Article soumis par Peggy Cantave Fuyet

Une affaire dans l’Affaire Aliker www.humanite.fr

, par Fernand Nouvet

Cinéma . Guy Deslauriers réalise non sans mal l’Affaire Aliker, du nom du journaliste et militant communiste assassiné en 1934. Grâce à un comité de soutien, le film verra le jour.

Un film sur Aliker. Une idée toute simple selon le réalisateur Guy Deslauriers. « Un film pour parler de la Martinique. De l’outre-mer que la France ne connaît pas, et que les habitants de ces régions ne connaissent pas eux-mêmes. » Ainsi parle le cinéaste de son prochain film, consacré au journaliste et communiste martiniquais André Aliker, assassiné en 1934. Mais, dès les débuts, le film a connu les pires ennuis, au point que son existence même s’est trouvée sérieusement mise en danger. « Un grave problème technique, survenu en tout début de production, nous a obligés à recommencer trois semaines de tournage », raconte Guy Deslauriers. « Les bobines avaient été irradiées. » Une détérioration de la pellicule, ajoutée à des conditions financières déjà fragiles, avait failli tuer dans l’oeuf cette aventure cinématographique de sortir de l’oubli l’histoire d’André Aliker. Est alors entré en scène un comité de soutien du film. Il fallait trouver des sous pour le terminer.

Le cinéma d’outre-mer non parrainé

Quid des aides de l’industrie du film dans cette réalisation ? Les institutions françaises, qui soutiennent habituellement le cinéma, ont été aux abonnés absents. « Le Centre national du cinéma (CNC), qui nous a refusé l’avance sur recette sous prétexte que la commission ne comprenait pas l’histoire. Elle la trouvait irréaliste, pas crédible, alors qu’elle s’appuyait sur des faits historiques et des personnages ayant réellement existé. Quant aux chaînes de service public, elles n’ont pas voulu financer le film pour des raisons qu’elles ont préféré garder secrètes, juge Guy Deslauriers. Habituellement, le cinéma d’outre-mer a beaucoup de mal à exister. Il est difficile d’avoir des financements qui dépendent du ministère de la Culture. » Cependant, les collectivités ont été à fond derrière le projet. « Heureusement, car sans ces aides le film n’aurait pas pu se faire. » En élevant les coûts du film, l’histoire de la pellicule irradiée aurait pu faire capoter l’Affaire Aliker.

« Les seuls fonds récoltés l’ont été auprès des collectivités locales de Martinique, Guadeloupe, Guyane et de quelques entreprises privées », déplore le comité de soutien. « Conscient de l’importance du sujet », un groupe d’amis avait créé, en avril 2008, le comité pour trouver 85 000 euros, au minimum, pour terminer le film. Un cri d’alarme était lancé par la trentaine de membres du comité de soutien, rassemblés en Martinique. Pour eux, le doute existe sur le coup de sort des bobines irradiées. « Fruit du hasard ou malveillance ? Peut-être que Deslauriers a réveillé les démons du passé », explique Laëtitia Rouchet, enseignante originaire de métropole et membre du comité. « Une enquête est ouverte », ajoute-t-elle.

Un film contre les békés

Pour Guy Deslauriers, ce film repose sur la possibilité d’aller à la rencontre d’un passé, occulté depuis toujours, qu’il fallait explorer pour contribuer à dresser le socle patrimonial sur lequel les générations d’aujourd’hui et de demain pourront s’appuyer pour se bâtir. « Aux Antilles, en Guyane, il existe un patrimoine inexploré, inconnu, longtemps minoré, méprisé. Simplement parce qu’il n’a pas les valeurs de la pensée dominante, explique Guy Deslauriers. Quelque chose d’inférieur que l’on s’empresse d’oublier. » À partir de l’histoire d’André Aliker, mort pour avoir osé dénoncer les agissements coupables du planteur et riche industriel blanc créole de la Martinique, Eugène Aubéry, ce film tente de reconsidérer une époque à la Martinique. Les békés (descendants des premiers colons) ont la mainmise sur les domaines et l’économie. La production de sucre et de rhum leur appartient et ils tiennent les leviers de la politique. Contre leur pouvoir se cristallisait la grande majorité des luttes du prolétariat de l’île. « C’était le film à faire absolument. » Seulement voilà, les problèmes et les blocages ont surgi en pagaille.

Parti du principe qu’il faisait un film sur la vie, la mort et l’assassinat d’André Aliker, Guy Deslauriers n’imaginait pas faire un film contre les békés. L’Affaire Aliker veut dire les choses, l’histoire. Mais pour le cinéaste, « il est clair que le film n’est pas souhaité par une partie de la population ». Et, ajoute-t-il, « je n’ai pas de crainte à nommer les békés ». Selon le cinéaste, même s’ils sont martiniquais, ils ne veulent pas du film. « Et ce n’est pas le fruit de mon imagination. L’équipe a vécu en direct les exemples » en sollicitant, naturellement, un certain nombre d’entreprises et des békés dont certains siègent dans les conseils d’administration. Quelques-uns les avaient aidés sur des productions précédentes. Mais, cette fois-ci, le « non ! » est systématique. « Le seul béké, qui au début avait donné un accord, a simplement envoyé un texto pour dire qu’il ne pouvait participer. » D’une manière générale les aides étaient refusées. Comme cela a été le cas pour les décors. Selon le cinéaste, en Martinique, une grande partie du patrimoine architectural, des maisons anciennes en parfait état, appartient aux békés. Les demandes pour tourner des séquences dans ces maisons ont, dit-il, toutes été rejetées. « Concrètement, estime-t-il, un certain nombre d’éléments permettent d’affirmer que les békés, très hostiles dès le départ au projet, se sont opposés à sa réalisation. Je dirai cela encore plus fort au moment où sortira le film sur les écrans et que je ferai sa promotion. »

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