lettre à un jeune Français d’Algérie

Avant toute chose, il faut que tu saches, et cela de façon irrévocable, que si je n’ai jamais conçu l’Algérie sans eux, je ne peux désormais non plus la concevoir sans toi. Non, mon Algérie ne peut être la terre d’un racisme, et si je combats si violemment en toi les traces du vieil homme c’est pour maintenir parmi nous l’homme que tu ne peux éviter d’être.

Tu aimes l’Algérie où tu es né, où tu as grandi, comblé ; tu as sur cette terre tes parents et tes morts, tes souvenirs et ton espérance, le seul endroit pour toi de l’acte et du repos. Pour tout dire l’Algérie est ta patrie et ta raison de vivre. Tu sens que cette terre t’appartient, qu’elle chemine dans tes veines, que vous êtes liés indissolublement. Tout cela est vrai, cela est juste et bon. Mais puisque tu aimes cette terre, t’es-tu vraiment demandé ce qu’elle est, cette terre, ce qu’elle est réellement ? Être un homme, c’est aujourd’hui voir clair. Je sais que tes fanfaronnades cachent un désarroi, une douleur dont l’issue risque d’être le désespoir. Ah, terrible justice du monde ! vous qui avez semé le désespoir, voici qu’il vous revient, voici que le bourreau devient la victime. Les mots sont un peu gros ; un peu forts. Oui, bien sûr, mais tu ne t’es pas promené à trois heures du matin en décembre, rue de la Lyre à Alger, tu n’as pas vu les gosses crever de froid dans la vermine, les gosses innocents chassés par la police à coups de pieds, à coups de talons dans le crâne ! Tu n’as pas vu la plaie énorme dans le cœur de tes ouvriers. “Bicot, melon, bon à rien, voleur, fainéant, tronc de figuier“, ce sont des mots plus puissants que des perforeuses, des mots qui finissent par vous faire des entailles si profondes que le vent de la vengeance s’y engouffre sans épargne. La dignité, il faudra bien que tu admettes que tous les hommes en ont besoin et que, si on la leur arrache, ils finissent tout de même par la reconquérir.

Je ne reviendrai pas sur nos fautes et sur les causes du drame algérien. Tout le monde – et toi-même – sait heureusement à quoi s’en tenir. Seulement, aujourd’hui, le sang coule ! Oui, les hommes sont cruels et stupides, ils ne comprennent qu’une seule chose : la mort. Et tant de morts nous pèsent sur la conscience, auxquelles nous avons consenti par notre silence ou par nos paroles. Dans ce temps de morts, comme il est difficile de dire un mot ou de prolonger un silence qui ne tue pas ! (…)

Ce qu’il faut maintenant c’est tenir un langage réaliste et sans pudeur, aussi impudique et scandaleux que la vérité aux échardes. Et cela sans perdre une minute. Peut-être est-il déjà trop tard...

Tu conviens avec moi que la partie en Algérie est per­due pour les maîtres. En cela tu fais preuve d’une clairvoyance qui manque à beaucoup de nos compatriotes. La force, la répression et les excès du pouvoir, même s’ils s’exerçaient avec plus de vigueur, ne pourraient que colmater ici et là quelques brèches. Cela ne tiendrait pas plus d’un an ou deux, cinq au maximum. Le peuple algérien a gagné sa bataille. Le reconnaître n’est plus qu’une question de jours et de tactique. C’est pourquoi, moi qui ai milité pour cette liberté et cette indépendance, moi qui ai lutté contre les prétentions égoïstes de nos pères, je dis qu’aujourd’hui la patrie algérienne est fondée et que le problème algérien est désormais un problème européen. C’est-à-dire que l’heure de l’option est venue et que la chute des masques est une question de vie ou de mort.

Oui, “les Arabes“ ont gagné la partie. Depuis plus d’un siècle l’Europe vit sur cette terre sans se soucier des neuf dixièmes de ses habitants. Il est juste que ceux-ci retrouvent enfin leurs droits. La justice a pris les armes. Notre mal fut l’Absence. Avec la force du désespoir, tu me dis : “Nous tiendrons le temps que nous tiendrons, mais nous ne nous laisserons pas faire“. Ne pas se laisser faire signifie pour toi tirer sur l’élastique d’une époque périmée. Tu vois bien que le fil est usé mais tu tires quand même. Tu agis désormais comme le fellagha : tu te sens humilié, frustré, tu prends les armes, tu acceptes la mort, tu décides de défendre ton bien. Avec la différence que lui a raison et combat pour l’avenir tandis que tu as tort et te sacrifies pour le passé. Je dis bien “sacrifies“. C’est pesé. Ta résistance est inutile et tu le sais bien. Tu pèches par habitude, par manque d’imagination. Une fois de plus tu prends ton amour-propre pour de l’orgueil. Au nom de ce stupide sentiment tu es prêt à accepter le pire : tenir jusqu’au bout et, en fin de compte, mourir ou fuir. “On aura au moins montré qu’on n’est pas des lâches“. Pourquoi, grands dieux ? Et pour défendre quels intérêts ? Si j’ai bien compris, tu accepterais même de perdre ta vie et ta ferme... C’est cela que j’appelle “Démission“. Ce qu’il faut réviser, c’est ta conception du monde. Non pas “le lieu“ mais “la formule“. Au fond, je l’ai bien compris, tu sais que les choses ont changé, tu sais que le peuple algérien, derrière son Armée de Libération Nationale, obtiendra bientôt la reconnaissance de sa personnalité et les réformes sociales et économiques nécessaires à l’affirmation de cette personnalité, tu sais que “la défaite“ est proche, mais tu crois tellement à ta “supériorité“ que tu espères malgré tout le miracle, ton miracle. Tu te dis : “À la fin des fins, si je lutte, je gagnerai“. Tu rêves parfois de l’Afrique du Sud, et tu ne comprends pas que tu t’aveugles sur une cause qui, parce qu’elle est injuste, ne tardera pas à être perdue. À la réalité rugueuse tu opposes ton rêve. Et toi qui méprises si ouvertement les poètes, tu te plais à entre­tenir des mythes. Vous, hommes d’action, vous m’avez toujours étonné par votre fantaisie et vos affabulations. Aujourd’hui, vous me faites peur. Vous consentez trop facilement “à la valise ou au cercueil“. Vous devenez à votre tour complices d’une volonté qui me fait mal. L’Algérie se fera avec nous ou sans nous, mais, si elle devait se faire sans nous, je sens qu’il manquerait à la pâte qui lève une mesure de son levain. Si l’Algérie avait délibérément choisi l’Orient et un mode de vie oriental, je penserais que c’est son droit et que nous n’avons rien à dire. Mais, si l’Algérie reste attachée à l’Orient, elle a néanmoins choisi un ensemble de structures qui relèvent de I’Occident, et c’est pourquoi je reste persuadé que, vieux occidentaux, cette révolution nous concerne, que nous avons un rôle à jouer dans cette nation et que nous avons, nous aussi, un certain nombre de briques à apporter à l’édifice commun. Ainsi, tout en participant à la vie de la nation, nous recevrons à notre tour un sang jeune et une vigueur réveillée. Je continue à croire, et j’espère contre toutes les apparences, que l’Orient et l’Occident, unis dans une œuvre nouvelle, auront dans les années à venir un visage de salut à proposer au monde. Je crois que l’Orient et l’Occident ont besoin de se rajeunir et d’incarner ensemble une idée neuve de l’homme. L’Algérie devrait être le creuset de cette culture et de ce message pacifique. C’est pourquoi nous n’avons pas le droit de quitter la terre où nous pourrons nous réaliser. Mais ce droit ne va pas sans devoirs et le premier consiste, après avoir opté sans équivoque pour ce pays (sans lequel nous ne serions plus que des exilés, des déracinés), à en accepter loyalement la réalité.

La réalité, c’est que ce pays est arabo-berbère et musulman et que nous sommes, avec les israélites entre autres, une minorité qui, comme telle, risque d’avoir une place minoritaire. La réalité, c’est que sur cette terre indépendante, un million d’Européens devra abandonner ses privilèges pour participer, dans la proportion de un pour neuf, a l’édification:d’un:ordre égalitaire. La réalité, c’est que nous perdrons un peu de notre confort de seigneurs et de nos immenses propriétés. La réalité, c’est que, si nous le voulons, dans l’égalité des droits et des devoirs, et la justice retrouvée, après une période où l’esprit de revanche nous aura certainement fait souffrir, il sera possible, en prenant appui sur nos différences, de donner au monde un visage généreux de l’homme. Ce sera une expérience difficile et unique. Elle vaut la peine d’être tentée. Ne nous faisons pas d’illusions, au début nous aurons à subir à notre tour un certain nombre d’humiliations. D’ores et déjà, nos morts de “cette guerre“ créent un terrible fossé de cruauté, de vengeance et de surenchères inhumaines. Mais si nous ne cédons ni à la facilité ni au sentiment, un jour, avec l’équilibre renaîtra, au-delà des origines et des religions, au-delà d’un passé pénible, le sens profond de la Communauté.

Toi qui es colon, je crois que tu as aussi tout à gagner à cela. De toute façon c’est à prendre ou à laisser. Et c’est ici qu’il faut accepter, quoi qu’il en coûte, de dire la vérité cruelle : le jour viendra où, dans une Algérie libre, un million d’Européens (parmi lesquels à peine 25.000 colons), d’une part déçu par le gouvernement français (qui ne peut se payer le luxe de guerres coloniales continuelles et subira les pressions de plus en plus précises de l’ONU et des nations de Bandoeng), d’autre part considéré, à juste titre, comme “rebelle“ par le gouvernement algérien, se trouvera livré à la haine (qu’il n’aura su ni prévenir ni endiguer) et aux solutions du désespoir : “la valise ou le cercueil“.

Moi, je dis non ! À ce faux dilemme, je réponds par notre seule solution : prendre fait et cause pour l’Algérie réelle, accepter quoi qu’il en coûte une Nuit du 4 août, à notre amour-propre de Français d’Algérie répondre par notre fierté d’Algérien. Les Anglais et les Espagnols d’Amérique trahissaient-ils leur race et leurs traditions en choisissant leur nouvelle patrie ? Dès à présent, le peuple et un certain nombre de chefs politiques français reconnaissent à l’Algérie le droit de se gérer elle-même et de choisir son destin dans le cadre d’une amitié française.

Peut-être est-il grand temps pour les Français d’Algérie de comprendre que pour eux qui se sentent solidaires de ce pays (au point qu’ils s’y feraient tuer plutôt que de le quitter), la seule issue se trouve dans une juste prise de conscience nationale, dans un effort commun avec ceux qu’hier encore ils traitaient en ennemis. Nés et formés par une même terre, un même amour, musulmans et européens ont tout à gagner à s’entendre, à s’estimer et à définir ensemble une œuvre de vérité.

Mais accepterez-vous de lâcher quelques préjugés pour le salut de tous ? J’ai peur que ce ne soit là encore qu’une utopie et que cette Algérie, notre Mère, ne se fasse à la longue, par votre faute, sans vous et contre nous. C’est ici que le cœur se déchire, pour nous qui savons combien nos amis arabes et berbères, malgré le mal que nous leur avons fait et le terrorisme dont ils nous frappent, continuent de vouloir passionnément la fraternité, l’égalité et cette liberté qu’ils ont appris à chérir dans une tradition que nous avons quelquefois reniée. Voilà, Jean-Pierre, ce que je devais te dire pour ne pas être comptable à mon tour des “désertions de l’espérance“. Le temps est venu de choisir et de préférer à l’illusion des races la réalité d’un pays. »

Jean Sénac est né le 29 novembre 1926 à Beni-Saf (Algérie) dans une famille ouvrière d’origine espagnole. Interpellé très tôt par la situation d’injustice de la société coloniale, il rejoint le FLN, dès 1954 et rentre en Algérie à l’indépendance, la choisissant comme patrie. Poète avant tout, il a créé de nombreuses revues, plus ou moins éphémères, et a écrit aussi divers textes dont cette lettre, en 1956, adressée à un certain « Jean-Pierre » mais qui, publiée dans la revue Esprit, prend une valeur plus générale : expliquer inlassablement aux siens, à ceux de sa communauté, que la colonisation ne peut et ne doit perdurer et qu’il faut construire, ensemble, une nouvelle Algérie. A partir de 1962, J. Sénac est une personnalité du monde de la culture en Algérie et, en particulier, il aide à l’émergence de nouvelles voix poétiques par ses recherches dans tout le pays qui ont pour « tribune » ses émissions de radio. Assassiné chez lui, au cœur d’Alger, à la fin du mois d’août 1973 (sans que les circonstances du meurtre aient été élucidées), il est enterré près d’Alger à Aïn Benian et reconnu, aujourd’hui, comme un des grands poètes de l’Algérie. En 1956, la période est celle de la radicalisation, de part et d’autre, de la guerre. Jean Sénac écrit cette lettre peu de temps après la « journée des tomates », au cours de laquelle le président du Conseil, Guy Mollet, a honteusement capitulé devant les « ultras » d’Alger.

Alain Ruscio et Christiane Chaulet Achour


[1956 - 1961]

Lettres de Frantz Fanon

Lettre à un Français [1956]

Quand tu m’as dit ton désir de quitter l’Algérie, mon amitié soudain s’est faite silencieuse ? Certes de images surgies, tenaces et décisives étaient à l’entrée de ma mémoire. Je te regardais et ta femme à côté. Tu te voyais déjà en France… De nouveaux visages autour de toi, très loin de ce pays où depuis quelques jours les choses décidemment ne vont pas bien. Tu m’as dit, l’atmosphère se gâte, il faut que je m’en aille. Ta décision sans être irrévocable parce que tu l’avais exprimée, progressivement prenait forme. Ce pays inexplicablement hérissé ! Les routes qui ne sont plus sûres. Les champs de blé transformés en brasiers. Les Arabes qui sont méchants. On raconte. On raconte. Les femmes seront violées. Les testicules seront coupés et fichés entre les dents. Rappelez-vous Sétif ! Voulez-vous un autre Sétif ? Ils l’auront mais pas nous. Tu m’as dit tout cela en riant. Mais ta femme ne riait pas. Et derrière ton rire j’ai vu. J’ai vu ton essentielle ignorance des choses de ce pays. Des choses car je t’expliquerai. Peut-être partiras-tu, mais dis-moi, quand on te demandera : « Que se passe-t-il en Algérie ? » Que répondras-tu ? Quand tes frères te demanderont : qu’est-il arrivé en Algérie ? Que leur répondras-tu ? Plus précisément quand on voudra comprendre pourquoi tu as quitté ce pays, comment feras-tu pour éteindre cette honte que déjà tu traînes ? Cette honte de n’avoir pas compris, de n’avoir pas voulu comprendre ce qui autour de toi s’est passé tous les jours. Huit ans durant tu fus dans ce pays. Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’ait empêché ! Et pas un morceau de cette énorme plaie qui t’est obligé ! De te découvrir enfin tel. Inquiet de l’Homme mais singulièrement pas de l’Arabe. Soucieux, angoissé, tenaillé. Mais en plein champ, ton immersion dans la même boue. Dans la même lèpre. Car pas un Européen qui ne se révolte, ne s’indigne, de s’alarme de tout, sauf du sort fait à l’Arabe. Arabes inaperçus. Arabes ignorés. Arabes passés sous silence. Arabes subtilisés, dissimulés. Arabes quotidiennement niés, transformés en décor saharien. Et toi mêlé à ceux : Qui n’ont jamais serré la main à un Arabe. Jamais bu le café. Jamais parlé du temps qu’il fait à un Arabe. A tes côtés les Arabes. Ecartés les Arabes. Sans effort rejetés les Arabes. Confinés les Arabes. Ville indigène écrasée. Ville d’indigènes endormis. Il n’arrive jamais rien chez les Arabes. Toute cette lèpre sur ton corps. Tu partiras. Mais toutes ces questions, ces questions sans réponse. Le silence conjugué de 800.000 Français, ce silence ignorant, ce silence innocent. Et 9.000.000 d’hommes sous ce linceul de silence. Je t’offre ce dossier afin que nul ne meure, ni les morts d’hier, ni les ressuscités d’aujourd’hui. Je veux ma voix brutale, je ne la veux pas belle, je ne la veux pas pure, je ne la veux pas de toutes dimensions. Je la veux de part en part déchirée, je ne veux pas qu’elle s’amuse car enfin, je parle de l’homme et de son refus, de la quotidienne pourriture de l’homme, de son épouvantable mission. Je veux que tu racontes. Que je dise par exemple : il existe une crise de la scolarisation en Algérie, pour que tu penses : c’est dommage il faut y remédier. Que je dise : un Arabe sur trois cents qui sache signer son nom, pour que tu penses : c’est triste, il faut que cela cesse. Ecoute plus avant : Une directrice d’école se plaignant devant moi, se plaignant à moi d’être obligée chaque année d’admettre dans son école de nouveaux petits Arabes. L’analphabétisme de ces petits bicots qui croît à la mesure même de notre silence. Instruire les Arabes, mais vous n’y pensez pas. Vous voulez donc nous compliquer la vie. Ils sont bien comme ils sont. Moins ils comprennent, mieux cela vaut. Et où prendre les crédits. Cela va vous coûter les deux yeux de la tête. D’ailleurs ils n’en demandent pas tant. Une enquête faite auprès des Caïds montre que l’Arabe ne réclame pas d’écoles. Millions de petits cireurs. Millions de « porter madame ». Millions de donne-moi un morceau de pain. Millions d’illettrés « ne sachant pas signer, ne signe, signons ». Millions d’empreintes digitales sur les procès-verbaux qui conduisent en prisons. Sur les actes de Monsieur le Cadi. Sur les engagements dans les régiments de tirailleurs algériens. Millions de fellahs exploités, trompés, volés. Fellahs agrippés à quatre heures du matin, abandonnés à huit heures du soir. Du soleil à la lune. Fellahs gorgés d’eau, gorgés de feuilles, gorgés de vieille galette qui doit faire tout le mois. Fellah immobile et tes bras bougent et ton dos courbé mais ta vie arrêtée. Les voitures passent et vous ne bougez pas. On vous passerez sur le ventre que vous ne bougeriez pas. Arabes sur les routes. Bâtons passés dans l’anse du panier. Panier vide, espoir vide, toute cette mort du fellah. Deux cent cinquante francs par jour. Fellah sans terre. Fellah sans raison. Si vous n’êtes pas contents vous n’avez qu’à partir. Des enfants pleins la case. Des femmes pleines dans les cases. Fellah essoré. Sans rêve. Six fois deux cent cinquante francs par jour. Et rien ici ne vous appartient. On est gentil avec vous, de quoi vous plaigniez-vous ? Sans nous que feriez-vous ? Ah, il serait joli ce pays si nous nous en allions ? Transformé en marais au bout de peu de temps, oui ! Vingt-quatre fois deux cent cinquante francs par jour. Travaille fellah. Dans ton sans l’éreintement prosterné de toute une vie. Six mille francs par mois. Sur ton visage le désespoir. Dans ton ventre la résignation… Qu’importe fellah si ce pays est beau.

(Lettre inédite publié dans Pour la Révolution africaine, Maspero, 1969)

1956

Lettre au Ministre Résident

Monsieur le Docteur Frantz Fanon Médecin des Hôpitaux Psychiatriques Médecin-Chef de service à L’Hôpital Psychiatrique de BLIDA-JOINVILLE

A Monsieur le Ministre Résident Gouverneur Général de l’Algérie ALGER

Monsieur Le Ministre,

Sur ma demande et par arrêté en date du 22 octobre 1953, Monsieur le Ministre de la Santé Publique et de la Population a bien voulu me mettre à la disposition de Monsieur le Gouverneur Général de l’Algérie pour être affecté à un Hôpital Psychiatrique de l’Algérie. Installé à l’Hôpital Psychiatrique de Blida-Joinville le 23 novembre 1953, j’y exerce depuis cette date les fonctions de Médecin-Chef de service. Bien que les conditions objectives de la pratique psychiatrique en Algérie fussent déjà un défi au bon sens, il m’était apparu que des efforts devaient être entrepris pour rendre moins vicieux un système dont les bases doctrinales s’opposaient quotidiennement à une perspective humaine authentique. Pendant près de trois ans je me suis mis totalement au service de ce pays et des hommes qui l’habitent. Je n’ai ménagé ni mes efforts, ni mon enthousiasme. Pas un morceau de mon action qui n’ait exigé comme horizon l’émergence unanimement souhaitée d’un monde valable.

Mais que sont l’enthousiasme et le souci de l’homme si journellement la réalité est tissée de mensonges, de lâchetés, du mépris de l’homme ? Que sont les intentions si leur incarnation est rendue impossible par l’indigence du cœur, la stérilité de l’esprit, la haine des autochtones de ce pays ?

La Folie est l’un des moyens qu’a l’homme de perdre sa liberté. Et je puis dire, que placé à cette intersection, j’ai mesuré avec effroi l’ampleur de l’aliénation des habitants de ce pays. Si la psychiatrie est la technique médicale qui se propose de permettre à l’homme de ne plus être étranger à son environnement, je me dois d’affirmer que l’Arabe, aliéné permanent dans son pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolue.

Le statut de l’Algérie ? Une déshumanisation systématique.

Or le pari absurde était de vouloir coûte que coûte faire exister quelques valeurs alors que le non-droit, l’inégalité, le meurtre multi-quotidien de l’homme étaient érigés en principes législatifs. La structure coloniale existant en Algérie s’opposait à toute tentative de remettre l’individu à sa place.

Monsieur le Ministre il arrive un moment où la ténacité devient persévération morbide. L’espoir n’est plus alors la porte ouverte sur l’avenir mais le maintien illogique d’une attitude subjective en rupture organisée avec le réel ?

Monsieur le Ministre, les événements actuels qui ensanglantent l’Algérie ne constituent pas aux yeux de l’observateur un scandale. Ce n’est ni un accident, ni une panne de mécanisme.

Les événements d’Algérie sont la conséquence logique d’une tentative avortée de décérébraliser un peuple. Il n’était point exigé d’être psychologue pour deviner sous la bonhomie apparente de l’Algérien, derrière son humilité dépouillée, une exigence fondamentale de dignité. Et rien ne sert, à l’occasion de manifestations non simplifiables, de faire appel à un quelconque civisme. La fonction d’une structure sociale est de mettre en place des institutions traversées par le souci de l’homme. Une société qui accule ses membres à des solutions de désespoir est une société non viable, une société à remplacer.

Le devoir du citoyen est de le dire. Aucune parole professionnelle, aucune solidarité de classe, aucun désir de laver le linge en famille ne prévaut ici. Nulle mystification pseudo-nationale ne trouve grâce devant l’exigence de la pensée.

Monsieur le Ministre, la décision de sanctionner les grévistes du 5 juillet 1956 est une mesure qui, littéralement, me paraît irrationnelle. Ou les grévistes ont été terrorisés dans leur chair et celle de leur famille, alors il fallait comprendre leur attitude, la juger normale, compte tenu de l’atmosphère.

Ou leur abstention traduisait un courant d’opinion unanime, une conviction inébranlable, alors toute attitude sanctionniste était superflue, gratuite, inopérante.

Je dois à la vérité de dire que la peur ne m’a pas paru être le trait dominant des grévistes. Bien plutôt il y avait le vœu inéluctable de susciter dans le calme et le silence une ère nouvelle toute de dignité et de paix.

Le travailleur dans la cité doit collaborer à la manifestation sociale. Mais il faut qu’il soit convaincu de l’excellence de cette société vécue. Il arrive un moment où le silence devient mensonge.

Les intentions maîtresses de l’existence personnelle s’accommodent mal des atteintes permanentes aux valeurs les plus banales.

Depuis de longs mois ma conscience est le siège de débats impardonnables. Et leur conclusion est la volonté de ne pas désespérer de l’homme, c’est-à-dire de moi-même.

Ma décision est de ne pas assurer une responsabilité coûte que coûte, sous le fallacieux prétexte qu’il n’y a rien d’autre à faire.

Pour toutes ces raisons, j’ai l’honneur, Monsieur le Ministre, de vous demander de bien vouloir accepter ma démission et de mettre fin à ma mission en Algérie, avec l’assurance de ma considération distinguée.

Lettre à Roger Taïeb, au début de son hospitalisation, octobre 1961 extrait :

Si j’avais quitté Tunis quatre jours plus tard, eh bien je serais mort. Cela, aucun médecin ne me l’a caché. Où en suis-je maintenant ? Dans la période difficile postérieure aux grandes hémorragies et où le processus leucémique encore actif multiplie les offensives, d’où une surveillance de nuit et de jour. Roger, ce que je veux vous dire c’est que la mort elle est toujours avec nous et l’important n’est pas de savoir si l’on peut l’éviter, mais si l’on fait pour les idées qui sont les siennes le maximum. Ce qui me choque ici dans ce lit, au moment où je sens mes forces s’en aller, ce n’est pas de mourir, mais de mourir à Washington de leucémie aiguë, alors que j’aurais pu mourir, il y a trois mois face à l’ennemi, puisque je savais que j’avais cette maladie. Nous ne sommes rien sur cette terre si nous ne sommes d’abord les esclaves d’une cause, de la cause des peuples, la cause de la justice et de la liberté. Et je veux que vous sachiez que même au moment où les médecins avaient désespéré je pensais encore, oh dans le brouillard, je pensais au peuple algérien, aux peuples du Tiers Monde et si j’ai tenu, c’est à cause d’eux.

Frantz FANON est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France (Martinique), troisième d’une famille de huit. Il fait ses études secondaires au lycée Schoelcher où il bénéficie des cours d’Aimé Césaire par l’intermédiaire de son frère Joby. En 1943, il part en dissidence, par l’île voisine de la Dominique, pour rejoindre les Forces Françaises Libres : il arrive au Maroc, puis en Algérie et enfin débarque à Toulon. Il est blessé en traversant le Rhin. Cette participation marque la fin de ses illusions quant à la « Mère Patrie ». Après sa démobilisation et sa réussite au baccalauréat en Martinique, il s’inscrit en médecine à Lyon. Il obtient un diplôme de médecine légale et de pathologie tropicale, se spécialise en psychiatrie et passe une licence de psychologie. Il se marie en 1952. Il choisit d’aller à Saint-Alban comme interne dans le service du Dr. Tosquelles, républicain espagnol exilé, car il sait qu’on y expérimente des méthodes nouvelles en psychiatrie. Il présente le concours du médicat des hôpitaux psychiatriques. Il fait alors une demande pour un poste en Afrique (Sénégal), puis en Algérie. C’est dans ce pays qu’il est nommé, en novembre 1953, médecin-chef à l’hôpital psychiatrique de Blida-Joinville : il y transforme la vie des malades et prend la mesure des profonds traumatismes qu’engendre le régime colonial. Il a très vite des contacts avec des militants nationalistes de la base. Dès 1954, il héberge, cache des militants, des responsables de la Wilaya IV. En juillet 1956, il envoie une lettre de démission à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie. Il est expulsé d’Algérie. Les contacts sont pris avec la direction de la résistance algérienne ; il rejoint Tunis, s’engageant totalement dans ce combat qu’il fait sien, en tant qu’Algérien, choisissant l’Algérie comme patrie. Il travaille au département Information à Tunis avec Abane Ramdane. Il est membre de la rédaction d’El Moudjahid, tout en continuant à exercer la psychiatrie. En janvier 1960, le GPRA le nomme représentant à Accra : il effectuera différentes missions en Afrique. En décembre 1960, il se sait atteint d’une leucémie mais ne ralentit pas pour autant ses activités. Il meurt le 6 décembre 1961 aux Etats-Unis. Selon son vœu, son corps est ramené à Tunis et enterré en terre algérienne. De février à mai, il a écrit Les Damnés de la terre qui paraissent, à Paris, juste avant sa mort. Ses ouvrages publiés : Peau noire, masques blancs (Le Seuil, 1952), L’An V de la Révolution algérienne (Sociologie d’une révolution, Maspero, 1959), Les Damnés de la terre (Maspero 1961, avec une préface de Jean-Paul Sartre), Pour une révolution africaine (Maspero, 1961, textes rassemblés après sa mort). Ces ouvrages ont eu plusieurs rééditions et traductions dans de nombreuses langues : la plus récente en français, aux éditions de La Découverte.

La « Lettre à un Français », quoique plus largement destinée, a été probablement écrite pour Lacaton, psychiatre, Chef de service à Blida à la même époque que lui et qui venait de Bordeaux. Démocrate, plutôt à gauche, il a donné un coup de main à la résistance mais a très vite freiné. Il attendait de rentrer en France le plus vite possible. A sa lecture, on peut être frappé par la connaissance que Fanon a acquise de la société coloniale de l’époque.

La Lettre de démission est bien contextualisée dans la courte biographie donnée.

Quant à l’extrait de la troisième lettre, c’est vraisemblablement la dernière écrite par Fanon. Roger et Yolande Taîeb était un couple de juifs tunisiens très engagés. Outre leur engagement, ils étaient très cultivés et d’une grande hospitalité. Roger et Frantz étaient devenus très amis. Avec Roger Taieb, F. Fanon pouvait parler de tout. Comme Alice Cherki l’écrit dans Frantz Fanon, portrait (Le Seuil, 2000), « cette lettre, écrite dans la solitude, loin de toute mise en scène, est le reflet le plus intime et le plus exact de l’état d’esprit de Fanon à cette dernière époque de sa vie ».

Alice Cherki et Christiane Chaulet Achour


Aimé Césaire, Député de la Martinique, à Maurice Thorez, Secrétaire Général du Parti Communiste Français

Maurice Thorez,

Il me serait facile d’articuler tant à l’égard du Parti Communiste Français qu’à l’égard du Communisme International tel qu’il est patronné par l’Union Soviétique, une longue liste de griefs ou de désaccords. La moisson a été particulièrement riche ces derniers temps et les révélations de Khrouchtchev sur Staline sont telles qu’elles ont plongé, ou du moins, je l’espère, tous ceux qui ont, à quelque degré que ce soit, participé à l’action communiste dans un abîme de stupeur, de douleur et de honte.

Oui, ces morts, ces torturés, ces suppliciés, ni les réhabilitations posthumes, ni les funérailles nationales, ni les discours officiels ne prévaudront contre eux. Ils ne sont pas de ceux dont on conjure le spectre par quelque phrase mécanique. Désormais leur visage apparaît en filigrane dans la pâte même du système, comme l’obsession de notre échec et de notre humiliation. Et bien entendu, ce n’est pas l’attitude du Parti Communiste Français, telle qu’elle a été définie en son XIVe Congrès, attitude qui semble avant tout avoir été dictée par le dérisoire souci des dirigeants de ne pas perdre la face, qui aura permis de dissiper le malaise et obtenu que cesse de s’ulcérer et de saigner au plus vif de nos consciences une blessure.

Les faits sont là, massifs. Je cite pêle-mêle : les précisions données par Khrouchtchev sur les méthodes de Staline ; la vraie nature des rapports entre le pouvoir de l’Etat et la classe ouvrière dans trop de démocraties populaires, rapports qui nous font croire à l’existence dans ces pays d’un véritable capitalisme d’Etat exploitant la classe ouvrière de manière pas très différente de la manière dont on en use avec la classe ouvrière dans les pays capitalistes ; la conception généralement admise dans les partis communistes de type stalinien des relations entre états et partis frères, témoin le tombereau d’injures déversées pendant cinq ans sur la Yougoslavie coupable d’avoir affirmé sa volonté d’indépendance ; le manque de signes positifs indiquant la volonté du Parti Communiste Russe et de l’Etat soviétique d’accorder leur indépendance aux autres partis communistes et aux autres états socialistes ; ou alors le manque de hâte des partis non russes et singulièrement du Parti Communiste Français à s’emparer de cette offre et à affirmer leur indépendance à l’égard de la Russie ; tout cela nous autorise à dire que – exception faite pour la Yougoslavie – dans de nombreux pays d’Europe, et au nom du Socialisme, des bureaucraties coupées du peuple, des bureaucraties usurpatrices et dont il est maintenant prouvé qu’il n’y a rien à attendre, ont réussi la piteuse merveille de transformer en cauchemar ce que l’humanité a pendant longtemps caressé comme un rêve : le Socialisme. Quant au Parti Communiste Français, on n’a pas pu ne pas être frappé par sa répugnance à s’engager dans les voies de la déstalinisation ; sa mauvaise volonté à condamner Staline et les méthodes qui l’ont conduit au crime ; son inaltérable satisfaction de soi ; son refus de renoncer pour sa part et en ce qui le concerne aux méthodes antidémocratiques chères à Staline ; bref par tout cela qui nous autorise à parler d’un stalinisme français qui a la vie plus dure que Staline lui-même et qui, on peut le conjecturer, aurait produit en France les mêmes catastrophiques effets qu’en Russie, si le hasard avait permis qu’en France il s’installât au pouvoir.

Ici comment taire notre déception ? Il est très vrai de dire qu’au lendemain du rapport Khrouchtchev nous avons tressailli d’espérance. On attendait du Parti Communiste Français une autocritique probe ; une désolidarisation d’avec le crime qui le disculpât ; pas un reniement, mais un nouveau et solennel départ ; quelque chose comme le Parti Communiste fondé une seconde fois… Au lieu qu’au Havre, nous n’avons vu qu’entêtement dans l’erreur ; persévérance dans le mensonge ; absurde prétention de ne s’être jamais trompé ; bref chez des pontifes plus que jamais pontifiant, une incapacité sénile à se déprendre de soi même pour se hausser au niveau de l’événement et toutes les ruses puériles d’un orgueil sacerdotal aux abois.

Quoi ! Tous les partis communistes bougent. Italie. Pologne. Hongrie. Chine. Et le parti français, au milieu du tourbillon général, se contemple lui, même et se dit satisfait. Jamais je n’ai eu autant conscience d’un tel retard historique affligeant un grand peuple…

Mais, quelque grave que soit ce grief – et à lui seul très suffisant car faillite d’un idéal et illustration pathétique de l’échec de toute une génération – je veux ajouter un certain nombre de considérations se rapportant à ma qualité d’homme de couleur.

Disons d’un mot : qu’à la lumière des événements (et réflexion faite sur les pratiques honteuses de l’antisémitisme qui ont eu cours et continuent encore semble-t-il à avoir cours dans des pays qui se réclament du socialisme), j’ai acquis la conviction que nos voies et celles du communisme tel qu’il est mis en pratique, ne se confondent pas purement et simplement ; qu’elles ne peuvent pas se confondre purement et simplement.

Un fait à mes yeux capital est celui-ci : que nous, hommes de couleur, en ce moment précis de l’évolution historique, avons, dans notre conscience, pris possession de tout le champ de notre singularité et que nous sommes prêts à assumer sur tous les plans et dans tous les domaines les responsabilités qui découlent de cette prise de conscience.

Singularité de notre « situation dans le monde » qui ne se confond avec nulle autre. Singularité de nos problèmes qui ne se ramènent à nul autre problème. Singularité de notre histoire coupée de terribles avatars qui n’appartiennent qu’à elle. Singularité de notre culture que nous voulons vivre de manière de plus en plus réelle.

Qu’en résulte-t-il, sinon que nos voies vers l’avenir, je dis toutes nos voies, la voie politique comme la voie culturelle, ne sont pas toutes faites ; qu’elles sont à découvrir, et que les soins de cette découverte ne regardent que nous ? C’est assez dire que nous sommes convaincus que nos questions, ou si l’on veut la question coloniale, ne peut pas être traitée comme une partie d’un ensemble plus important, une partie sur laquelle d’autres pourront transiger ou passer tel compromis qu’il leur semblera juste de passer eu égard à une situation générale qu’ils auront seuls à apprécier.

Ici il est clair que je fais allusion au vote du Parti Communiste Français sur l’Algérie, vote par lequel le parti accordait au gouvernement Guy Mollet Lacoste les pleins pouvoirs pour sa politique en Afrique du Nord – éventualité dont nous n’avons aucune garantie qu’elle ne puisse se renouveler. En tout cas, il est constant que notre lutte, la lutte des peuples coloniaux contre le colonialisme, la lutte des peuples de couleur contre le racisme est beaucoup plus complexe – que dis-je, d’une tout autre nature que la lutte de l’ouvrier français contre le capitalisme français et ne saurait en aucune manière, être considérée comme une partie, un fragment de cette lutte.

Je me suis souvent posé la question de savoir si dans des sociétés comme les nôtres, rurales comme elles sont, les sociétés de paysannerie, où la classe ouvrière est infime et où par contre, les classes moyennes ont une importance politique sans rapport avec leur importance numérique réelle, les conditions politiques et sociales permettaient dans le contexte actuel, une action efficace d’organisations communistes agissant isolément (à plus forte raison d’organisations communistes fédérées ou inféodées au parti communiste de la métropole) et si, au lieu de rejeter à priori et au nom d’une idéologie exclusive, des hommes pourtant honnêtes et foncièrement anticolonialistes, il n’y avait pas plutôt lieu de rechercher une forme d’organisation aussi large et souple que possible, une forme d’organisation susceptible de donner élan au plus grand nombre, plutôt qu’à caporaliser un petit nombre. Une forme d’organisation où les marxistes seraient non pas noyés, mais où ils joueraient leur rôle de levain, d’inspirateur, d’orienteur et non celui qu’à présent ils jouent objectivement, de diviseurs des forces populaires.

L’impasse où nous sommes aujourd’hui aux Antilles, malgré nos succès électoraux, me paraît trancher la question : j’opte pour le plus large contre le plus étroit ; pour le mouvement qui nous met au coude à coude avec les autres et contre celui qui nous laisse entre nous ; pour celui qui rassemble les énergies contre celui qui les divise en chapelles, en sectes, en églises ; pour celui qui libère l’énergie créatrice des masses contre celui qui la canalise et finalement la stérilise. En Europe, l’unité des forces de gauche est à l’ordre du jour ; les morceaux disjoints du mouvement progressiste tendent à se ressouder, et nul doute que ce mouvement d’unité deviendrait irrésistible si du côté des partis communistes staliniens, on se décidait à jeter par dessus bord tout l’impedimenta des préjugés, des habitudes et des méthodes hérités de Staline.

Nul doute que dans ce cas, toute raison, mieux, tout prétexte de bouder l’unité serait enlevé à ceux qui dans les autres partis de gauche ne veulent pas de l’unité, et que de ce fait les adversaires de l’unité se trouveraient isolés et réduits à l’impuissance. Et alors, comment dans notre pays, où le plus souvent, la division est artificielle, venue du dehors, branchée qu’elle est sur les divisions européennes abusivement transplantées dans nos politiques locales, comment ne serions-nous pas décidés à sacrifier tout, je dis tout le secondaire, pour retrouver l’essentiel ; cette unité avec des frères, avec des camarades qui est le rempart de notre force et le gage de notre confiance en l’avenir.

D’ailleurs, ici, c’est la vie elle-même qui tranche. Voyez donc le grand souffle d’unité qui passe sur tous les pays noirs ! Voyez comme, çà et là, se remaille le tissu rompu ! C’est que l’expérience, une expérience durement acquise, nous a enseigné qu’il n’y a à notre disposition qu’une arme, une seule efficace, une seule non ébréchée : l’arme de l’unité, l’arme du rassemblement anticolonialiste de toutes les volontés, et que le temps de notre dispersion au gré du clivage des partis métropolitains est aussi le temps de notre faiblesse et de nos défaites. Pour ma part, je crois que les peuples noirs sont riches d’énergie, de passion qu’il ne leur manque ni vigueur, ni imagination mais que ces forces ne peuvent que s’étioler dans des organisations qui ne leur sont pas propres, faites pour eux, faites par eux et adaptées à des fins qu’eux seuls peuvent déterminer.

Ce n’est pas volonté de se battre seul et dédain de toute alliance. C’est volonté de ne pas confondre alliance et subordination. Solidarité et démission. Or c’est là très exactement de quoi nous menacent quelques uns des défauts très apparents que nous constatons chez les membres du Parti Communiste Français : leur assimilationisme invétéré ; leur chauvinisme inconscient ; leur conviction passablement primaire – qu’ils partagent avec les bourgeois européens – de la supériorité omnilatérale de l’Occident ; leur croyance que l’évolution telle qu’elle s’est opérée en Europe est la seule possible ; la seule désirable ; qu’elle est celle par laquelle le monde entier devra passer ; pour tout dire, leur croyance rarement avouée, mais réelle, à la civilisation avec un grand C ; au progrès avec un grand P (témoin leur hostilité à ce qu’ils appellent avec dédain le « relativisme culturel », tous défauts qui bien entendu culminent dans la gent littéraire qui à propos de tout et de rien dogmatise au nom du parti).

Il faut dire en passant que les communistes français ont été à bonne école. Celle de Staline. Et Staline est bel et bien celui qui a ré introduit dans la pensée socialiste, la notion de peuples « avancés » et de peuples « attardés ». Et s’il parle du devoir du peuple avancé (en l’espèce les Grands Russes) d’aider les peuples arriérés à rattraper leur retard, je ne sache pas que le paternalisme colonialiste proclame une autre prétention.

Dans le cas de Staline et de ses sectateurs, ce n’est peut-être pas de paternalisme qu’il s’agit. Mais c’est à coup sûr de quelque chose qui lui ressemble à s’y méprendre. Inventons le mot : c’est du « fraternalisme ». Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès. Or c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus.

Nous voulons que nos sociétés s’élèvent à un degré supérieur de développement, mais d’elles-mêmes, par croissance interne, par nécessité intérieure, par progrès organique, sans que rien d’extérieur vienne gauchir cette croissance, ou l’altérer ou la compromettre. Dans ces conditions on comprend que nous ne puissions donner à personne délégation pour penser pour nous ; délégation pour chercher pour nous ; que nous ne puissions désormais accepter que qui que ce soit, fût-ce le meilleur de nos amis, se porte fort pour nous. Si le but de toute politique progressiste est de rendre un jour leur liberté aux peuples colonisés, au moins faut-il que l’action quotidienne des partis progressistes n’entre pas en contradiction avec la fin recherchée et ne détruise pas tous les jours les bases mêmes, les bases organisationnelles comme les bases psychologiques de cette future liberté, lesquelles se ramènent à un seul postulat : le droit à l’initiative. Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve. Que ce que je veux, c’est que marxisme et communisme soient mis au service des peuples noirs, et non les peuples noirs au service du marxisme et du communisme. Que la doctrine et le mouvement soient faits pour les hommes, non les hommes pour la doctrine ou pour le mouvement. Et bien entendu cela n’est pas valable pour les seuls communistes. Et si j’étais chrétien ou musulman, je dirais la même chose. Qu’aucune doctrine ne vaut que repensée par nous, que repensée pour nous, que convertie à nous. Cela a l’air d’aller de soi. Et pourtant dans les faits cela ne va pas de soi.

Et c’est ici une véritable révolution copernicienne qu’il faut imposer, tant est enracinée en Europe, et dans tous les partis, et dans tous les domaines, de l’extrême droite à l’extrême gauche, l’habitude de faire pour nous, l’habitude de disposer pour nous, l’habitude de penser pour nous, bref l’habitude de nous contester ce droit à l’initiative dont je parlais tout à l’heure et qui est, en définitive, le droit à la personnalité. C’est sans doute là l’essentiel de l’affaire.

Il existe un communisme chinois. Sans très bien le connaître, j’ai à son égard un préjugé des plus favorables. Et j’attends de lui qu’il ne verse pas dans les monstrueuses erreurs qui ont défiguré le communisme européen. Mais il m’intéresserait aussi et plus encore, de voir éclore et s’épanouir la variété africaine du communisme. Il nous proposerait sans doute des variantes utiles, précieuses, originales et nos vieilles sagesses nuanceraient, j’en suis sûr, ou compléteraient bien des points de la doctrine.

Mais je dis qu’il n’y aura jamais de variante africaine, ou malgache, ou antillaise du communisme, parce que le communisme français trouve plus commode de nous imposer la sienne. Qu’il n’y aura jamais de communisme africain, malgache ou antillais, parce que le Parti Communiste Français pense ses devoirs envers les peuples coloniaux en termes de magistère à exercer, et que l’anticolonialisme même des communistes français porte encore les stigmates de ce colonialisme qu’il combat. Ou encore, ce qui revient au même, qu’il n’y aura pas de communisme propre à chacun des pays coloniaux qui dépendent de la France, tant que les bureaux de la rue Saint- Georges, les bureaux de la section coloniale du Parti Communiste Français, ce parfait pendant du Ministère de la rue Oudinot, persisteront à penser à nos pays comme à terres de missions ou pays sous mandat. Pour revenir à notre propos, l’époque que nous vivons est sous le signe d’un double échec : l’un évident, depuis longtemps, celui du capitalisme. Mais aussi l’autre, celui, effroyable, de ce que pendant trop longtemps nous avons pris pour du socialisme ce qui n’était que du stalinisme. Le résultat est qu’à l’heure actuelle le monde est dans l’impasse.

Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes. Celles qui ont mené à l’imposture, à la tyrannie, au crime. C’est assez dire que pour notre part, nous ne voulons plus nous contenter d’assister à la politique des autres. Au piétinement des autres. Aux combinaisons des autres. Aux rafistolages de consciences ou a la casuistique des autres.

L’heure de nous mêmes a sonné. Et ce que je viens de dire des nègres n’est pas valable que pour les nègres. Oui tout peut encore être sauvé, tout, même le pseudo socialisme installé çà et là en Europe par Staline, à condition que l’initiative soit rendue aux peuples qui jusqu’id n’ont fait que la subir ; à condition que le pouvoir descende et s’enracine dans le peuple, et je ne cache pas que la fermentation qui se produit à l’heure actuelle en Pologne, par exemple, me remplit de joie et d’espoir. Ici que l’on me permette de penser plus particulièrement à mon malheureux pays : la Martinique.

J’y pense pour constater que le Parti Communiste Français est dans l’incapacité absolue de lui offrir une quelconque perspective qui soit autre chose qu’utopique ; que le Parti Communiste Français ne s’est jamais soucié de lui en offrir ; qu’il n’a jamais pensé à nous qu’en fonction d’une stratégie mondiale au demeurant déroutante. J’y pense pour constater que le communisme a achevé de lui passer autour du cou le nœud coulant de l’assimilation ; que le communisme a achevé de l’isoler dans le bassin caraïbe ; qu’il a achevé de le plonger dans une manière de ghetto insulaire ; qu’il a achevé de le couper des autres pays antillais dont l’expérience pourrait lui être à la fois instructive et fructueuse (car ils ont les mêmes problèmes que nous et leur évolution démocratique est impétueuse) : que le communisme enfin, a achevé de nous couper de l’Afrique Noire dont l’évolution se dessine désormais à contre-sens de la nôtre. Et pourtant cette Afrique Noire, la mère de notre culture et de notre civilisation antillaise, c’est d’elle que j’attends la régénération des Antilles, pas de l’Europe qui ne peut que parfaire notre aliénation, mais de l’Afrique qui seule peut revitaliser, repersonnaliser les Antilles.

Je sais bien. On nous offre en échange la solidarité avec le peuple français ; avec le prolétariat français, et à travers le communisme, avec les prolétariats mondiaux. Je ne nie pas ces réalités. Mais je ne veux pas ériger ces solidarités en métaphysique. Il n’y a pas d’alliés de droit divin. Il y a des alliés que nous impose le lieu, le moment et la nature des choses. Et si l’alliance avec le prolétariat français est exclusive, si elle tend à nous faire oublier ou contrarier d’autres alliances nécessaires et naturelles, légitimes et fécondantes, si le communisme saccage nos amitiés les plus vivifiantes, celle qui nous unit à l’Afrique, alors je dis que le communisme nous a rendu un bien mauvais service en nous faisant troquer la Fraternité vivante contre ce qui risque d’apparaître comme la plus froide des abstractions. Je préviens une objection. Provincialisme ? Non pas. Je ne m’enterre pas dans un particularisme étroit. Mais je ne veux pas non plus me perdre dans un universalisme décharné.

Il y a deux manières de se perde : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’ « universel ». Ma conception de l’universel est celle d’un universel riche de tout le particulier, riche de tous les particuliers, approfondissement et coexistence de tous les particuliers. Alors ? Alors il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force « d’inventer » notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent. En bref, nous considérons désormais comme notre devoir de conjuguer nos efforts à ceux de tous les hommes épris de justice et de vérité pour bâtir des organisations susceptibles d’aider de manière probe et efficace les peuples noirs dans leur lutte pour aujourd’hui et pour demain : lutte pour la justice ; lutte pour la culture ; lutte pour la dignité et la liberté ; des organisations capables en un mot de les préparer dans tous les domaines à assumer de manière autonome les lourdes responsabilités que l’histoire en ce moment même fait peser si lourdement sur leurs épaules.

Dans ces conditions, je vous prie de recevoir ma démission de membre du Parti Communiste Français.

Aimé Césaire, Paris, 24 octobre 1956

Lettre proposée par Marie-France Astégiani

Quelques mois après le percutant rapport Khrouchtchev qui révéla les crimes de Staline, Aimé Césaire a adressé cette lettre de démission à Maurice Thorez alors secrétaire général du Parti communiste Français. "Je crois en avoir assez dit pour faire comprendre que ce n’est ni le marxisme ni le communisme que je renie, que c’est l’usage que certains ont fait du marxisme et du communisme que je réprouve." Aimé Césaire fondera le PPM, Parti populaire Martiniquais. Cf. les nombreux sites sur le poète, intellectuel, homme politique. Voir sur le site du Réseau International Frantz Fanon, les textes de la soirée du 24 juin 2008 consacrée à Aimé Césaire et F. Fanon.


[Janvier 1960]

Dernières lettres de Patrice Lumumba

A son épouse, le 30 janvier 1960

Ma compagne chérie,

Je t’écris ces mots sans savoir s’ils te parviendront, quand ils te parviendront, et si je serai en vie lorsque tu les liras. Tout le long de ma lutte pour l’indépendance de mon pays, je n’ai jamais douté un seul instant du triomphe final de la cause sacrée à laquelle mes compagnons et moi avons consacré toute notre vie. Mais ce que nous voulions pour notre Pays, son droit à une vie honorable, à une dignité sans tache, à une indépendance sans restrictions, le colonialisme belge et ses alliés occidentaux qui ont trouvé des soutiens directs et indirects, délibérés et non délibérés, parmi certains hauts-fonctionnaires des Nations Unies, cet organisme en qui nous avons placé toute notre confiance lorsque nous avons fait appel à son assistance, ne l’ont jamais voulu.

Ils ont corrompu certains de nos compatriotes, ils en ont acheté d’autres, ils ont contribué à déformer la vérité et à souiller notre indépendance. Que pourrai-je dire d’autre ? Que mort, vivant, libre ou en prison sur ordre des colonialistes, ce n’est pas ma personne qui compte. C’est le Congo, c’est notre pauvre peuple dont on a transformé l’indépendance en une cage d’où l’on nous regarde du dehors tantôt avec cette compassion bénévole, tantôt avec joie et plaisir. Mais ma foi restera inébranlable. Je sais et je sens du fond de moi-même que tôt ou tard mon peuple se débarrassera de tous ses ennemis intérieurs et extérieurs qu’il se lèvera comme un seul homme pour dire non au colonialisme dégradant et honteux, et pour reprendre sa dignité sous un soleil pur.

Nous ne sommes pas seuls. L’Afrique, l’Asie et les peuples libres et libérés de tous les coins du monde se trouveront toujours aux côtés des millions de Congolais qui n’abandonneront la lutte que le jour où il n’y aura plus de colonisateurs et leurs mercenaires dans notre pays. A mes enfants que je laisse et que peut-être je ne reverrai pas, je veux qu’on dise que l’avenir du Congo est beau et qu’il attend d’eux, comme il attend de chaque Congolais, d’accomplir la tâche sacrée de la reconstruction de notre indépendance, et de notre souveraineté ; car sans justice il n’y a pas de dignité et sans indépendance il n’y a pas d’hommes libres.

Ni brutalités, ni sévices, ni tortures ne m’ont jamais amené à demander la grâce car je préfère mourir la tête haute, la foi inébranlable et la confiance profonde dans la destinée de mon pays plutôt que vivre dans la soumission et le mépris des principes sacrés. L’histoire dira un jour son mot, mais ce ne sera pas l’histoire qu’on enseignera aux Nations Unies, Washington, Paris, ou Bruxelles, mais celle qu’on enseignera dans les pays affranchis du colonialisme et ses fantoches. L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera au Nord et au Sud du Sahara une histoire de gloire et de dignité.

Ne me pleure pas, ma compagne, moi je sais que mon pays, qui souffre tant, saura défendre son indépendance et sa liberté. Vive le Congo ! Vive l’Afrique.   Patrice.  

A monsieur Dayal, délégué de l’ONU

Thysville, 4 janvier 1961. A M. Dayal, délégué spécial du Secrétaire général des N.U., Léopoldville.

 Monsieur le Délégué spécial,

 J’ai eu la satisfaction de recevoir, le 27 décembre dernier, la visite de la Croix-Rouge qui s’est occupée de mon sort ainsi que de celui des autres parlementaires qui se trouvent avec moi en détention. Je lui ai exposé les conditions inhumaines dans lesquelles nous vivons. En bref, notre situation est la suivante : Je me trouve ici avec sept autres parlementaires - entre autres le président du Sénat, M. Okito - un fonctionnaire et un chauffeur. En tout, nous sommes donc dix. Nous sommes enfermés dans des cellules humides depuis le 2 décembre 1960 et pas une seule fois on ne nous a permis de sortir. Les repas qu’on nous apporte (deux fois par jour) sont très mauvais ; souvent, pendant trois au quatre, jours, je ne mange rien, me contentant d’uns banane. J’ai informé de cela le médecin de la Croix-Rouge qu’ils m’ont envoyé et ceci en présence du colonel de Thysville. J’ai demandé que l’on m’achète des fruits avec mon argent car la nourriture qu’on me donne ici est mauvaise. Bien que le médecin en donne l’autorisation, les autorités militaires qui me gardent me le refusent, disant qu’elles suivent en cela l’ordre reçu du chef de l’Etat, le colonel Mobutu. Le médecin de Thysville m’a prescrit une petite promenade chaque soir afin que je sorte un peu de la cellule, mais le colonel et le commissaire de district le refusent. Les vêtements que je porte déjà depuis trente-cinq jours n’ont jamais été lavés. Il m’est interdit de porter des souliers. En un mot, nous vivons dans des conditions tout à fait inadmissibles et qui sont contraires aux règlements.

En plus, je ne reçois pas de nouvelles de ma femme et je ne sais même pas où elle se trouve. Je devrais normalement recevoir sa visite, comme cela est prescrit par le régime pénitentiaire congolais.

D’autre part, la procédure pénale en vigueur au Congo prévoit expressément que l’interné soit traduit devant le juge d’instruction qui s’occupe de l’affaire, au plus tard le jour suivant son arrestation ; après un délai de cinq jours, le prisonnier doit être présenté de nouveau devant le juge qui décide si l’état d’arrestation préventive doit être prolongé ou pas. En tout cas, le prisonnier a son avocat.

La loi sur l’instruction criminelle prescrit que la personne en état d’arrestation est libérée « d’office » lorsque, après un délai de cinq jours d’internement, le juge ne décide pas une prolongation de la détention préventive. Et également au cas où la première décision (qui est prise cinq jours après l’arrestation) n’est pas confirmée après un délai de quinze jours. Depuis notre arrestation, le 1er décembre, jusqu’à maintenant, nous n’avons été traduits devant aucun juge d’instruction, ni n’en avons reçu la visite. Aucun ordre d’arrestation ne nous a été communiqué. On nous garde simplement dans un camp militaire dans lequel nous sommes emprisonnés depuis trente-quatre jours, dans des cellules réservées à des militaires punis.

La loi sur l’instruction criminelle n’est pas respectée. La législation sur le régime pénitentiaire n’est pas respectée non plus. Il s’agit ici d’une détention purement arbitraire, et il faut ajouter à cela l’immunité parlementaire dont nous jouissons.

Telle est la situation et je vous prie d’en informer M. le Secrétaire général des Nations Unies, que nous remercions pour son intervention à mon égard.

Comment pourra-t-on établir la paix et l’ordre au Congo lorsque déjà au début on ne respecte ni la légalité, ni la dignité humaine, ni la vie individuelle ? Jusqu’à ce que l’on nous traduise devant un tribunal légalement constitué, nous sommes privés des droits dont dispose chaque citoyen de, défendre son cas devant les tribunaux du pays. Je reste calme et j’espère que les Nations Unies nous aideront à nous sortir de cette situation.

Je suis pour la réconciliation entre tous les enfants de ce pays. Je vous écris cette lettre clandestinement sur du mauvais papier.

Agréez, M...

  P. LUMUMBA.

Patrice Emery Lumumba, figure emblématique du patriotisme congolais et africain, est né le 2 juillet 1925 à Onalua (ex-Congo belge) et a été exécuté à Elisabethville [ex-Congo belge] le 17 janvier 1961, quelques mois après sa nomination au poste de premier ministre, avec la complicité de tous les pays et acteurs politiques qui avaient intérêt à l’effacer de l’échiquier politique.

Le temps passant ce leader est devenu une référence d’anticolonialisme, de cet engagement jusqu’au sacrifice de sa vie. Testament politique et adieu émouvant, La dernière lettre de Lumumba à sa femme Pauline, écrite en prison en décembre 1960, nous rapproche d’un leader terriblement humain. Le 4 janvier 1961, de sa prison, Lumumba envoie clandestinement un message à M. Dayal pour l’O.N.U. C’est l’avant-dernier texte que nous possédons du Premier Ministre.

Le destin de Lumumba a donné lieu à de nombreux films, ouvrages et œuvres littéraires. On signalera, en particulier : la pièce de théâtre d’Aimé Césaire, Une saison au congo, Le Seuil, 1973 et Lumumba, film de Raoul Peck, en 2000.

Verso de la couverture : présentation de la pièce d’A. Césaire : « L’Afrique au temps du vertige des indépendances reconquises. De temps en temps, une grande et haute figure. Au Congo, celle de Patrice Lumumba. Homme politique. Sans doute le seul du Congo, et le plus grand de l’Afrique. C’est qu’il y a en lui du voyant et du prophète. A travers cet homme que sa stature même semble désigner pour le mythe, toute l’histoire d’un continent et d’une humanité se joue de manière exemplaire et symbolique. »

En annexe : son discours, le jour de l’indépendance du Congo.


Propos scientifiques

[mars 1988]

LETTRE OUVERTE À FRANÇOIS MITTERRAND CANDIDAT HUMANISTE AUX ÉLECTIONS FRANÇAISES

Monsieur le Président, Et Cher Compatriote du Monde nommé La Terre,

Je me permets de vous écrire, Monsieur le Président, puisque la démocratie et l’espérance n’ont pas de patrie, la vérité de même. Nous sommes devant l’entrée du troisième millénaire de notre ère, c’est-à-dire l’ère de l’intelligence et de l’esprit. L’intelligence et l’esprit s’asseyent dans les bras de la conscience. Et la conscience est d’abord conscience de vie, donc élan de générosité. Je ne vous apprendrai rien, Monsieur le Président, sur l’histoire et le destin de votre pays, tout comme je ne vous en apprendrai pas sur les frémissements de notre époque : la remontée de la barbarie, de l’arrogance, de l’arbitraire, de la bêtise, du silence, de la peur.

Nous qui sommes au temps d’explosion technologique, nous restons paradoxalement une époque de silence, de bâclage et de ravagement. Ce n’est pas à vous que j’en apprendrai sur les maladies d’une époque dont le grand mérite se confond avec notre virtuosité à faire semblant. Notre monde d’aujourd’hui, Monsieur le Président, fait semblant de penser, de comprendre, d’être attentif, de résoudre les problèmes... Nous faisons semblant d’être une époque de progrès ; cette chose-là, vous le savez, Monsieur le Président, est horrible. Nous faisons semblant de coopérer, de vouloir la paix, de décoloniser, de venir au secours des pauvres... Cette dernière chose est mortelle. Elle est notre tragédie. Malgré tout, avons-nous le droit de rêver le rêve de l’espérance, de la justice, par conséquent celui du devenir et de l’avenir ? La réponse à cette question est oui, Monsieur le Président. Ce rêve-là est exigence, hélas ! Exigence de franchise.

Pendant un siècle et demi, nous nous sommes parlé, avec les lèvres, de nos intérêts respectifs, souvent dans le dos de notre conscience. Le moment est venu, Monsieur le Président, de nous parler avec nos cœurs et notre conscience.

Nous devons sortir des étiquetages traditionnels de l’Africain rigolo et de l’Européen en impérialiste fascinant. Le monde a soif d’un autre rêve. Nous avons désormais l’exigence d’appeler chaque chose par son nom, pour payer notre tribut de franchise. On dit, chez moi, Kongo, que la franchise est la seule marque de monnaie qui achète une amitié vraie. L’Afrique a besoin de l’Europe, tout autant que l’Europe a besoin de l’Afrique. Or, Monsieur le Président, l’Afrique a besoin de démocratie. Vous ne seriez pas sage de garder tous les œufs de la démocratie dans le seul panier européen, de même que vous ne seriez pas raisonnable de garder un continent en otage ; cela coûterait trop cher à l’humanité.

Vous savez de quoi je parle, Monsieur le Président, et ma franchise m’est dictée par la grande admiration que je vous porte. Vous avez su imposer à la France une autre porte que les sorties traditionnelles de la politique intérieure. L’avenir, Monsieur le Président, si avenir il y a encore, aura un énorme étonnement devant le fait que les démocraties européennes, si fières de leur liberté, financent le totalitarisme en Afrique. L’histoire sera indignée un jour par le fait que l’aide au développement n’aura été pour la plupart des cas qu’un financement de la médiocrité et de l’arbitraire, pour faire échec à l’intelligence et à la culture ; j’entends par culture, Monsieur le Président, une victoire sur notre peur naturelle de l’autre, celui qui ne nous ressemble pas. J’entends par culture le choix que nous pouvons nous imposer de promouvoir la différence dans un monde uniformisateur.

Je ne vous apprendrai rien, Monsieur le Président, sur la crise qui gouverne notre monde d’aujourd’hui. On l’appelle crise économique (ce qui prouve que notre époque ne pense pas beaucoup) ; elle est en réalité une crise de la culture, une défaite faite de la pensée et des valeurs, une crise de la conscience. Elle se manifeste sur le terrain de l’économie mondiale du moment que cette économie mondiale n’est pas lieu de rencontre du rêve et de la conscience, mais plutôt lieu d’échec du rêve et de la conscience. L’économie mondiale n’est pas un lieu de culture mais une cage pour la barbarie, un lieu de fabrication du désespoir, de la mort, du suicide, de la guerre, du découragement, de l’impuissance, du mensonge... En un mot un haut lieu de défaite pour l’esprit.

Question fondamentale, Monsieur le Président : sommes-nous capables de produire une économie lieu d’espoir, de vie, d’intelligence, pour endiguer l’arbitraire, la médiocrité, l’ignorance, la mort ?… N’est-ce pas là un des devoirs de la démocratie, Monsieur le Président, que de produire une société civilisée qui fasse échec à la médiocrité et au fanatisme par la promotion de la culture et de l’esprit ? Exigence est devenu le mot de passe absolu, en notre siècle éreinté. Être exigeant, c’est vouloir, comme un fou, que le monde continue à vivre malgré la menace nucléaire : qu’on continue à rêver, à penser, à vouloir... Au lieu de faire semblant.

La France, votre pays, a des millions d’amis vrais à travers toute l’Afrique noire. Elle a aussi des millions de courtisans, artisans rompus de la médiocrité et du mimétisme culturel. Le temps est venu pour elle de choisir entre la profondeur et le simulacre, entre l’amitié et les « singérations ». Nous voulons, Monsieur le Président, être et rester des partisans de la petite princesse nommée démocratie, puisque l’arbitraire et le fanatisme sont dans le camp de la barbarie.

La paix du monde n’est pas naturelle. Nous voulons la construire avec vous. La légalité et la fraternité entre les hommes ne sont pas à l’état de nature. Nous voulons les édifier avec vous : une Afrique forte ne peut être qu’une pierre forte dans l’édifice d’un monde plus humain. Par contre, une Afrique faible, à genoux, affamée, malade, affaiblira forcément le camp de la démocratie. En clair, l’Afrique noire a besoin d’un plan Marshall et d’un renforcement de la légalité. Vous qui aviez un jour parlé de devoir d’ingérence, Monsieur le Président, vous qui disiez que les nations n’étaient pas propriétaires de leurs crimes, vous comprenez de quoi je parle. Avant le triomphe de la démocratie, tous les plans de développement ne seront que de fausses notes, sur lesquelles vous et nous allons faire semblant de penser, de chercher, de trouver, d’espérer, d’envisager, d’inaugurer, de financer... Toutes les aides au développement ne seront que des aides au suicide, à la famine, donc des bâclages monstrueux.

Je vous écris, Monsieur le Président, puisque vous êtes démocrate et humaniste, avec une conviction qui appelle l’admiration et l’estime. Tous les humanistes et tous les démocrates du monde, vous le savez, peut- être, vous demandent de vous représenter aux élections de votre pays. Le nouvel humanisme, dans le respect absolu des différences, commande l’ingérence dans les affaires intérieures de l’humanité. Je me sens, Monsieur le Président, humainement ingérant dans l’avenir et le devenir du monde. C’est pour cette raison-là que je vous suggère de ne pas inventer le vide sur la scène politique de votre pays. La paix du monde n’est pas une chose naturelle, Monsieur le Président. Elle sera, contre la médiocrité, le travail de l’intelligence. Celui aussi de la conscience et de l’esprit aux prises avec le fanatisme et la barbarie. Toutes ces réalités vous sont plutôt habituelles, Monsieur le Président. Vous savez absolument que dans notre monde en douleur, le devoir d’ingérence devient une pièce maîtresse de la survie de l’humanité : une pièce ce qui remplacera la bonne ou mauvaise conscience dictée par l’escroquerie de la non-ingérence. La seule réponse que l’humanité puisse donner à la mort, au fanatisme et au bâclage, reste hélas, l’ingérence de la conscience humaine dans les affaires intérieures du monde, à condition bien entendu, que cette nouvelle conscience assure la promotion et le respect absolu de ce qui nous rapproche fondamentalement : notre différence.

Sony Labou Tansi

Poète et romancier, dramaturge et metteur en scène, le Congolais Sony Labou Tansi avertissait sur sa carte de visite « Métier : Homme ; Fonction : Révolté ». Né en 1947, il s’est imposé dès la parution de son premier roman en 1979, La Vie et demie, comme un auteur capital dans les nouvelles écritures africaines. La même année, il crée le Rocado Zulu Théâtre. Dès lors, sa carrière littéraire se confond avec le rythme de ses publications, de ses participations à des festivals internationaux. En 1989, il s’engage activement dans la vie politique du Congo et devient député, ne cessant depuis le Sud de faire entendre au monde sa colère et sa honte, prophétisant le « cosmocide », s’imposant avant l’heure comme une voix altermondialiste et une pensée écologique. Il meurt à Brazzaville le 14 juin 1995, laissant une œuvre abondante et visionnaire, éclatant en tous genres : des nouvelles, six romans édités au Seuil, une douzaine de pièces de théâtre, trois recueils de poèmes publiés à titre posthume, d’innombrables interventions dispersées dans les médias, sans compter les inédits en péril…

Au début de l’année 1988, Sony Labou Tansi entreprit une tournée des centres culturels français de l’Afrique de l’Ouest, prononça diverses conférences et répondit à de nombreuses interviews. Sa venue à Lomé (Togo) se situait à un moment clé de ce qui était perçu comme le nécessaire processus de démocratisation du régime du président Eyadema, dont les pratiques tyranniques sont si excellemment décrites tant par le chercheur Comi Toulabor que par le romancier Ahmadou Kourouma*.

Une commission des droits de l’Homme avait été mise en place au Togo à l’automne 1987, une plus grande liberté de parole semblait possible. Une échéance habitait les esprits, celle de l’élection présidentielle de 1988, à laquelle le Premier ministre Jacques Chirac allait se présenter contre un président vieillissant, François Mitterrand, parvenu au terme de son premier mandat. Le gouvernement togolais devait donner des gages à chacun des camps. La tournée de Sony Labou Tansi prenait ainsi l’allure d’une campagne en faveur de la démocratisation, perçue essentiellement comme libération de la parole. Peu après la tournée de Sony Labou Tansi, la nouvelle revue togolaise intellectuelle, Propos scientifiques, fondée en 1985, publia une lettre ouverte de Sony au président Mitterrand, pour lui demander, au nom de l’Afrique, de se présenter aux élections présidentielles françaises (mars 1988). Cette lettre sera reprise dans le recueil des dits et écrits de Sony Labou Tansi en préparation, à paraître aux éditions Revue Noire.

*Toulabor (Comi), Le Togo sous Eyadema. Paris : Karthala, 1986. Kourouma (Ahmadou), En attendant le vote des bêtes sauvages. Paris : Le Seuil, 1994.

Sony Labou Tansi à Lomé le 15 février 1988. CNRS / Travaux et Documents, Bordeaux : Centre d’Etude d’Afrique Noire, 2000

Nicolas Martin-Granel et Greta Rodriguez-Antoniotti


[Octobre 1995]

le sous-commandant Marcos au peuple américain

Voici le texte d’une lettre adressée au peuple américain par le sous-commandant Marcos et publiée par « La Jornada » le 7 octobre 1995.

Le gouvernement des Etats-Unis s’est trompé, à plusieurs reprises, dans sa politique extérieure. A chaque fois que cela s’est produit, il s’est trompé sur l’homme à soutenir. Les exemples abondent dans l’histoire. Durant la première moitié de la décennie, le gouvernement nord-américain s’est trompé en soutenant Carlos Salinas de Gortari. Il s’est trompé en signant le Traité de libre échange de l’Amérique du Nord, qui n’avait pas l’appui majoritaire du peuple américain et qui signa l’ordre d’exécution des Indiens du Mexique. A l’aube de 1994, nous avons pris les armes. Nous ne nous sommes pas soulevés pour prendre le pouvoir, ni sur ordre de l’étranger. Nous nous sommes soulevés pour dire « Nous sommes là. »

Le gouvernement mexicain, notre gouvernement, nous avait oubliés et s’engageait dans un génocide sans balles ni bombes, il entendait nous éliminer par la mort silencieuse de la maladie, de la misère et de l’oubli. Le gouvernement américain s’est fait complice de ce génocide. Avec la signature du Traité de libre échange, le gouvernement américain a donné son aval et sa bénédiction à l’assassinat de millions de Mexicains. Le peuple américain le sait-il ? Sait-il que son gouvernement signe des accords d’extermination massive au Mexique ? Le peuple américain sait-il que son gouvernement soutient un criminel ? Car Carlos Salinas de Gortari est bien un criminel.

Nous sommes vivants. Nos demandes n’ont pas reçu de réponses et nos armes continueront à dire « Nous sommes là » au nouveau gouvernement, au peuple mexicain, aux peuples et aux gouvernements du monde entier. Nous attendons patiemment que le nouveau gouvernement mexicain nous écoute et considère nos problèmes. Mais dans les cercles obscurs du pouvoir nord-américain, quelqu’un a décidé que nous, les Indiens insurgés du Sud-Est mexicain, représentions la plus grave menace contre les Etats-Unis. Depuis l’obscurité, un ordre a été donné : il faut en finir avec eux ! Ils ont mis à prix nos peaux sombres, notre culture, notre parole, mais surtout ils ont mis à prix notre révolte.

Le gouvernement nord-américain a décidé d’appuyer un homme qui continue la politique de mensonge de son prédécesseur, qui refuse la démocratie, la liberté et la justice au peuple du Mexique. Cet homme et son gouvernement ont reçu des millions de dollars. Sans l’approbation du peuple nord-américain, un budget énorme, sans précédent dans l’histoire, a été fourni à un gouvernement du Mexique. Cet argent ne servira pas à améliorer les conditions de vie de la population, ni à démocratiser la vie politique du pays, ni à réactiver l’économie. Cet argent sert à la spéculation, à la corruption, au mensonge ; il sert à l’anéantissement d’un groupe de rebelles, indigènes pour la majorité, mal armés, mal nourris, mal équipés, mais bien dignes, bien rebelles et bien humains. Tant d’argent pour financer le mensonge ne s’explique que par la peur. Mais de quoi le gouvernement des Etats-Unis a-t-il donc peur ? De la vérité ? De ce que le peuple nord-américain se rende compte que son argent sert à soutenir la plus ancienne dictature du monde moderne ? Que le peuple nord-américain se rende compte que ses impôts financent la chasse à courre et la mort des Indiens du Mexique ? De quoi a peur le peuple nord-américain ? Le peuple nord-américain doit-il avoir peur de nos fusils en bois, de nos pieds nus, de nos corps fatigués, de notre langue, de notre culture ? Le peuple des Etats-Unis d’Amérique doit-il craindre notre cri qui réclame la démocratie, la justice et la liberté ? Ces trois valeurs ne sont-elles pas à l’origine même de la naissance des Etats-Unis d’Amérique ? La démocratie, la liberté et la justice ne sont-elles pas des droits de toute personne humaine ? De combien de millions de dollars faut-il disposer pour s’arroger le droit de nier à quiconque, partout dans le monde, le droit à la liberté de penser qui motive les paroles et les actions, le droit à donner et recevoir ce à quoi on a droit, de choisir démocratiquement ses gouvernants ainsi que les orientations collectives.

Le peuple nord-américain ne doit-il pas plutôt craindre l’argent, l’armement moderne et la technologie sophistiquée du narcotrafic ? Le peuple nord-américain ne doit-il pas plutôt craindre la complicité entre le narcotrafic et les gouvernements ? Ne doit-il pas plutôt craindre les conséquences de la dictature d’un parti au Mexique ? Ne doit-il pas plutôt craindre la violence que provoque, irrémédiablement, l’absence de démocratie, de liberté et de justice ? Aujourd’hui, le gouvernement nord-américain, qui s’est targué durant des décennies de promouvoir la démocratie dans le monde, est l’un des principaux soutiens d’une dictature qui, née au début du XXe siècle, prétend le conclure sur le même mensonge en se maintenant contre la volonté des Mexicains.Tôt ou tard, malgré l’appui du gouvernement nord-américain, malgré les millions de dollars, malgré les mensonges sans fin, la dictature qui obscurcit le ciel mexicain sera éliminée. Le peuple mexicain trouvera sa voie vers la démocratie, la justice et la liberté auxquelles il a droit. Américains : les attaques de personnalités politiques des Etats-Unis contre la nation mexicaine ont été nombreuses et violentes. Elles mettent en avant la bêtise et la corruption du gouvernement mexicain (bêtise et corruption qui se développent dans l’ombre de l’appui du gouvernement nord-américain) et les généralisent à l’ensemble des hommes et des femmes qui se reconnaissent dans les couleurs du Mexique. Ils se trompent : le Mexique n’est pas son gouvernement. Le Mexique est une nation qui aspire à la souveraineté et à l’indépendance et qui doit, pour les obtenir, se libérer d’une dictature et lever la bannière universelle de la démocratie, de la liberté et de la justice. En encourageant le racisme, la peur et l’insécurité, les grandes figures politiques des Etats-Unis offrent leur soutien économique au gouvernement mexicain pour qu’il contrôle par la violence le mécontentement face à la situation économique. Ils proposent d’élever encore plus les murs absurdes avec lesquels ils prétendent freiner l’instinct de survie qui pousse des millions de Mexicains à tenter de passer la frontière nord. La meilleure parade contre l’émigration massive aux Etats-Unis est un régime démocratique, libre et juste au Mexique. Si les Mexicains trouvaient chez eux ce qu’on leur y refuse aujourd’hui, ils ne seraient pas obligés de chercher du travail à l’étranger.

En soutenant la dictature du système de parti d’Etat au Mexique, quel qu’en soit le représentant, le peuple nord-américain parie sur un futur incertain et risqué. En soutenant le peuple mexicain dans son aspiration à la démocratie, la liberté et la justice, le peuple nord-américain fait honneur à son histoire... et à son humanité. Aujourd’hui, en 1995, vingt ans et des dizaines de milliers de morts et de blessés plus tard, le gouvernement nord-américain reconnaît qu’il s’est trompé en s’engageant dans la guerre du Viêt-nam. Aujourd’hui, en 1995, le gouvernement nord-américain s’engage dans la guerre sale que le gouvernement mexicain mène contre le peuple zapatiste. Cet engagement se décline en livraisons de matériel de guerre, conseillers militaires, opérations secrètes, espionnage électronique, financement, appui diplomatique, activités de la CIA. Peu à peu, le gouvernement nord-américain met la main à une guerre inégale et condamnée à l’échec. Aujourd’hui, en 1995 et vingt ans avant 2015, il est encore possible de s’arrêter et de ne pas répéter les erreurs d’autrefois. Il n’est pas nécessaire d’attendre 2015 pour que le gouvernement nord-américain reconnaisse l’erreur qu’il commet en s’impliquant dans la guerre contre le peuple mexicain. Il est temps que le peuple des Etats-Unis respecte son engagement historique auprès de son voisin du Sud, qu’il soutienne non pas un homme, mais un peuple, le peuple du Mexique dans sa lutte pour la démocratie, la liberté et la justice. L’Histoire jugera, implacable, de quel côté auront été le peuple et le gouvernement nord-américain. Du côté de la dictature, d’un homme seul et de la réaction ou du côté de la démocratie, d’un peuple, du progrès.

Salut et longue vie au peuple des Etats-Unis d’Amérique. Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain

La lettre du Sous-commandant Marcos « au peuple des États–Unis » est datée du 13 septembre 1995. Elle correspond à un moment charnière de la rébellion zapatiste au Chiapas. Depuis le premier janvier 1994, date de la mise en place de l’Alena, le marché commun des trois pays de l’Amérique du Nord qui signifiait notamment la perte des droits des Indiens sur leurs terres jusque là garantis par la Constitution, l’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est apparue au grand jour en occupant quatre villes. Le pouvoir mexicain a été contraint d’engager la négociation qui aboutira cinq mois plus tard aux accords de San Andres (jamais appliqués) et dix mois avant la première rencontre altermondialiste que fut la rencontre « Intergalactique » convoquée par les zapatistes. Cette période d’avancée du mouvement est aussi celle d’une militarisation sans précédent du Chiapas, marquée notamment par une tentative échouée de peu d’arrestation de Marcos.

Cette lettre reprend tous les ingrédients de cette situation en une adresse à la conscience « du peuple des États Unis ». Elle dénonce « les murs absurdes par lesquels on compte freiner la quête de vie qui amène des millions de Mexicains à tenter de traverser la frontière nord », et elle est elle-même un pont entre les peuples du Mexique et des États Unis. Elle dénonce toutes les erreurs des politiciens états-uniens, et elle anticipe le génocide culturel et la néantisation que préparait l’Alena, avec un plan d’anéantissement d’Indigènes mal nourris, mal équipés avec leurs « armes de bois », mais « bien dignes, bien rebelles et bien humains » et en rébellion. Elle interroge la peur du dominant semeur de dictatures qui sait qu’il trahit l’idéal démocratique sur lequel il a fondé sa nation. Et cette lettre se conclut par une invocation du jugement de l’Histoire qui enregistrera « de quel côté était le peuple et le gouvernement nord américain : « du côté de la dictature, d’un homme, de la réaction, ou du côté de la démocratie, d’un peuple, du progrès ».

Concepcion Delagarza


[30 novembre 2005]

AMINATA D. TRAORE, Bamako

Bienvenue au Président des Français à Bamako, la très lointaine banlieue

« Au bout du petit matin, cette ville plate - étalée… Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri comme cette ville à côté de son mouvement, de son sens, sans inquiétude à côté de son vrai cri, le seul qu’on eut voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul. »  Aimé Césaire, Cahier de retour au pays natal 

« Vous êtes parti de chez vous, vous êtes venu chez vous » sont les mots de bienvenue, Monsieur le Président, que votre homologue malien vous adressera, certainement, à votre arrivée à Bamako dans le cadre du 23ème Sommet des chefs d’Etats de France et d’Afrique.

Je me situe sur le même registre et vous souhaite, moi aussi, la bienvenue chez nous et chez vous. N’est-elle pas belle et remarquable d’ouverture ainsi que d’humanité, cette expression de l’hospitalité malienne et africaine qui invite au voyage, lève les barrières entre ceux qui se rencontrent, peuples ou individus ? Elle a surtout le mérite de nous plonger au cœur du débat sur les questions de territoires, de liberté de mouvements et d’identités, c’est-à-dire des migrations qui constituent avec le terrorisme, les deux peurs de l’Occident. Qui aurait pu penser que du projet de construction du village global prospère et libre d’accès à tous, sans distinction de race, ni de religion, naîtrait un monde où dominent la peur de l’autre, l’ostracisme et le racisme ?

L’Afrique est la région du monde qui, non seulement n’a rien à gagner dans le libre-échangisme, mais qui lui paie le tribut le plus lourd. Il est heureux que vous ayez décidé, vos homologues et vous, d’accorder une attention privilégiée aux jeunes du continent, dans le cadre du Sommet de Bamako. Ce sont eux qui paient cher pour l’ouverture au forceps de nos économies qui avaient surtout besoin d’être consolidées de l’intérieur au lieu d’être livrées aux multinationales au nom d’une compétitivité dont nos pays n’ont ni les moyens ni la latitude.

Aux jeunes d’Afrique, l’Occident qui fait de cette ouverture au marché une exigence, ne dit nullement « vous êtes parti de chez vous, vous êtes venus chez vous ». Après avoir pris d’assaut et pillé les pays dont ils sont originaires, il se barricade tout en poursuivant la ponction à travers de faux accords de partenariats.

Je vous ai adressée à ce sujet une lettre, en soulignant que l’émergence de l’ivoirité en tant qu’identité meurtrière est allée de pair avec la paupérisation de la Côte d’Ivoire, avec la chute des prix des produits d’exportation, à partir de la fin de la décennie 70. Elle est restée sans suite. En réalité, je n’attendais point de réaction de votre part. Ma démarche était un monologue qui m’aura permis de poursuivre la réflexion que m’ont inspirée vos courageuses prises de position, en septembre 2001 à Johannesburg (Afrique du Sud), lors du sommet de la Terre. Vous vous exprimiez en ces termes : « Malgré les immenses promesses dont elle est riche, la mondialisation menace la diversité. Telle qu’elle se développe aujourd’hui, elle s’appuie notamment sur les progrès fulgurants des technologies virtuelles qui altèrent les liens avec la réalité sensible. Elle est fondée sur la consommation de masse ; la logique qui la porte, pousse à la standardisation des produits, des normes et des langues. Fondée sur le commerce, elle tend à tout réduire à une marchandise ».

Le meilleur service que vous pouvez rendre à la jeunesse africaine, Monsieur le Président, dans le contexte actuel, consiste à questionner le plus rigoureusement possible son vécu dans le contexte de cette mondialisation que vous critiquez. Il apparaîtra clairement que l’incompressible besoin d’émigrer qui les habite est étroitement lié à la destruction de nos économies et de nos repères.

Les candidats à l’émigration, faut-il le rappeler, Monsieur le Président, sont surtout des sans voix ni droit à l’information sur les politiques macro-économiques qui continuent d’appauvrir leurs pays. Ils se recrutent parmi les paysans ruinés par la destruction de l’agriculture paysanne, les travailleurs aux salaires de misère quand ils n’ont pas été licenciés, les jeunes diplômés sans emplois, les petits commerçants désemparés par la concurrence sauvage et les mères de familles qui n’en peuvent plus de colmater les brèches ouvertes par les politiques néolibérales.

Le sort de la filière cotonnière est hautement édifiant quant au double jeu de vos pays et la dictature des institutions de Bretton Woods. L’Union Européenne, dont votre pays est l’une des chevilles ouvrières, et les Etats-Unis d’Amérique s’octroient le droit de subventionner leur propre agriculture, c’est-à-dire de se doper dans le cadre d’une course qu’ils ont imposée aux plus faibles.

Aussi, le discours de nos Etats libéraux sur les causes de l’immigration clandestine en occultant les ravages du système néolibéral est-il totalement biaisé et source de mépris pour nous. Le racisme ne peut qu’en être exacerbé. Les politiques qui en découlent sont irrespectueuses des droits économiques, politiques, sociaux et culturels de nos peuples, dont les jeunes.

Ce sont vos multinationales qui, au nom d’une prétendue efficacité et rentabilité, absorbent les entreprises publiques, s’approprient à vil prix les matières premières qui appartiennent aux peuples et aux jeunes d’Afrique, inondent nos marchés de biens subventionnés, condamnent nos populations à émigrer.

L’état d’ébranlement de la France, au terme de trois semaines d’émeutes en dit long, Monsieur le Président, sur notre enfer dans la mesure où par ici, le feu couve partout, éclate çà et là, faute de réponses adéquates à une demande sociale forte, qui est d’abord celle des jeunes. Comme à Clichy-sous-Bois, dans le Val d’Oise, le Val de Marne et ailleurs, ils sont en colère du fait du chômage massif, de la démission et du manque de vision des aînés, décideurs et parents. Ils n’attendent pas au pied des immeubles mais sous les arbres, le long des caniveaux sales qu’ils auraient pu curer et fermer en s’appropriant ainsi leurs quartiers si les milliards qui viennent d’être investis dans l’aménagement de quelques artères, pour votre passage avaient pu être négociés et utilisés autrement.

A l’instar de ses homologues africains, le Président malien a dû s’acquitter de cette tâche qui consiste pour les pays qui abritent le Sommet France-Afrique, à construire, agrandir, embellir des bâtiments et les voies que vous empruntez. C’est en cela que ce Sommet est la parfaite expression de ces choix et pratiques qui desservent les intérêts des populations et les excluent au sens propre et au sens figuré de ce terme. Dans la capitale malienne vous aurez droit, vous et vos homologues africains, en plus du Palais des congrès rénové à un boulevard bordé de jardins nouvellement aménagés et inaccessibles aux Bamakois.

Dans votre analyse de la situation des banlieues de France en feu, vous faites, à juste titre, allusion à une crise d’identité et à un manque de respect, qui sont également les caractéristiques de vos lointaines banlieues que sont nos grandes villes. C’est aussi pour cette raison que l’expression « vous êtes parti de chez vous, vous êtes venu chez vous » est heureuse.

De part et d’autre du mur de Schengen, Monsieur le Président, à Ceuta et Melilla, et dans vos banlieues, ce sont les mêmes jeunes qui viennent de mettre subitement et violemment à nu l’échec lamentable de la mondialisation néolibérale qui a déteint sur la politique de coopération et d’intégration à la française. Ils rappellent que la même logique marchande engendre le même chômage, la même détresse humaine et la même révolte, chez vous, chez nous et ailleurs.

Cette lecture des faits, je le sais, est difficilement acceptable pour un Nicolas Sarkozy et autres ultralibéraux qui préfèrent manipuler la peur de l’autre au risque de mettre le feu aux poudres. Tout comme ceux qui nient les méfaits de la colonisation, ils rechignent à établir un quelconque lien entre l’intensification des flux migratoires et cet échec notoire des réformes structurelles qui, dans leur esprit, participent, dans nos pays, à la mission civilisatrice de l’Occident.

Pour conclure, Monsieur le Président, je souhaite que vos homologues africains et vous reteniez qu’aux portes de l’Europe, à Ceuta et Melilla, mais aussi à Lampedusa et autres lieux de transit, de détention et de mort, ainsi que dans vos banlieues, les jeunes d’Afrique vous ont surtout lancé un appel au secours. Tandis que vous, vous avez mis du temps à réagir aux événements qui se sont produits dans votre pays, les dirigeants africains ont tout simplement préféré garder le silence. Du fait de leur simultanéité et de leur extrême gravité ces faits attestent que vos rencontres au sommet n’ont pas aidé vos concitoyens et que, par conséquent, ils n’ont pas leur raison d’être. Ils auront été une série de fête entre la France et ses obligés, à laquelle les circonstances actuelles devraient mettre un terme.

L’Afrique et la France ont plus que jamais besoin d’espaces, de dialogue véritable mais aussi de liberté et de vérité, où la pensée sur les causes et les réponses aux migrations, par exemple, ne sera pas le monopole des pays riches.

Les peuples d’Afrique et de la France vous inspireront dans cette perspective le contenu et le sens d’une coopération vraie conforme à leurs intérêts.

Ensemble, nous nous donnerons alors les moyens de construire un destin commun, au lieu d’en laisser le soin au marché libre et déloyal qui est en train de désintégrer l’Afrique et l’Europe. Ensemble, nous repenserons les accords de partenariat économiques, qu’il s’agisse de l’Accord de Cotonou ou du processus de Barcelone, de telle sorte que les peuples d’Afrique, notamment les jeunes puissent tirer le maximum de profit de leurs richesses : minerais, pétrole, matières agricoles, etc.

Nos élections n’auront plus besoin d’être supervisées et nos élus surveillés et sanctionnés pour mauvaise application de vos instructions, parce qu’ils auront à mettre en œuvre des politiques économiques que nous aurons convenues avec eux. Elles ne seront pas non plus l’occasion de bousculades ni de tueries parce que nos peuples et surtout les jeunes seront avisés, exigeants et regardants quant à la gestion des ressources que dégageront nos propres efforts de transformation économique sociale et culturelle.

Dans une Afrique réhabilitée dans ses droits économiques, politiques, sociaux et culturels, Nicolas Sarkozy et autres ultralibéraux, n’auront plus à s’arracher les cheveux quant aux moyens de mieux barricader l’Europe et d’en expulser les non solvables.

Dans cette Afrique rêvée, nous vous accueillerons, Monsieur le Président, dans les villes assainies, bâties, non pas dans la précipitation, le manque de transparence et de repères avec des décorations de Noël en plein sahel. Nous prendrons tout notre temps, tous les jours et les bâtirons dans la concertation, l’enthousiasme et avec amour, en mobilisant les jeunes qui se les approprieront ainsi et en faisant le meilleur usage possible des ressources disponibles : finance, matériaux, savoirs et savoir-faire.

Sachant l’importance que vous attachez à la diversité culturelle, vous aimerez, j’en suis persuadée, ces nouvelles cités africaines, gérées par des élus qui privilégient la demande de leurs concitoyens. Telle est, Monsieur le Président, ma prière de femme noire et africaine, en cette veille de votre arrivée dans cette « ville plate-étalée », pour l’instant « passée à côté de son cri… de son vrai cri, le seul qu’on eut voulu l’entendre crier parce qu’on le sent sien lui seul » comme dirait Aimé Césaire.

Un autre partenariat entre l’Afrique et la France est indispensable. Bienvenue en terre africaine du Mali, chez nous, chez vous.

(Lettre choisie par Moustapha Guèye)

Aminata Dramane Traoré est née à Bamako (Mali) en 1947. Elle a suivi une formation supérieure en Sciences sociales. Ministre de la culture sous la présidence d’Alpha Oumar Konaré, elle a démissionné pour garder sa liberté de parole. Militante altermondialiste, elle est aussi chef d’entreprise à Bamako.

Cette « Lettre » est écrite alors qu’Aminata Traoré a édité, chez Fayard, sous le titre « Lettre au Président des Français à propos de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique en général » (2005), une autre Lettre à laquelle elle fait allusion dans celle-ci. Adresse donc à Jacques Chirac à la veille de l’ouverture du 23ème sommet des Chefs d’état. Une troisième lettre peut être lue, écrite au moment de l’inauguration du musée du quai de Branly.


[Décembre 2005]

Lettre ouverte à Sarkozy

Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau

M. le Ministre de l’Intérieur,

La Martinique est une vieille terre d’esclavage, de colonisation, et de néo-colonisation. Mais cette interminable douleur est un maître précieux : elle nous a enseigné l’échange et le partage. Les situations déshumanisantes ont ceci de précieux qu’elles préservent, au coeur des dominés, la palpitation d’où monte toujours une exigence de dignité. Notre terre en est des plus avides.

Il n’est pas concevable qu’une Nation se renferme aujourd’hui dans des étroitesses identitaires telles que cette Nation en soit amenée à ignorer ce qui fait la communauté actuelle du monde : la volonté sereine de partager les vérités de tout passé commun et la détermination à partager aussi les responsabilités à venir. La grandeur d’une Nation ne tient pas à sa puissance, économique ou militaire (qui ne peut être qu’un des garants de sa liberté), mais à sa capacité d’estimer la marche du monde, de se porter aux points où les idées de générosité et de solidarité sont menacées ou faiblissent, de ménager toujours, à court et à long terme, un avenir vraiment commun à tous les peuples, puissants ou non. Il n’est pas concevable qu’une telle Nation ait proposé par une loi (ou imposé) des orientations d’enseignement dans ses établissements scolaires, comme aurait fait le premier régime autoritaire venu, et que ces orientations visent tout simplement à masquer ses responsabilités dans une entreprise (la colonisation) qui lui a profité en tout, et qui est de toutes manières irrévocablement condamnable.

Les problèmes des immigrations sont mondiaux : les pays pauvres, d’où viennent les immigrants, sont de plus en plus pauvres, et les pays riches, qui accueillaient ces immigrants, qui parfois organisaient leur venue pour les besoins de leurs marchés du travail et, disons-le, en pratiquaient comme une sorte de traite, atteignent peut-être aujourd’hui un seuil de saturation et s’orientent maintenant vers une traite sélective. Mais les richesses créées par ces exploitations ont généré un peu partout d’infinies pauvretés, lesquelles suscitent alors de nouveaux flux humains : le monde est un ensemble où l’abondance et le manque ne peuvent plus s’ignorer, surtout si l’une provient de l’autre. Les solutions proposées ne sont donc pas à la hauteur de la situation. Une politique d’intégration (en France) ou une politique communautariste (en Angleterre), voilà les deux orientations générales qu’adoptent les gouvernements intéressés.

Mais dans les deux cas, les communautés d’immigrants, abandonnées sans ressources dans des ghettos invivables, ne disposent d’aucun moyen réel de participer à la vie de leur pays d’accueil, et ne peuvent participer de leurs cultures d’origine que de manière tronquée, méfiante, passive : ces cultures deviennent en certains cas des cultures du retirement. Aucun des choix gouvernementaux ne propose une véritable politique de la Relation : l’acceptation franche des différences, sans que la différence de l’immigrant soit à porter au compte d’un communautarisme quelconque ; la mise en oeuvre de moyens globaux et spécifiques, sociaux et financiers, sans que cela entraîne une partition d’un nouveau genre ; la reconnaissance d’une interpénétration des cultures, sans qu’il y aille d’une dilution ou d’une déperdition des diverses populations ainsi mises en contact : réussir à se situer dans ces points d’équilibre serait vivre réellement l’une des beautés du monde, sans pour autant perdre de vue les paysages de ses horreurs.

Si chaque nation n’est pas habitée de ces principes essentiels, les nominations exemplaires sur la base d’une apparence physique, les discriminations vertueuses, les quotas déculpabilisants, les financements de cultes par une laïcité forcée d’aller plus loin, et toutes les aides versées aux humanités du Sud encore victimes des vieilles dominations, ne font qu’effleurer le monde sans pour autant s’y confronter. Ces mesures laissent d’ailleurs fleurir autour d’elles les charters quotidiens, les centres de rétention, les primes aux raideurs policières, les scores triomphants des expulsions annuelles : autant de réponses théâtrales à des menaces que l’on s’invente ou que l’on agite comme des épouvantails, autant d’échecs d’une démarche restée insensible au réel.

Aucune situation sociale, même la plus dégradée, et même surtout celle-là, ne peut justifier d’un traitement de récurage. Face à une existence, même brouillée par le plus accablant des pedigrees judiciaires, il y a d’abord l’informulable d’une détresse : c’est toujours de l’humain qu’il s’agit, le plus souvent broyé par les logiques économiques. Une République qui offre un titre de séjour, ouvre en fait sa porte à une dignité humaine à laquelle demeure le droit de penser, de commettre des erreurs, de réussir ou d’échouer comme peut le faire tout être vivant, et cette République peut alors punir selon ses lois mais en aucun cas retirer ce qui avait été donné. Le don qui chosifie, l’accueil qui suppose la tête baissée et le silence, sont plus proches de la désintégration que de l’intégration, et sont toujours très loin des humanités.

Le monde nous a ouvert à ses complexités. Chacun est désormais un individu, riche de plusieurs appartenances, sans pouvoir se réduire à l’une d’elles, et aucune République ne pourra s’épanouir sans harmoniser les expressions de ces multi-appartenances. De telles identités-relationnelles ont encore du mal à trouver leur place dans les Républiques archaïques, mais ce qu’elles suscitent comme imprécations sont souvent le désir de participation à une alter-République. Les Républiques " unes et indivisibles " doivent laisser la place aux entités complexes des Républiques unies qui sont à même de pouvoir vivre le monde dans ses diversités. Nous croyons à un pacte républicain, comme à un pacte mondial, où des nations naturelles (des nations encore sans État comme la nôtre) pourront placer leur voix, et exprimer leur souveraineté. Aucune mémoire ne peut endiguer seule les retours de la barbarie : la mémoire de la Shoah a besoin de celle de l’esclavage, comme de toutes les autres, et la pensée qui s’y dérobe insulte la pensée. Le moindre génocide minoré nous regarde fixement et menace d’autant les sociétés multi-trans-culturelles. Les grands héros des histoires nationales doivent maintenant assumer leur juste part de vertu et d’horreur, car les mémoires sont aujourd’hui en face des vérités du monde, et le vivre-ensemble se situe maintenant dans les équilibres des vérités du monde. Les cultures contemporaines sont des cultures de la présence au monde. Les cultures contemporaines ne valent que par leur degré de concentration des chaleurs culturelles du monde. Les identités sont ouvertes, et fluides, et s’épanouissent par leur capacité à se " changer en échangeant " dans l’énergie du monde.

Mille immigrations clandestines, mille mariages arrangés, mille regroupements familiaux factices, ne sauraient décourager la juste posture, accueillante et ouverte. Aucune crainte terroriste ne saurait incliner à l’abandon des principes du respect de la vie privée et de la liberté individuelle. Dans une caméra de surveillance, il y a plus d’aveuglement que d’intelligence politique, plus de menace à terme que de générosité sociale ou humaine, plus de régression inévitable que de progrès réel vers la sécurité…

C’est au nom de ces idées, du fait de ces principes seuls, que nous sommes à même de vous souhaiter, de loin, mais sereinement, la bienvenue en Martinique.

Edouard GLISSANT Patrick CHAMOISEAU

Patrick CHAMOISEAU est né le 3 décembre 1953 à Fort-de-France (Martinique). Il publie son premier roman, en 1986, Chronique des sept misères et le plus récent, Un dimanche au cachot, à la in de l’année 2007. Ses œuvres (romans et essais) sont éditées chez Gallimard.

Cf. http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/chamoiseau.html

Edouard GLISSANT est né le 21 septembre 1928 en Martinique. Après des études secondaires au lycée Schœlcher de Fort-de-France, il fait des études supérieures de philosophie à la Sorbonne et d’ethnologie au Musée de l’Homme. Reconnu internationalement, il est un des écrivains les plus lus de la Caraïbe.

Cf. http://www.lehman.cuny.edu/ile.en.ile/paroles/glissant.html

En annexe, leur essai publié en 2007 : Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?


LETTRE DU PRÉSIDENT EVO MORALES (BOLIVIE) À L’UNION EUROPÉENNE

Jusqu’à la fin de la Seconde guerre mondiale, l’Europe était un continent d’émigrants. Des dizaines de millions d’Europe partirent aux Amériques pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux totalitarismes européens et à la persécution des minorités ethniques.

Aujourd’hui, je suis avec préoccupation le processus de la dite “directive retour”. Ce texte, validé le 5 juin passé par les ministres de l’Intérieur des 27 pays de l’Union européenne, doit être approuvé le 18 juin par le Parlement européen. Je perçois qu’il durcit de manière drastique les conditions de détention et d’expulsion des migrants sans papier, quelque ait été leur temps de séjour dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens familiaux, leur volonté et le succès de leur intégration.

Les Européens sont arrivés dans les pays d’Amérique latine et d’Amérique du Nord, en masse, sans visa ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus, et le demeurent, dans nos pays du continent américain, qui absorbèrent alors la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent en exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les peuples premiers de l’Amérique. Comme par exemple dans le cas de notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines qui donnèrent sa masse monétaire au continent européen entre le XVIe et le XIXe siècle. Les personnes, les biens, les droits des migrants européens furent toujours respectés.

Aujourd’hui, l’Union européenne est la principale destination des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques. L’immense majorité des migrants viennent dans l’Union européenne pour contribuer à cette prospérité, non pour en profiter. Ils occupent les emplois de travaux publics, dans la construction, les services aux personnes et dans les hôpitaux, que ne peuvent ou ne veulent occuper les Européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à maintenir la relation entre actifs et inactifs qui rend possible ses généreux systèmes de solidarité sociale et dynamisent le marché interne et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’UE.

Pour nous, nos émigrants représentent l’aide au développement que les Européens ne nous donnent pas - vu que peu de pays atteignent réellement l’objectif minimum de 0,7 % du PIB d’aide au développement. L’Amérique latine a reçu, en 2006, 68 milliards de dollars de transferts financiers de ses émigrés, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ces transferts atteignent 300 milliards de dollars, qui dépassent les 104 milliards de dollars octroyés au nom de l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, a reçu plus de 10 % de son PIB en transferts de fond des migrants (1,1 milliards de dollars), soit un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

Il apparait que les flux de migration sont bénéfiques pour les Européens et, de manière marginale, aussi pour nous du Tiers-Monde, vu que nous perdons des millions de personnes de main-d’œuvre qualifiée en laquelle, d’une manière ou d’une autre, nos États, bien que pauvres, ont investi des ressources humaines et financières.

Il est regrettable que le projet de “directive retour” complique terriblement cette réalité. Si nous concevons que chaque État ou groupe d’États puisse définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient déniés à nos compatriotes et à nos frères latino-américains. La directive retour prévoit la possibilité d’un enfermement des migrants sans papier jusqu’à 18 mois avant leur expulsion - ou “éloignement” selon le terme de la directive. 18 mois ! Sans procès ni justice ! Tel qu’il est le projet de directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8 et 9 de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme de 1948. Et en particulier l’article 13 qui énonce :

“1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.

2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays.”

Et, pire que tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans prendre en compte leur situation familiale ou scolaire, dans ces centres de rétention où nous savons que surviennent des dépressions, des grèves de la faim, des suicides.

Comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces camps nos compatriotes et frères latino-américains sans papier, dont l’immense majorité travaille et s’intègre depuis des années ? De quel côté est aujourd’hui le devoir d’ingérence humanitaire ? Où est la “liberté de circuler”, la protection contre les emprisonnements arbitraires ?

Parallèlement, l’Union européenne tente de convaincre la Communauté Andine des Nations (Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou) de signer un “Accord d’association” qui inclue en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu’imposent les États-Unis. Nous subissons une intense pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la “protection juridique”, on nous reproche notre processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisés le Jour des travailleurs. Je demande, dans ce cas : où est la “sécurité juridique” pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon meilleur en Europe ?

Promouvoir d’un côté la liberté de circulation des marchandises et des flux financiers, alors qu’en face nous voyons des emprisonnements sans jugement pour nos frères qui ont essayé de circuler librement… Ceci est nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques.

Dans ces conditions, si cette “directive retour” devait être approuvée, nous serions dans l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union européenne et nous nous réservons le droit d’imposer aux citoyens européens les mêmes obligations de visas qui nous ont été imposées le 1er avril 2007, selon le principe diplomatique de réciprocité. Nous ne l’avions pas exercé jusqu’à maintenant, attendant justement des signaux positifs de l’UE.

Le monde, ses continents, ses océans, ses pôles, connaissent d’importantes difficultés globales : le réchauffement global, la pollution, la disparition lente mais sûre des ressources énergétiques et de la biodiversité alors qu’augmentent la faim et la misère dans tous les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient sans papier ou non, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est en rien une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, sinon le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent et des régions du monde comme le Maghreb et les pays de l’Afrique, je fais appel à la conscience des dirigeants et députés européens, des peuples, citoyens et militants d’Europe, pour que ne soit pas approuvée le texte de la “directive retour”. Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte. J’appelle aussi l’Union européenne à élaborer, dans les prochains mois, une politique migratoire respectueuse des droits de l’Homme, qui permette le maintien de cette dynamique profitable pour les deux continents, qui répare une fois pour toutes l’énorme dette historique, économique et écologique que les pays d’Europe ont envers une grande partie du Tiers-Monde, et qui ferme définitivement les veines toujours ouvertes de l’Amérique latine. Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos “politiques d’intégration” comme vous avez échoué avec votre supposée “mission civilisatrice” du temps des colonies. Recevez tous, autorités, eurodéputés, camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier notre solidarité envers tous les “clandestins”.

Evo Morales Ayma Président de la République de Bolivie

(traduction - Juin 2008)

La lettre ouverte du Président de la Bolivie Evo Morales aux 27 chefs d’état de l’Union européenne est datée du 11 juin 2008, soit une semaine avant le vote par le Parlement Européen de la scélérate « directive retour », et trois semaines avant le début de la présidence française, ce qui faisait écrire par un commentateur sud-américain : « 1789, Liberté, égalité, fraternité / 2008, Illégalité, persécution, expulsion ». En Bolivie même, des grandes manœuvres de la droite raciste et nantie entraînait une partie de la population dans un mouvement de déstabilisation des fondements mêmes de la nation. Evo Morales rappelle d’abord ce que l’Europe doit aux peuples des Amériques. De la mine de Potosi qui a contribué à l’accumulation d’où est sorti le capitalisme, a l’accueil des dizaines de millions d’Européens venus « sans visa ni conditions imposées par les autorités » dans des pays où ils furent respectés, pour fuir les maux de l’Europe et s’inventer un autre destin. Et la dette continue. Les migrants d’Amérique Latine qui partent en Europe ne sont ni des pillards ni des exploiteurs. Ils travaillent et au passage, ils« offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’Union européenne » en même temps qu’ils soutiennent, mieux que les investissements étrangers, les économies fragiles de leur pays d’origine.

Que fait la “directive retour“ ? Elle frappe aveuglément des êtres humains, alors que la circulation des capitaux et des marchandises est l’objet de tous les respects. Lorsque la violence des états va jusqu’à incarcérer pendant 18 mois, sans procès, des innocents, il ne s’agit pas seulement de mauvais traitements. C’est le viol de huit articles de la déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies, dont, évidemment, celui sur la circulation des personnes. Sur ce terrain-là, il n’y a pas de sanctuaire qui tienne. Le droit éthique est du côté d’une diplomatie de la réciprocité. Celle-ci commande, à tout le moins, de ne pas approfondir les négociations avec l’Union européenne en l’état des choses. En somme, contre un système autiste qui ne jure que par la concurrence non faussée bonne pour le profit privé, il faut restaurer des espaces de tièrcité non corrompue qui redonne une signification aux échanges humains.

C’est ce à quoi nous invite la conclusion de la lettre du Président Evo Morales en lançant un appel à la conscience pour que ne soit pas votée la « directive de la honte », et pour que l’Union européenne élabore « une politique migratoire respectueuse des droits humains ». L’Europe doit sortir des ornières des "missions civilisatrices" dont elle s’est drapée pour cacher ses exactions.

Bernard Doray



ANNEXES



  • Juin 1960 Patrice LUMUMBA
  • Juillet 1987 Thomas SANKARA
  • Octobre 2007 Patrick Chamoiseau et Edouard GLISSANT
  • Février 2008 23 intellectuels africains répondent à Sarkozy

1-JUIN 1960 - L’INDEPENDANCE

Ainsi pour Patrice Lumumba. Nous avons fait figurer ce que l’on considère comme les deux dernières lettres de P. Lumumba. Pourtant un autre texte est très célèbre puisqu’il va déterminer son programme et montrant sa détermination vis-à-vis de l’ancien colonisateur belge, discours prononcé en présence du roi Baudouin lors de la cérémonie de l’indépendance congolaise à Léopoldville, le 30 juin 1960. Nous le reproduisons dans la mesure où il a signé la mise à l’écart puis l’arrêt de mort de son auteur et où il montre que s’il est adressé aux compatriotes de l’illustre homme politique, il s’adresse à travers la Belgique aux anciens colonisateurs des pays d’Europe et trace la voie d’une véritable émancipation africaine. Les lettres choisies prennent tout leur poids d’être lues conjointement avec ce discours.

« Congolais et Congolaises,

Combattants de l’indépendance aujourd’hui victorieux, Je vous salue au nom du gouvernement congolais, A vous tous, mes amis, qui avez lutté sans relâche à nos côtés, je vous demande de faire de ce 30 juin 1960, une date illustre que vous garderez ineffaçablement gravée dans vos cœurs, une date dont vous enseignerez avec fierté la signification à vos enfants, pour que ceux-ci, à leur tour, fassent connaître à leurs enfants l’histoire glorieuse de notre lutte pour la liberté.

Car cette indépendance du Congo, si elle est proclamée aujourd’hui dans l’entente avec la Belgique, pays ami avec qui nous traitons d’égal à égal, nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier cependant que c’est par la lutte qu’elle a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos privations, nos souffrances, ni notre sang.

Cette lutte, qui fut de larmes, de feu et de sang, nous en sommes fiers jusqu’au plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable pour mettre fin a l’humiliant esclavage qui nous était imposé par la force.

Ce que fut notre sort en 80 ans de régime colonial, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire. Nous avons connu le travail harassant, exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou nous loger décemment, ni d’élever nos enfants comme des êtres chers.

Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir parce que nous étions des nègres. Qui oubliera qu’à un Noir on disait « tu », non certes comme un ami, mais parce que le « vous » honorable était réservé aux seuls blancs ? Nous avons connu que nos terres fussent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort.

Nous avons connu que la loi n’était jamais la même selon qu’il s’agissait d’un Blanc ou d’un Noir, accommodante pour les uns, cruelle et inhumaine pour les autres.

Nous avons connu les souffrances atroces des relégués pour opinions politiques ou croyances religieuses, exiles dans leur propre patrie, leur sort était vraiment pire que la mort elle-même. Nous avons connu qu’il y avait des maisons magnifiques pour les Blancs et des paillotes croulantes, ni dans les magasins dits européens, qu’un Noir voyageait a même la coque des péniches, aux pieds du Blanc dans sa cabine de luxe.

Qui oubliera enfin les fusillades où périrent tant de nos frères, les cachots où furent brutalement jetés ceux qui ne voulaient plus se soumettre au régime d’une justice d’oppression et d’exploitation. Tout cela, mes frères, nous en avons profondément souffert. Mais tout cela aussi, nous que le vote de vos représentants élus a agréés pour diriger notre cher pays, nous qui avons souffert dans notre corps et dans notre cœur de l’oppression colonialiste, nous vous le disons tout haut, tout cela est désormais fini. La République du Congo a été proclamée et notre cher pays est maintenant entre les mains de ses propres enfants. Ensemble, mes frères, mes sœurs, nous allons commencer une nouvelle lutte, une lutte sublime qui va mener notre pays à la paix, à la prospérité et à la grandeur.

Nous allons établir ensemble la justice sociale et assurer que chacun reçoive la juste rémunération de son travail. Nous allons montrer au monde ce que peut faire l’homme noir quand il travaille dans la liberté, et nous allons faire du Congo le centre de rayonnement de l’Afrique tout entière.

Nous allons veiller à ce que les terres de notre patrie profitent véritablement à ses enfants.

Nous allons revoir toutes les lois d’autrefois et en faire de nouvelles qui seront justes et nobles. Nous allons mettre fin à l’oppression de la pensée libre et faire en sorte que tous les citoyens jouissent pleinement des libertés fondamentales prévues dans la Déclaration des Droits de l’homme.

Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu’elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudra sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. Nous allons faire régner non pas la paix des fusils et des baïonnettes, mais la paix des cœurs et de bonnes volontés.

Et pour tout cela, chers compatriotes, soyez sûrs que nous pourrons compter non seulement sur nos forces énormes et nos richesses immenses, mais sur l’assistance de nombreux pays étrangers dont nous accepterons la collaboration chaque fois qu’elle sera loyale et ne cherchera pas à nous imposer une politique quelle qu’elle soit.

Dans ce domaine, la Belgique qui, comprenant enfin le sens de l’histoire, n’a pas essayé de s’opposer à notre indépendance est prête à nous accorder son aide et son amitié, et un traité vient d’être signé dans ce sens entre nos deux pays égaux et indépendants.

Cette coopération, j’en suis sûr, sera profitable aux deux pays. De notre côté, tout en restant vigilants, nous saurons respecter les engagements librement consentis.

Ainsi, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, le Congo notre chère république que mon gouvernement va créer, sera un pays riche, libre et prospère. Mais pour que nous arrivions sans retard à ce but, vous tous législateur et citoyens congolais, je vous demande de m’aider de toutes vos forces. Je vous demande à tous d’oublier les querelles tribales qui nous épuisent et risquent de nous faire mépriser à l’étranger. Je demande à la minorité parlementaire d’aider mon gouvernement par une opposition constructive et de rester strictement dans les voies légales et démocratiques.

Je vous demande à tous de ne reculer devant aucun sacrifice pour assurer la réussite de notre grandiose entreprise. Je vous demande enfin de respecter inconditionnellement la vie et les biens de vos concitoyens et des étrangers établis dans notre pays.

Si la conduite de ces étrangers laisse à désirer, notre justice sera prompte à les expulser du territoire de la République. Si par contre, leur conduite est bonne, il faut les laisser en paix, car eux aussi travaillent à la prospérité de notre pays.

L’indépendance du Congo marque un pas vers la libération de tout le continent africain.

Voilà, Sire, Excellences, Mesdames, Messieurs, mes chers compatriotes, mes frères de ma race, mes frères de lutte, ce que j’ai voulu vous dire au nom du gouvernement en ce jour magnifique de notre indépendance complète et souveraine.

Notre gouvernement fort, national, populaire, sera le salut de ce pays. J’invite tous les citoyens congolais, hommes, femmes et enfants, de se mettre résolument au travail en vue de créer une économie nationale prospère qui consacrera notre indépendance économique. Hommage aux combattants de la liberté nationale ! Vive le Congo indépendant et souverain ! »


2 – JUILLET 1987 - LA DETTE

Autre discours du Sud au Sud mais qui dit plus que cette communication « interne » et que nous avons dû mettre de côté pour l’anthologie : le discours de Thomas SANKARA à Addis-Abeba, le 29 Juillet 1987, quelques mois avant sa mort, discours structuré à partir d’entrées thématiques et qui, pour la première fois parmi les dirigeants africains, prend une position claire sur la fameuse « dette » des pays pauvres :

« Au sujet du fonctionnement de l’OUA C’est pourquoi je voudrais proposer, Monsieur le président, que nous établissions un barème de sanctions pour les chefs d’États qui ne répondent pas présents à l’appel. Faisons en sorte que par un ensemble de points de bonne conduite, ceux qui viennent régulièrement, comme nous par exemple, (rires de l’assistance et regard sage de Yasser Arafat) puissent être soutenus dans certains de leurs efforts. Exemple : les projets que nous soumettons à la BAD, la Banque africaine de développement doivent être affectés d’un coefficient d’africanité (applaudissements). Les moins africains seront pénalisés. Comme cela tout le monde viendra aux réunions ici...

Au sujet de la dette des pays africains Nous estimons que la dette s’analyse d’abord de par ses origines. Les origines de la dette remontent aux origines du colonialisme. Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont ceux-là qui nous ont colonisés. Ce sont les mêmes qui géraient les États et les économies. Ce sont les colonisateurs qui endettaient l’Afrique auprès des bailleurs de fonds, leurs frères et cousins (regards approbateurs de Kenneth Kaunda et attentifs de Samora Machel). Nous étions étrangers à cette dette, nous ne pouvons donc pas la payer.

La dette, c’est encore les néocolonialistes ou les colonisateurs qui se sont transformés en assistants techniques. En fait, nous devrions dire qui se sont transformés en assassins techniques. Et ce sont eux qui nous ont proposé des sources de financement, des bailleurs de fonds, un terme que l’on emploie chaque jour comme s’il y avait des hommes dont le bâillement suffisait à créer le développement chez d’autres. Ces bailleurs de fonds nous ont été conseillés, recommandés. On nous a présenté des montages financiers alléchants, des dossiers. Nous nous sommes endettés pour cinquante ans, soixante ans et même plus. C’est-à-dire que l’on nous a amenés à compromettre nos peuples pendant cinquante ans et plus.

Mais la dette, sous sa forme actuelle, contrôlée et dominée par l’impérialisme, est une reconquête savamment organisée, pour que l’Afrique, sa croissance et son développement obéissent à des paliers, à des normes qui nous sont totalement étrangères, faisant en sorte que chacun de nous devienne l’esclave financier, c’est-à-dire l’esclave tout court, de ceux qui ont eu l’opportunité, la ruse, la fourberie de placer des fonds chez nous avec l’obligation de rembourser. On nous dit de rembourser la dette. Ce n’est pas une question morale, ce n’est point une question de ce prétendu honneur que de rembourser ou de ne pas rembourser.

Monsieur le président, nous avons écouté et applaudi le premier ministre de Norvège lorsqu’elle est intervenue ici même. Elle a dit, elle qui est européenne, que toute la dette ne peut pas être remboursée. Je voudrais simplement la compléter et dire que la dette ne peut pas être remboursée. La dette ne peut pas être remboursée parce que d’abord si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre si nous payons, c’est nous qui allons mourir. Soyons-en sûrs également.

Ceux qui nous ont amenés... ceux qui nous ont conduits à l’endettement ont joué comme dans un casino. Tant qu’ils gagnaient, il n’y avait point de débat. Maintenant qu’ils ont perdu au jeu, ils nous exigent le remboursement. Et on parle de crise. Non, Monsieur le président, ils ont joué, ils ont perdu, c’est la règle du jeu. Et la vie continue. (Applaudissements)

Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer. Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne sommes pas responsables de la dette. Nous ne pouvons pas payer la dette parce qu’au contraire les autres nous doivent ce que les plus grandes richesses ne pourront jamais payer, c’est-à-dire la dette de sang. C’est notre sang qui a été versé.

On parle du Plan Marshall qui a refait l’Europe économique. Mais l’on ne parle pas du Plan africain qui a permis à l’Europe de faire face aux hordes hitlériennes lorsque leurs économies étaient menacées, leurs stabilités étaient menacées.

Qui a sauvé l’Europe ? C’est l’Afrique. On en parle très peu. On en parle si peu que nous ne pouvons, nous, être complices de ce silence ingrat. Si les autres ne peuvent pas chanter nos louanges, nous en avons au moins le devoir de dire que nos pères furent courageux et que nos anciens combattants ont sauvé l’Europe et finalement ont permis au monde de se débarrasser du nazisme. La dette, c’est aussi la conséquence des affrontements. Et lorsqu’on nous parle aujourd’hui de crise économique, on oublie de nous dire que la crise n’est pas venue de façon subite. La crise existe de tout temps et elle ira en s’aggravant chaque fois que les masses populaires seront de plus en plus conscientes de leurs droits face aux exploiteurs. Il y a crise aujourd’hui parce que les masses refusent que les richesses soient concentrées entre les mains de quelques individus. Il y a crise parce que quelques individus déposent dans des banques à l’étranger des sommes colossales qui suffiraient à développer l’Afrique. Il y a crise parce que face à ces richesses individuelles que l’on peut nommer, les masses populaires refusent de vivre dans les ghettos et dans les bas quartiers. Il y a crise parce que les peuples partout refusent d’être dans Soweto face à Johannesburg. Il y a donc lutte et l’exacerbation de cette lutte amène les tenants du pouvoir financier à s’inquiéter.

On nous demande aujourd’hui d’être complices de la recherche d’un équilibre. Équilibre en faveur des tenants du pouvoir financier. Équilibre au détriment de nos masses populaires. Non ! Nous ne pouvons pas être complices. Non, nous ne pouvons pas accompagner ceux qui sucent le sang de nos peuples et qui vivent de la sueur de nos peuples. Nous ne pouvons pas les accompagner dans leurs démarches assassines. Monsieur le président : Nous entendons parler de clubs, club de Rome, club de Paris, club de Partout. Nous entendons parler du groupe des cinq, des sept, du groupe des dix, peut-être du groupe des cent, que sais-je encore ? Il est normal que nous créions notre club et notre groupe. Faisons en sorte que dès aujourd’hui Addis-Abeba devienne également le siège, le centre d’ou partira le souffle nouveau : Le Club d’Addis-Abeba.

Nous avons le devoir aujourd’hui de créer le front uni du Club d’Addis-Abeba contre la dette. Ce n’est que de cette façon que nous pourrons dire aux autres, qu’en refusant de payer, nous ne venons pas dans une démarche belliqueuse mais au contraire dans une démarche fraternelle pour dire ce qui est. Du reste les masses populaires en Europe ne sont pas opposées aux masses populaires en Afrique. Mais ceux qui veulent exploiter l’Afrique sont les mêmes qui exploitent l’Europe. Nous avons un ennemi commun. Donc notre club parti d’Addis-Abeba devra également dire aux uns et aux autres que la dette ne saura être payée. Quand nous disons que la dette ne saurait être payée ce n’est point que nous sommes contre la morale, la dignité, le respect de la parole. Nous estimons que nous n’avons pas la même morale que les autres. Entre le riche et le pauvre, il n’y a pas la même morale.

La Bible, le Coran, ne peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite le peuple et celui qui est exploité. Il faudra qu’il y ait deux éditions de la Bible et deux éditions du Coran. (Applaudissements) Nous ne pouvons pas accepter que l’on nous parle de dignité. Nous ne pouvons pas accepter que l’on nous parle du mérite de ceux qui paient et de perte de confiance vis-à-vis de ceux qui ne paieraient pas. Nous devons au contraire dire que c’est normal aujourd’hui. Nous devons au contraire reconnaître que les plus grands voleurs sont les plus riches. Un pauvre quand il vole ne commet qu’un larcin, une peccadille tout juste pour survivre et par nécessité. Les riches, ce sont eux qui volent le fisc, les douanes et qui exploitent les peuples.

Monsieur le président, ma proposition ne vise pas tout simplement à provoquer ou à faire du spectacle. Je voudrais dire ce que chacun de nous pense et souhaite. Qui ici ne souhaite pas que la dette soit purement et simplement effacée ? Celui qui ne le souhaite pas, il peut sortir, prendre son avion et aller tout de suite à la banque mondiale payer. Nous tous le souhaitons. (rires et applaudissements) Ma proposition n’est pas non plus... Je ne voudrais pas qu’on prenne la proposition du Burkina Faso comme celle qui viendrait de la part de jeunes sans maturité, sans expérience. Je ne voudrais pas non plus qu’on pense qu’il n’y a que des révolutionnaires à parler de cette façon. Je voudrais qu’on admette simplement que c’est l’objectivité et l’obligation. Et je peux citer, dans les exemples de ceux qui ont dit de ne pas payer la dette, des révolutionnaires, comme des non révolutionnaires, des jeunes comme des vieux. Je citerai par exemple, Fidel Castro a déjà dit de ne pas payer, il n’a pas mon âge, même s’il est révolutionnaire. Mais je pourrais citer également François Mitterrand qui a dit que les pays africains ne pouvaient pas payer, les pays pauvres ne peuvent pas payer. Je pourrais citer madame le premier ministre...je ne connais pas son âge et je m’en voudrais de le lui demander. Mais... (rires) c’est un exemple. Je voudrais citer également Félix Houphouët Boigny, il n’a pas mon âge. Cependant il a déclaré officiellement et publiquement, du moins pour ce qui concerne son pays, la Côte d’Ivoire ne peut pas payer. Or, la Côte d’ivoire est classée parmi les pays les plus aisés d’Afrique, au moins d’Afrique francophone. C’est pourquoi il est normal qu’elle paye plus, en contribution, ici (éclats de rires).

Mais, Monsieur le Président, ce n’est donc pas de la provocation. Je voudrais que très sagement vous nous offriez des solutions. Je voudrais que notre conférence adopte la nécessité de dire clairement que nous ne pouvons pas payer la dette, non pas dans un esprit belliqueux, belliciste, ceci, pour éviter que nous allions individuellement nous faire assassiner. Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serais pas là à la prochaine conférence. Par contre, avec le soutien de tous, dont j’ai besoin, (applaudissements) avec le soutien de tous, nous pourrons éviter de payer. Et en évitant de payer nous pourrons consacrer nos maigres ressources à notre développement. Et je voudrais terminer en disant que chaque fois qu’un pays africain achète une arme, c’est contre un Africain.

Ce n’est pas contre un Européen, ce n’est pas contre un Asiatique, c’est contre un Africain. Par conséquent nous devons également dans la lancée de la résolution de la question de la dette trouver une solution au problème de l’armement. Je suis militaire et je porte une arme. Mais Monsieur le président, je voudrais que nous nous désarmions. Parce que moi je porte l’unique arme que je possède, d’autres ont camouflé les armes qu’ils ont. (rires et applaudissement)

Alors, chers frères, avec le soutien de tous, nous pourrons faire la paix chez nous. Nous pourrons également utiliser ses immenses potentialités pour développer l’Afrique parce que notre sol et notre sous-sol sont riches. Nous avons suffisamment de bras et nous avons un marché immense, très vaste du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest. Nous avons suffisamment de capacité intellectuelle pour créer ou tout au moins prendre la technologie et la science partout où nous pourrons les trouver.

Monsieur le président, faisons en sorte que nous mettions au point ce front uni d’Addis-Abeba contre la dette. Faisons en sorte que ce soit à partir d’Addis-Abeba que nous décidions de limiter la course aux armements entre pays faibles et pauvres. Les gourdins et les coutelas que nous achetons sont inutiles. Faisons en sorte également que le marché africain soit le marché des Africains : produire en Afrique, transformer en Afrique et consommer en Afrique. Produisons ce dont nous avons besoin et consommons ce que nous produisons au lieu de l’importer. Le Burkina Faso est venu vous exposer ici la cotonnade, produite au Burkina Faso, tissée au Burkina Faso, cousue au Burkina Faso pour habiller les Burkinabé. Ma délégation et moi-même, nous sommes habillés par nos tisserands, nos paysans. Il n’y a pas un seul fil qui vienne de l’Europe ou de l’Amérique. (applaudissements) Je ne fais pas un défilé de mode mais je voudrais simplement dire que nous devons accepter de vivre africain. C’est la seule façon de vivre libre et de vivre digne.

Je vous remercie, Monsieur le président. La patrie ou la mort, nous vaincrons. (Applaudissements nourris) »


3 – OCTOBRE 2007 - LES MURS

En 2007, Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant dont nous avons retenu danss notre anthologie une lettre proprement-dire, prennent un moyen plus « long », l’essai, pour donner leur point de vue sur la création du Ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Ce texte de 26 pages, intitulé, Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?, a été édité en octobre 2007 chez Galaade. Nous reproduisons les extraits tels qu’ils ont été proposés par L’Humanité.

Les deux écrivains analysent le recul de civilisation que signifie le ministère de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité et du Codéveloppement. Appel à résister contre le ministère de l’Identité nationale. Réflexion sur les fondements de cette institution qui risque d’édifier des murs identitaires au sein de la démocratie française.

Extraits

des richesses les plus fragiles de l’identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que, d’évidence, elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu’elle ne saurait s’établir ni se rassurer à partir de règles, d’édits, de lois qui en fonderaient d’autorité la nature. Le principe d’identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d’un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.

Essayons d’approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d’un seul coup, que nous appelons identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un ministère de l’identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C’est que l’identité est d’abord un être dans le monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu’il faut courir, et qu’elle fournit ainsi au rapport avec l’autre et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte du rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d’entreprendre et, plus avant, l’audace de changer.

Identité nationale

En Occident et d’abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d’exalter ce qu’on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le modèle peu à peu s’impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir le figurer par postulats et théorèmes, c’est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension « d’universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs et se réclame d’une identité préservée de toute atteinte extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d’abord d’exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation identitaire qui justifie l’exploitation. L’identité racine unique a donc toujours besoin de se justifier en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s’est aussi trouvé à l’origine des luttes anticolonialistes, c’est dans la revendication d’une identité nationale, héritée de l’exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister.(…)

Faire-monde

Ainsi en plein XXIe siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des droits de l’homme, rassemble, dans l’intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, codéveloppement. Dans ce précipité, les termes s’entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l’autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la liberté pour tous.

C’est vrai que l’espace démocratique est un champ de forces antagonistes extrêmement virulent. Que ce moins mauvais de tous les systèmes demande une attention de tout instant, et comme une vigilance de guerrier. C’est vrai aussi que nous avons abandonné l’idée d’une progression rectiligne de la conscience humaine, et appris que régression et avancée sont comme indissociables : là où s’intensifie la lumière, l’ombre s’affirme tout autant. (…).

Mur et relation

La tentation du mur n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu’une civilisation n’a pas réussi à penser l’autre, à se penser avec l’autre, à penser l’autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés, ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore dans de nouvelles stridences. Ces refus apeurés de l’autre, ces tentatives de neutraliser son existence, même de la nier, peuvent prendre la forme d’un corset de textes législatifs, l’allure d’un indéfinissable ministère, ou le brouillard d’une croyance transmise par des médias qui, délaissant à leur tour l’esprit de liberté, ne souscrivent qu’à leur propre expansion à l’ombre des pouvoirs et des forces dominantes.

La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir.

La moindre invention, la moindre trouvaille, s’est toujours répandue dans tous les peuples à une vitesse étonnante. De la roue à la culture sédentaire. Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu’il existe un côté dynamique de l’identité, et qui est celui de la relation. Là où le côté mur de l’identité renferme, le côté relation ouvre tout autant, et si, dès l’origine, ce côté s’est ouvert aux différences comme aux opacités, cela n’a jamais été sur des bases humanistes ni d’après le dispositif d’une morale religieuse laïcisée. C’était simplement une affaire de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l’autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner recevoir, s’alimenter sans cesse ainsi : à cet échange où l’on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer. (…)

L’imaginaire libre

Les murs qui se construisent aujourd’hui (au prétexte de terrorisme, d’immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se dressent pas entre des civilisations, des cultures ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches. Donc : entre des réalités qu’une politique mondiale, dotée des institutions adéquates, saurait atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les identités nationales, ce n’est pas les immigrations, c’est par exemple l’hégémonie états-unienne sans partage, c’est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c’est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les innocences, c’est l’idée d’une « essence occidentale », exempte des autres, ou d’une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là même devenue non humaine. C’est l’idée de la pureté, de l’élection divine, de la prééminence, du droit d’ingérence, en bref, c’est le mur identitaire au cœur de l’unité diversité humaine.(….)

Mondialité

La mondialité (qui n’est pas le marché-monde) nous exalte aujourd’hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l’on parle, le dieu que l’on honore ou celui que l’on craint, le sol où l’on est né. L’identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d’artifice, une ovation des imaginaires. La multiplicité, voire l’effervescence, des imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de cela que toutes les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont élaboré en ombres et en merveilles, et qui constitue l’infinie matière des humanités. La vraie diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d’organiser ses principes d’existence et de choisir son sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s’accommoder de peaux, de langues et de dieux différents. Mme Condoleezza Rice relève du même imaginaire que M. George W. Bush, et n’a rien à voir avec M. Mandela ou avec Martin Luther King. (…)

De la repentance

Face à de tels bouleversements, il y a des équilibres économiques, des aléas sociaux, des exigences de politique intérieure à inventer, maintenir ou réparer. Les flux excessifs d’immigration, des pays pauvres vers les pays riches, peuvent être équilibrés par un grand nombre de mesures qui ne seraient pas à caractère immédiat et irrévocable : par exemple, l’entreprise délibérée et proclamée d’une stabilisation juste de l’économie mondiale, le rétablissement des revenus des matières premières des pays du Sud, le transfert systématique des technologies, partout où cela serait possible, l’établissement patient, obstiné d’un réseau Nord-Sud de commerce durable et équitable. Il y a là les principes d’une grande politique pour une nation, qui de les proclamer et de les étudier et de commencer à les mettre en pratique, se grandirait. C’est à chacun de mesurer son degré de prudence, l’éclat de son audace, la hauteur de sa vue.

Mais la folie serait de croire inverser par des diktats le mouvement des immigrations. Dans le mot « immigration » il y a comme un souffle vivifiant. L’idée d’« intégration » est une verticale orgueilleuse qui réclame la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière.(…).

L’appel

Les murs menacent tout le monde, de l’un et l’autre côté de leur obscurité. C’est la relation à l’autre (à tout l’autre, dans ses présences animales, végétales, environnementales, culturelles et humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de nous-mêmes.

Nous demandons que toutes les forces humaines, d’Afrique, d’Asie, des Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États, tous les « républicains », tous les tenants des « droits de l’homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté élèvent, par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible.

Tout le contraire de la beauté.


4 – Février 2008 - L’Afrique répond à Sarkozy

Le dernier « texte » signalé dans ces annexes est celui de la réponse de 23 intellectuels africains au discours prononcé à Dakar, le 26 juillet 2007 par le Président français, Nicolas Sarkozy. Il a, on le sait, soulevé un tollé d’indignation. Nous reproduisons un article de l’APS du jeudi 21 février 2008

« Réponse au discours de Dakar : MAKHILY GASSAMA, ancien ministre de la culture, « Les hommes politiques africains devraient suivre l’exemple des intellectuels »

Les hommes politiques et décideurs économiques africains devraient suivre l’exemple des intellectuels qui s’unissent pour « assumer leurs responsabilités face à l’Histoire » et « répondre aux attaques » dont l’Afrique est l’objet, a déclaré mardi l’ancien ministre sénégalais de la Culture, Makhily Gassama.

M. Gassama a coordonné la rédaction du livre-réponse de 23 intellectuels africains au discours prononcé le 26 juillet 2007 à Dakar par le président français Nicolas Sarkozy. Intitulé « L’Afrique répond à Sarkozy : contre le discours de Dakar », le livre paru aux éditions Philippe Rey, sera en libraire jeudi prochain.

Dans son discours prononcé à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, Sarkozy affirmait notamment : « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire (...) Le paysan africain (...) ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes parole ». « Que des intellectuels éprouvent le besoin de se regrouper pour répondre, c’est que les choses changent. À mon avis, c’est un tournant parce que les intellectuels sont de plus en plus unis. C’est impressionnant », a estimé l’homme de lettres, ancien conseiller culturel du président Léopold Sédar Senghor. « Les gens ne s’en aperçoivent pas, mais les intellectuels sont de plus en plus unis. Alors si nos hommes politiques et nos leaders économiques étaient unis, nous irions de l’avant », a-t-il ajouté relevant qu’à sa connaissance c’est la première fois qu’un si grand nombre d’intellectuels (23) décident de publier un ouvrage ensemble. « Il y a beaucoup d’optimisme derrière ce projet, a-t-il encore dit. C’est quand même rare. Il y a des ouvrages collectifs avec deux ou trois personnes et quand ça dépassait trois personnes ce sont des actes de colloques. »

Répondant aux critiques de personnes affirmant que les intellectuels ne restent que « dans la théorie », Makhily Gassama a dit : « qu’on ne nous dise pas : ces gens-là ne font que parler. Nous n’avons que la parole pour défendre la dignité de l’Afrique. Nous ne sommes pas des maçons pour prendre des truelles et bâtir des immeubles ; nous ne sommes pas des forgerons pour travailler le fer et en fournir à tout le monde ; nous ne sommes pas des hommes politiques pour créer des lois et les appliquer rigoureusement ; nous ne sommes pas des hommes politiques pour que, au cours de négociations, nous ne nous fassions pas piéger ».

Les intellectuels qui ont collaboré à la rédaction du livre sont : Makhily Gassama, Zohra Bouchentouf-Siagh, Demba Moussa Dembélé, Mamoussé Diagne, Souleymane Bachir Diagne, Boubacar Boris Diop, Babacar Diop Buuba, Dialo Diop, Koulsy Lamko, Gourmo Abdoul Lô, Louise-Marie Maes Diop, Kettly Mars, Mwatha Musanji Ngalasso, Patrice Nganang, Djibril Tamsir Niane, Théophile Obenga, Raharimanana, Bamba Sakho, E. H. Ibrahima Sall, Mahamadou Siribié, Adama Sow Diéye, Odile Tobner, Lye M. Yoka

« Nous sommes des intellectuels. Ceux qui nous critiquent n’ont qu’à faire, à leur niveau, ce qu’ils ont à faire. Nous n’avons fait qu’exprimer le ras-le-bol général. Notre rôle est de dire ce que nous pensons. Si chacun joue sa partition, nous irons de l’avant », a-t-il insisté. Réagissant aux affirmations selon lesquelles le discours de Dakar est celui du conseiller spécial du président français, Henri Guaino, Makhily Gassama a estimé que Nicolas Sarkozy est « entièrement responsable » des idées avancées le 26 juillet 2007 à l’Université Cheikh Anta Diop. « Personnellement, dans le texte que j’ai écrit dans le livre-réponse, j’ai expliqué en quoi Sarkozy est responsable » a-t-il indiqué, rappelant son expérience de conseiller culturel du président Léopold Sédar Senghor. Selon lui, « ce n’est ni le style ni les idées du conseiller qui écrit le discours. Le style et le contenu sont ceux du commanditaire. Quand on écrit pour un chef d’Etat, les idées ne sont pas celles de celui qui écrit. Le style non plus ». Et de poursuivre : « c’est trop facile de se cacher derrière son conseiller ; c’est même honteux de dire qu’un chef d’Etat ose prononcer un texte dont il ne partage pas les idées. C’est inquiétant. Et puis, le premier responsable des discours de l’Elysée, c’est celui qui a été élu, au suffrage universel, par les Français ».

Le réseau Frantz Fanon

Les partenaires du réseau :

Fondation Gabriel Péri, IPAM, Espaces-Marx, Omos, Mouvement de la paix, AFASPA, Mrap, LDH, Aden, GFEN, Cercle Frantz Fanon Paris, Cercle Frantz Fanon Antilles, FSA, ARCI, Via le Monde, CEDRATE, etc.

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