VICTOR HUGO, JOHN BROWN ET LES HAITIENS

, par Léon François HOFFMANN

Cet article de Léon-François Hoffmann publié initialement dans Nineteenth-Century French Studies n°16, 1-2, 1987-1988, p. 47-58 porte un excellent éclairage et une mise en contexte très documentée de la lettre adressée par Victor Hugo à M. Exilien HEURTELOU Directeur du quotidien haïtien Le PROGRES :http://www.deslettres.fr/la-meme-flamme-est-dans-lhomme-deux-lettres-pour-commemorer-labolition-de-lesclavage/

Michaële LAFONTANT.

VICTOR HUGO, JOHN BROWN ET LES HAITIENS

Au Tome dixième des Oeuvres complètes de Victor Hugo (sous la direction de Jean Massin, Paris, Le Club Français du Livre, 1969, 725-729), Pierre Halbwachs présente et commente deux documents : d’abord, la lettre Aux États-Unis d’Amérique que Hugo adressa le 2 décembre 1859 « à tous les journaux libres de l’Europe » pour protester contre la condamnation à mort de John Brown. Hugo y supplie « à mains jointes, avec un respect profond et filial » la république étoilée de ne pas permettre que l’exécution ait lieu et « le premier fratricide [...] dépassé. » Le deuxième document est la lettre, datée du 31 mars 1860, de Victor Hugo à Exilien Heurtelou, rédacteur en chef du journal port-au-princien Le Progrès, en réponse aux remerciements que celui-ci lui avait adressés pour la défense de John Brown. Je voudrais apporter ici quelques éléments complémentaires au dossier « Victor Hugo, John Brown et les Haïtiens. »

Sous le titre Un Mot sur John Brown, l’intervention de Victor Hugo fut publiée à Paris dans La Presse du 8 décembre 1859. Quelques jours plus tard, « Trois Haïtiens, interprètes des sentiments de leurs compatriotes » firent imprimer par la maison Moquet une plaquette de 13 pages in-8° sous le titre : Quelques Lignes de reconnaissance à M. Victor Hugo pour son article « Un Mot sur John Brown. » Cette plaquette, signée par trois membres de la colonie haïtienne à Paris, Prosper Elie, Paul Aîné et Louis Audain, n’a pas été annoncée par la Bibliographie de la France ; elle porte, à la Bibliothèque Nationale, la cote 8°Pz5l. Hugo conserva son exemplaire, qui se trouve dans le Reliquat d’Actes et paroles : pendant l’exil (B.N. mss. n.a.f. 24.778 f° 553). La page liminaire nous indique qu’ils désiraient donner à la lettre de Victor Hugo un retentissement aussi large que possible auprès de leurs compatriotes restés au pays :

Malgré l’envoi séparé d’un certain nombre de numéros de la Presse, et des autres journaux qui ont reproduit l’article de M. Hugo, nous le plaçons ici, en avant de la petite adresse à laquelle il a donné lieu : c’est qu’un tel cri d’indignation poussé par un tel homme ne saurait être trop répété, et que nous sommes mus du désir de le faire vibrer, autant qu’il est en nous, parmi nos compatriotes ; eux qui, moins heureux que nous, n’ont pas eu le bonheur de l’entendre de si près, et de le recueillir presque à sa sortie.

Viennent à la suite le texte de Hugo puis, aux pages 11 à 13, « la petite adresse à laquelle il a donné lieu » :

A MONSIEUR VICTOR HUGO.

Un mâle accent d’indignation, récemment parti de votre grand cœur, a remué toutes les âmes nobles, émanées d’un même Dieu, qui réclament avec vous le triomphe d’un principe sublime proclamé par le 19e siècle : l’égalité des Hommes.

Au milieu des graves débats qui s’agitent en ce moment chez un grand peuple libre, votre voix s’est fait entendre pour le droit de l’Humanité opprimée. cette cause que vous défendez si ardemment dans ces martyrs de la Liberté qu’un fanatisme impopulaire et une rage aveugle mènent à l’échafaud, dans une partie de l’Union Américaine, trouvera de l’écho dans le monde entier.

John Brown, mort ou sauvé du trépas, l’esclavage ne restera pas moins pour le peuple des États-Unis une honte qui subsistera avec l’institution, et une souillure pour la gloire et les principes démocratiques de ce pays : car la Servitude et la Liberté ne sauraient s’allier sur un même sol et l’habiter à la fois, et nulle exclusion ne peut exister dans l’espèce humaine.
Suspendu à un gibet, John Brown, blanc, tentant de libérer des esclaves nègres, est la sublime figure du Christ mourant pour une portion du genre humain, et livre ainsi à ses bourreaux un sang rédempteur ; rendu à la vie, c’est le radieux et immortel apôtre d’une sainte cause qui ne périra point.
Haïti tressaillira jusqu’au fond de ses entrailles à la lecture de vos notes si frémissantes, que nous prenons pour mission, autant qu’il est en notre pouvoir, de faire résonner au sein de notre patrie. Elle s’estimera trop heureuse, de vous voir attaché à une question si pleine d’intérêt pour sa nationalité, et au nombre de ces Hommes généreux qu’un noble zèle anime en faveur de notre race ; votre nom qu’elle admire déjà à plus d’un titre, recueillera de nouvelles sympathies chez un peuple, naguère sorti lui-même de cet esclavage « qui produit la surdité de l’âme. » Sa marche présente, ses incertitudes, ses faiblesses se ressentent encore de cette cause qui enveloppa son berceau, et de cette prostration qu’on lui infiltra en germe ; mais l’enfant a secoué ce qui l’enserrait, et il est actuellement en vole...il oscille souvent, avancera à grand’peine ; il finira, néanmoins, par arriver, et, en attendant, revendique sa place au milieu d’une civilisation qui ne le répudiera point.

Haïti regarde le but où tendent à la conduire les efforts des philanthropes, et elle sait apprécier chez vous des sentiments que rien n’a pu éteindre, grâce à la double source d’où ils émanent : une grande âme et la vraie liberté !

Veuillez agréer, monsieur, l’offre de notre haute admiration et de notre profonde reconnaissance.

Signé :

Prosper ELIE
PAUL aîné
Louis, AUDAIN

(De Port-au-Prince)

La plaquette fut envoyée en Haïti. et reproduite dans Le Progrès, « journal politique, littéraire, commercial, agricole et industriel paraissant tous les samedis, » fondé par Exilien Heurtelou le premier janvier 1860.i En effet, dans son numéro 7, du 11 février, le journal rappelle cette publication, en introduction à la lettre de remerciement adressée par Victor Hugo aux auteurs de Quelques Lignes...lettre que l’un d’eux avait évidemment fait parvenir soit à un compatriote port-au-princien soit directement au journal. J’ignore si le prote composa à partir de l’original ou d’une copie, et ce qu’est devenu le manuscrit. Quoi qu’il en soit, voici d’abord le texte d’introduction, puis la lettre « inédite » de Victor Hugo :

Nous avons déjà eu le plaisir de reproduire dans nos colonnes l’adresse de nos compatriotes P. Elie, Paul et Audain à l’illustre proscrit de Jersey. Nous venons aujourd’hui mettre sous les yeux de nos lecteurs la réponse qu’y a faite le Poète des Poètes. C’est un éclatant témoignage d’intérêt dont nous sommes heureux ; c’est une éloquente protestation d’amitié dont nous avons le droit d’être fiers, car c’est celle du Génie, consacrant sa puissance à la défense de l’humanité.

Hauteville house, 28 déc. 1859

A Messieurs PROSPER ELIE, J. PAUL aîné & L. AUDAIN. - Paris

Citoyens de la République universelle,
Le remerciement que vous m’adressez en termes si éloquents me va au cœur.
J’ai fait mon devoir, et je n’ai fait que mon devoir. Vous ne m’en récompensez pas moins. Aussi, est-ce moi qui vous remercie.
République blanche et république noire sont sœurs, de même que l’homme noir et l’homme blanc sont frères. Il n’y a qu’une humanité, car il n’y a qu’un Dieu.
La République française, cette initiatrice du monde avait des nègres parmi ses représentants du peuple ; et c’est là une des choses qui l’ont faite grande entre toutes.
Cette fraternité des races, les États du Sud de l’Union américaine, l’ont méconnue. En tuant Brown, ils ont commis un crime qui prendra place parmi les calamités de l’histoire. La rupture de l’Union suivra fatalement l’assassinat de Brown.
Quel attentat, et quel désastre !
J’ai l’affliction dans l’âme en pensant à ce crime, et à cette faute !
Quant à John Brown, il était apôtre, il était héros. Le gibet n’a fait qu’agrandir sa couronne. Le voilà martyr.
Blancs et Noirs, tous frères, tous égaux, serrons-nous plus que jamais autour du principe des principes : LIBERTE.

Votre ami
(Signé) VICTOR HUGO

J’aime votre noble république ; j’aime votre pays. Dites-le lui.

Le rédacteur en chef du Progrès ne se borna pas à publier Quelques Lignes…et les remerciements de Hugo à ses auteurs. Il envoya une lettre personnelle au poète, lettre intéressante en soi et dans la mesure où elle illumine la réponse de Hugo publiée dans Le Progrès d’abord, puis dans les Oeuvres complètes. Le texte d’Heurtelou a été publié dans la revue Aya Bombé !, de Port-au-Prince, numéro 9, juin 1947 :

UNE PAGE D’EXILIEN HEURTELOU [6 février 1860]ii

"A M. Victor Hugo, à Hauteville, Guernesey."

Concitoyen et frère,

Un nègre qui n’a jamais traversé l’océan, qui est resté constamment confiné dans l’île où il a plû à la Providence de le faire naître et n’a vu les grands foyers de la civilisation, ces centres étincelants de lumières, qu’à travers le prisme de l’imagination ; ce nègre ému jusqu’aux larmes de vos saintes et sublîmes paroles en faveur de John Brown, martyr de la délivrance de la race africaine, vient de prosterner devant vous, et, pressant dans ses deux mains noires vos deux mains blanches, vous dire, au nom de sa race : Merci frère, honneur et gloire à vous ! Il appartenait au plus grand génie du dix-neuvième siècle, à l’âme la plus élevée de l’humanité, d’agir comme vous l’avez fait, de prononcer les paroles que vous avez dites.

L’esclavage ne résistera pas à cette rude secousse que lui a faite votre verbe si puissant. Il a chancelé sur sa base. Il faut qu’il croule et disparaisse.

Grâce à vous, la conscience humaine n’aura plus sur sa poitrine ce lourd fardeau. Le beau ciel chrétien sera entièrement lavé de cette tâche qui lui fait une si dégoûtante souillure. La race humaine, grande et vaste famille, dont l’arbre généalogique présente à son sommet une communauté d’origine que l’on ne peut révoquer en doute, entendra enfin ce cri du sang qui se révolte contre des frères issus d’un même père, abusant d’une force momentanée dont ils sont pourvus, pour subjuguer inhumainement leurs frères.

Quand une voix aussi éloquente, aussi inspirée que la vôtre lance l’anathème contre l’esclavage ; quand l’Antée de la raison, de la pensée le tient enserré, est-ce que tous ceux qui souffrent, gémissent de ses tortures, ne doivent plus tressaillir de joie ? L’agonie du monstre a commencé.

Esclavage servage, privilège de toutes les espèces, il y a contre eux une répulsion invincible de la part des nations.

L’idée qui distingue spécialement notre siècle, c’est l’Unité. Le monde dans toutes ses parties y tend avec une force, une résolution que rien ne saurait entraver. La fusion des peuples et des races par la fraternité ; leur réunion pour arriver par l’ensemble de leurs forces à l’obtention assurée des grandes réformes que réclame notre société encore payenne sous bien des rapports, n’est-ce pas là le mot d’ordre, le cri de ralliement que se communiquent entr’eux l’esprit de leur pays ? L’humanité entière, le flambeau du Christianisme à la main, se presse compacte, serrée dans la grande voie de la Liberté ; elle accélère et précipite ses pas ; elle a hâte d’arriver à la dernière borne de la route pour se reposer de ses fatigues dans cette grande félicité qu’au lointain elle entrevoit et dont le mirage l’éblouit à l’avance et l’énivre de joie. Qui pourrait la contrarier dans cette marche qu’elle accomplit avec une ardeur aussi grande et aussi soutenue ?

Du haut de cet îlot où votre esquif, ballotté par la tempête révolutionnaire, est venu s’ancrer et s’abriter contre les vagues déchaînées, quand vous jetez, avec cette vigueur de conviction qui vous caractérise, un mot de liberté ; quand, contre une grande injustice, une grande souffrance, vous laissez tomber de vos lèvres un mot qui fait espérer, une forte et vaste commotion se produit à l’instant dans le monde.

La grande idée que, depuis dix-huit cents ans, les siècles se transmettent et que le nôtre semble destiné à en marquer la réalisation, s’est incarnée dans vous. Vous étiez à l’endroit, distrait dans cette France si peuplée et d’une si remuante activité. Il vous fallait, pour l’accomplissement d’un si grand apostolat, la solitude dans l’immensité de l’infini. Au milieu de ce bourdonnement de la multitude, se croisant et s’entrecroisant à vos côtés, l’écho de votre voix pouvait être alourdi et affaibli dans son expansion. Aujourd’hui, quand de votre chaire de Guernesey vous prononcez une parole, les vagues et les vents la transportent à l’instant aux quatre coins du monde. Rien ne peut arrêter dans sa course électrique l’idée que vous émettez.

Ce que vous avez dit contre l’esclavage a remué l’Amérique entière ; le vieil édifice colonial craque partout en ce moment. Il nous semble déjà entendre le bruit des chaînes qui se brisent avec fracas. Malheureux colons ! si vous ne vous hâtez pas de rendre la Liberté aux fils de l’Afrique, par quelles terribles catastrophes vous allez passer, vous, vos femmes, vos enfants ! Mon cœur se déchire de douleur à la vue du drame sanglant dont mon âme a soulevé un coin du rideau qui en cache encore les horreurs au monde. Comment ! pour épargner à l’Amérique cette grande et effroyable inondation de sang humain, les colons ne reconnaîtront-ils pas et ne feront-ils point cesser d’eux-mêmes cette révoltante iniquité qu’ils font subir aux fils de l’Afrique ? Faudra-t-il qu’un affreuse mêlée s’engage entre les esclaves et leurs prétendus maîtres, et que, comme à Saint-Domingue, les nègres, ivres de la victoire, entassent les cadavres de leurs oppresseurs sur les ruines fumantes de leurs propriétés ?

Recevez, illustre concitoyen, mes salutations les plus respectueuses et les plus empressées.

"E. Heurtelou"

Dans le numéro suivant (10 juillet 1947), Aya Bombé ! donne « la réponse de Victor Hugo à la lettre d’Exilien Heurtelou publiée dans notre dernier numéro. » Le texte, précise la revue, « a été aimablement tiré de la collection de M.L.C. Lhérisson par notre collaborateur Maurice Nau. »iiiI L’original de la réponse de Hugo, désormais conservé à la Boston Public Library, est daté du 31 mars 1860. Quoi qu’il en soit, la version d’Aya Bombé ! est légèrement différente de celle parue dans Le Progrès et reproduite dans les Oeuvres complètes. Négligeant quelques variantes dans la ponctuation et la capitalisation, voici celles qui intéressent l’essentiel du texte :

OEUVRES COMPLÈTES A YA BOMBÉ !

Vous êtes, monsieur, un noble échantil‑ Monsieur le Directeur,
lon de cette humanité noire .... Votre lettre m’émeut, vous être un no
-ble échantillon de cette humanité C’est pour cette vérité que John Brown C’est pour cette vérité que je lutte.
est mort ; c’est pour cette vérité que je
lutte.

La correspondance entre Victor Hugo et Exilien Heurtelou semble s’être poursuivie quelque temps. Madame Sheila Gaudon a trouvé une référence à deux lettres, aujourd’hui perdues, du poète au journaliste, du 15 et 31 octobre 1860. C’est peut-être à l’une d’elles que répondit Heurtelou le 8 janvier 1861 ; l’original de cette réponse est conservé au musée Victor Hugo. Si l’on oublie l’époque à laquelle elle a été composée, les dithyrambes prodiguées au poète et certaines références à l’ethnie noire peuvent choquer. Elle mérite cependant d’être connue ; comme elle est très longue, je me suis permis d’en supprimer quelques passages de louange à Victor Hugo :

Port-au-Prince 8 janvier 1861

Vous vous êtes, Maître, distrait de vos grands et gigantesques travaux pour donner une preuve de votre sympathie, de votre estime, au fils d’une race qui porte encore le cachet de la proscription et de malheurs immérités. [...]
La grande sympathie que dans votre lettre vous avez exprimée pour ma patrie, pour ma race, m’a été bien vivement au cœur.
Aucune expression ne saurait vous rendre la joie de mon âme à cette chaleureuse manifestation de votre amour en faveur des Haïtiens.
Permettez-moi de vous remercier en leur nom, au nom de la race noire qui, couverte comme elle l’est maintenant par l’égide puissante de votre génie, ne peut que sortir victorieuse de sa lutte contre les préjugés séculaires qui ont été si funestes à son avancement, à sa civilisation. […]
Le génie, a dit Lamartine, n’est qu’une grande douleur. Eh bien ! quand je considère l’état abject fait jusqu’en ce moment à la progéniture africaine par une civilisation égoïste et méchante, pour l’en faire promptement sortir, je demanderais bien à Dieu de m’imprimer sur le front le sceau du malheur.
[...] quand de votre chaire de Jersey, vous nous dites : espérez ; l’esclavage disparaîtra ; l’Unité humaine prévaudra, vous incitez dans toute la famille africaine un long tressaillement de joie et d’ineffable bonheur.
Nous tous fils de l’Afrique, répandus dans cette vaste Amérique, nous avons l’oreille tendue, le cœur ouvert, attendant le premier bruit de la chute de l’Esclavage pour pousser vers le ciel le plus vaste cri de joie qui de la vallée terrestre y soit jamais monté.
Que Dieu vous garde et multiplie vos jours pour le succès des idées démocratiques et humanitaires dont vous êtes le plus inspiré et le plus fervent des apôtres !

E. Heurtelou

Tout comme l’adresse des auteurs de Quelques Lignes les lettres d’Heurtelou témoignent de l’admiration presque fétichiste que l’« élite » haïtienne avait pour les grands écrivains français. Elle ne s’explique pas seulement par l’éducation et les inclinations personnelles de ses membres. Elle reflète également une idéologie ou, plus exactement, une stratégie. Il ne faut en effet pas oublier que les préjugés racistes et la bonne conscience impérialiste de l’époque n’étaient mis en question que par de rares Européens. Pour la majorité, convaincue de l’infériorité congénitale des Noirs et de leur incapacité à se gouverner eux-mêmes, l’existence de la République Noire était un paradoxe sinon une anomalie. Essayistes et journalistes rivalisaient de méchanceté haineuse et d’ironie bon marché à propos d’Haïti. Un exemple entre mille : H. Castonnet des Fosses écrit, dans la Gazette de France du 30 août 1885 : « ...les nègres, laissés à eux-mêmes, ont montré ce dont ils étaient capables. Haïti marche à une ruine complète. »

Le racisme anti-Noir et le dénigrement d’Haïti, qui se manifestent dès l’indépendance du pays en 1804, redoubleront de virulence à l’époque de l’expansion coloniale en Afrique. Les Haïtiens, bien sûr, répondirent à ces attaques ; ils firent inlassablement valoir qu’Haïti avait, contre vents et marées, conservé son indépendance, et que son élite s’était intégrée à la culture occidentale et en dominait même la plus prestigieuse création : la langue française. Goûter les écrivains français et être reconnu par eux relevait autant et plus du patriotisme que de la vanité personnelle.
Du patriotisme et - selon les lumières de l’époque - de la fierté ethnique. Les Haïtiens se considéraient comme l’avant-garde des Noirs, d’Afrique comme du Nouveau Monde, dans leur combat pour la dignité humaine et l’accession à la culture. Dès 1817, Noël Colombel déclarait, à l’inauguration du Lycée National de Port-au-Prince :

...la République d’Haïti (offre...) le spectacle consolant de la Liberté (...) secouant le flambeau du génie sur les descendants des fils du Désert, du Sahara, du Congo et de la Guinée. (...) Haïtiens, vous êtes l’espoir des deux tiers du monde connu (...) vous méritez le beau nom de Régénérateurs de l’Afrique. (Cité par Beaubrun Ardouin, Etudes sur l’histoire d’Haïti, Port-au-Prince, 1958, Tome VIII, Chapitre VI, p. 65 [1 ère édition, Paris, 1858].)

Ainsi donc, lorsque Exilien Heurtelou remercie Hugo au nom des Haïtiens et « au nom de la race noire, » lorsqu’il considère « l’état abject fait...à la progéniture africaine » (y compris sa progéniture dans le Nouveau Monde), lorsqu’il affirme que l’intervention de Hugo incite un tressaillement de joie « dans toute la famille africaine, » lorsqu’il s’identifie avec ses compatriotes, à « nous tous, fils de l’Afrique, répandus dans cette vaste Amérique, » c’est une autre composante fondamentale de l’idéologie des classes dirigeantes d’Haïti, la solidarité ethnique, qu’il exprime.iv

Cela étant, il va sans dire que le procès et l’exécution de John Brown remuèrent profondément l’intelligentsia haïtienne. Jour par jour, les journaux d’Haïti en rapportaient les péripéties « à la une » ; des services funèbres à sa mémoire furent organisés dans les principales villes de la République ; une souscription publique en faveur de sa veuve, à laquelle le Président Geffrard fut le premier à contribuer, atteint le chiffre énorme de 25.000 dollars. A propos de cette souscription, un entrefilet du Daily Crescent de la Nouvelle Orléans (reproduit dans Le Progrès du 26 mai 1860), illustre le genre de commentaire que les Haïtiens indignés pouvaient lire au sujet de leur pays :

...il semble peu probable qu’une société de nègres indolents et paresseux puisse contribuer pour une telle somme, surtout de leur propre et libre volonté et sans motif.

Par contre, dans sa lettre de remerciement au Président Geffrard, publiée en Haïti dans Le Moniteur et Le Progrès du 14 juillet 1850, le fils de John Brown écrit :

A l’aspect d’Haïti, le possesseur d’esclaves qui prétend que la race africaine est naturellement inférieure aux autres ne peut que rester muet. [...] Vous réfutez cette affirmation que l’Africain est incapable de se gouverner lui-même.

Le nom de John Brown fut donné à l’une des principales avenues de Port-au-Prince (elle croise aujourd’hui l’avenue Martin Luther King, qui honore un autre héros de la lutte des Noirs étasuniens) et, bien sûr, un nombre considérable de poèmes furent composés à sa louange.v Or, tant en ce qui concerne les thèmes qu’en ce qui concerne les images, le texte de Victor Hugo a inspiré la plupart des poèmes haïtiens à la gloire de John Brown. Il serait fastidieux de les gloser systématiquement dans cette optique. Quelques exemples suffiront ; ils sont tirés de quatre poèmes : Pierre Faubert, Aux assassins de John Brown, l’abolitionniste (Le Progrès, 29 décembre 1860) ; Alcibiade Pommayrac, John Brown (Jacmel, 1904) ; Tertullien Guilbaud, John Brown (in Carlos St.-Louis et Maurice A. Lubin, Panorama de la poésie haïtienne, Port-au-Prince, 1950, 86-88) et Edmond Laforest, John Brown (in idem, 183-184).
On se rappelle que Hugo avait débuté par une évocation de la figure exemplaire de George Washington, et qu’il s’était agenouillé devant « le grand drapeau étoilé du Nouveau Monde. » Alcibiade Pommayrac suit son exemple :

A l’ombre du drapeau que, de sa main vaillante jadis, Washington déploya...

Hugo avait accusé l’attorney Hunter et le juge Parker d’avoir volontairement bâclé le procès. Edmond Laforest les dénonce lui aussi :

0 Parker ! 0 Hunter ! contre qui la justice
A-t-elle armé vos bras des foudres de l’enfer ?
Juges, qui va tomber dans vos serres de fer ?
Quel sang faut-il qui sur vos âmes rejaillisse ?

Hugo salue la mémoire des deux jeunes fils de John Brown tombés à ses côtés. Pour Tertullien Guilbaud, « l’amour pouvait seul accomplir ce prodige » : « vouer ses fils au péril, à la mort. »
Hugo avait expliqué que si les esclaves ne s’étaient pas soulevés en masse à l’appel de John Brown, c’est que « L’esclavage provoque la surdité de l’âme. » Pommayrac est plus précis :

Hélas ! combien sont-ils qu’ont lassés tant de crimes,
Et qu’aveugle le désespoir ?
Combien sont-ils ces dieux, ces combattants sublimes ?...
Vingt-deux ! dont cinq ont le front noir !

Hugo, l’homme « ceci tuera cela, » avait écrit : « Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Brown, a voulu les délivrer. » Les Haïtiens ne se firent pas faute de souligner qu’un Blanc avait, par altruisme, donné sa vie pour la liberté de leurs frères de race. Pour Guilbaud

Avoir pour soi les droits et choisir le devoir ;-
Libre, haïr les fers ; blanc, mourir pour le Noir

est « plus divin, je crois » que le sacrifice de Toussaint Louverture, héros et martyr de l’indépendance haïtienne. Pommayrac associe John Brown à la figure fraternelle d’Abraham Lincoln :

Et Lincoln, reprenant la tâche commencée
Par le vaincu d’Harper’s-Ferry,
Entraîna tout un peuple à bénir la pensée
Pour laquelle Brown fut flétri !

Pour Hugo, John Brown « puritain, religieux, austère, plein de l’évangile » était un « combattant du Christ. » Laforest écrit : ,
Rédempteur des noirs, Brown meurt pour leur liberté.
Comme le Christ divin, rempli d’humanité,
Il plane à son gibet, transfiguré, sublime !

Pour Guilbaud, « Le gibet du martyr fait songer à la croix » et

Au pied de ce gibet nous tombons à genoux ;
Et comme les chrétiens pour raviver leur flamme,
Vont prier sous le ciel où le Christ rendit l’âme,
Oh ! Nous tous, les rameaux du vieil arbre africain,
Foulant d’un pied hardi le sol américain,
Nous irons accomplir notre pèlerinage,
Un jour - l’un après l’autre - en cet humble village
Où, sous l’ombre légère ou le rayon vermeil,
Le sublime vieillard dort son dernier sommeil.

Pommayrac s’adresse aux mânes de John Brown :

Non, tu ne peux mourir comme on meurt à la guerre...
Aux Christs, il faut d’autres trépas !

Oh ! la corde de chanvre, où ton corps se balance,
Vaut bien les clous du Golgotha !

Oui, jésus, son martyre égale ton supplice !
Sa potence est la sœur de ta croix !

Hugo avait prédit que le supplice de John Brown « ébranlerait toute la démocratie américaine. » Pierre Faubert a même prévu les horreurs de la guerre de Sécession :

Vous l’avez égorgé, l’héroïque vieillard !
Eh bien, de vos fureurs vous serez les victimes.
« Terrorisme, gibets ! » dites-vous ? - tôt ou tard
On vous infligera vos atroces maximes.
Oui, le jour n’est pas loin où la torche et le fer
Dévasteront vos toits, vos richesses infâmes :
Partout la mort ! partout un Océan de flammes !
Et vous tomberez tous, dès ce monde, en enfer !

On pourrait continuer d’accumuler les exemples. Retenons que la prose de Hugo a inspiré une série de poètes haïtiens qui étaient en train d’élaborer la plus ancienne et la plus riche des littératures d’outre-mer en langue française.

A la mort de Victor Hugo, un quart de siècle après celle de John Brown, les Haïtiens n’avaient pas oublié. Emmanuel Edouard rappelle que

Pour la race noire que nous avons un jour représentée absolument, sans réserve, Victor Hugo a toujours été tendre et consolant.

Le 29 mai 1885, dans une allocution aux Haïtiens de Paris réunis pour honorer la mémoire de Hugo, Edouard soutient que « Haïti a encore qualité pour parler au nom de cette race. Hors de notre pays aucun de le peut. » Et, sur la tombe du poète, il ajoute cinq jours plus tard :

Je représente ici la délégation de la République d’Haïti. La République d’Haïti a le droit de parler au nom de la race noire : la race noire, par mon organe, remercie Victor Hugo de l’avoir beaucoup aimée et honorée, de l’avoir raffermie et consolée. La race noire salue Victor Hugo et la grande nation française. (Toutes les citations d’Emmanuel Edouard sont tirées de son livre La République d’Haïti à l’apothéose de Victor Hugo, Paris, 1885.)

L’hommage de la race noire, accordé par les écrivains de la République d’Haïti, est l’un des plus beaux titres de gloire accordés à Victor Hugo.

Léon-François Hoffmann

Dept. of Romance Langs.

Princeton University

Princeton, Nj 08544