Traumatisme béké, traumatisme nègre

, par Guillaume Surena

Contribution au cent cinquantenaire de l’abolition de l’esclavage (1848-1998) En ce cent cinquantième anniversaire de l’abolition de l’esclavage, on s’interroge beaucoup sur les comportements et sur la mentalité des Antillais, descendants d’esclaves ou d’esclavagistes. Il est certain qu’il s’agit d’une quête légitime et d’une recherche stimulante pour l’esprit. Il s’agit de comprendre, par-delà les particularités et les spécificités de telle ou telle période, ce qui fait l’unité de cette histoire qui dure depuis cinq siècles. Il faut appréhender le sens de cette organisation sociale qui perdure jusqu’à nous : d’un côté une caste blanche dominante et de l’autre les non-Blancs hétérogènes.

Une certaine ethnologie ou anthropologie divise notre société en ethnies bien distinctes, avec des projets de société bien clairs et des buts bien circonscrits.

Je n’irai pas dans cette direction.

De mon point de vue, nous formons bien un seul et même peuple antillais. Cette unité est visible, car nous retrouvons la même histoire, le même conflit de fond, les mêmes allégeances. Cela n’a rien à voir avec un quelconque métissage culturel. Car ce n’est pas parce que des Blancs ont abusé des femmes esclaves ou cédé à leur séduction que nous avons un échange culturel, un mélange relativement équilibré d’apports des uns et des autres. Non ! Ce n’est pas parce que des descendants d’esclaves ont accédé à un niveau de savoir plus important que leurs ancêtres que le métissage culturel est au rendez-vous. Non ! Bref, ce métissage culturel dont Édouard Glissant et d’autres nous rebattent les oreilles se heurte à une réalité implacable : la légitimité martiniquaise est békée. Je frémis donc à l’idée que notre état d’être aux Antilles puisse devenir un modèle pour le « Tout Monde ».

Le traumatisme de l’esclavage a des effets qui sont actuels. Mais ce n’est pas le seul traumatisme de la société antillaise. L’éruption de la montagne Pelée et la destruction de Saint-Pierre, notre ancienne capitale, en fut un, pour Conférence parue dans la revue MIBI n° 2, 4e trimestre 1999, revue de l’Association des psychologues de la Martinique (APM).

Résilience et rémanence des traumatismes la Martinique et toutes les Antilles.

Toute société humaine repose sur des traumatismes plus ou moins reconnus, plus ou moins niés. Cela dit, il n’y a pas que les effets du passé dans notre conscience collective. Il y a, de façon certaine, les préoccupations de l’époque présente et les espérances du futur. Il n’y a pas que des malheurs. Il y a aussi de grandes joies.

La psychanalyse est habilitée à répondre à ce type de problèmes. Sa réponse est partielle, car elle se contente, conformément à l’éthique scientifique, des éclairages limités qu’offre sa méthode. La question qui se pose, dit S. Freud, est celle-ci : « Sous quelle forme la tradition active existe-t-elle dans la vie des peuples ? »

Dans ce travail nous tenterons de préciser ce que sont le traumatisme pour la psychanalyse, le traumatisme béké, le traumatisme nègre, leurs conséquences.

Qu’est ce que le traumatisme en psychanalyse ?

Trauma/traumatisme

Le terme trauma vient d’un mot grec qui veut dire blessure ; ce même terme dérive d’un autre qui veut dire percer. Le trauma est donc une blessure par effraction. Le traumatisme se caractérise par un afflux d’excitations qui excède la tolérance de la personne et sa capacité de maîtriser et d’élaborer psychiquement ces excitations. Le traumatisme suppose un sentiment certain d’infériorité. Trois éléments sont nécessaires pour bien affronter cette notion : c’est un choc violent ; c’est une effraction ; c’est une conséquence sur l’ensemble de l’organisme. Il s’agit donc d’expériences ou d’impressions.

Le trauma dans l’histoire de la psychanalyse tient une place éminente. De la naissance de la métapsychologie jusqu’à la fin de la vie de Freud les problèmes posés par la notion de traumatisme et les actes traumatiques n’ont cessé de troubler la réflexion des psychanalystes et d’aiguiser leurs divergences. Les premières théorisations de Freud, connues sous le nom de théorie de la séduction précoce, nous montrent l’inventeur de l’analyse particulièrement intrigué par les abus sexuels subis par les patientes hystériques. Il donne crédit à leurs propos, à leurs histoires qui reposent sur la conviction qu’elles ont été abusées dans leur enfance par un homme adulte, souvent le père ou un parent proche. Cette vision faisait de tous les pères des abuseurs, y compris le père de Freud. Elle allait succomber au développement croissant des faits cliniques et à la sagacité de l’esprit critique de Freud.

C’est en effet à partir de 1897, en juillet, qu’il commence une autoanalyse systématique. C’est en septembre de la même année qu’il affirme renoncer à cette théorie de la séduction traumatique subie. En découvrant son propre complexe d’OEdipe, il est amené à relativiser l’importance des actes réels rapportés par ses patients et à donner la primauté au fantasme. Mais, qu’on ne s’y trompe pas, Freud ne nie nullement l’existence d’agressions sexuelles subies en bas âge. Au départ, l’importance de l’acte externe était au centre de sa première investigation des faits psychiques. Dès lors, la démarche fondatrice de la psychanalyse va donner la priorité aux déterminismes internes. C’est ainsi que la psychanalyse va pouvoir se tailler une place à part dans l’exploration de la vie psychique.

Mais après la Première Guerre mondiale, en 1919, l’importance des faits, des rêves et des névroses traumatiques s’impose à tous. C’est Freud qui écrit à Ernest Jones que derrière chaque psychonévrose, il y a une névrose traumatique.

Dès lors la psychanalyse va subir de nouvelles orientations, qui vont entraîner des conflits nouveaux dans le mouvement. L’essentiel de la réflexion s’orientera vers la compréhension de la forte emprise de la répétition des souvenirs traumatiques : Freud, avec la théorie de la pulsion de mort ; Rank, avec l’idée du traumatisme de la naissance ; Ferenczi, qui redonne de l’importance aux actes violents subis dans la prime enfance. En 1937, Freud dans « Constructions dans l’analyse » revient sur la question, en donnant pour tâche à l’analyse, non de supprimer le trauma mais de le reconstruire interprétativement.

La sexualité

Toute approche de la psychanalyse conduit à la sexualité. L’étiologie sexuelle des névroses est la pierre angulaire de la métapsychologie freudienne.

Le scandale a commencé lorsque Freud a affirmé que la vie sexuelle démarrait non pas à la puberté mais dès les débuts de la vie. Pour Freud, la sexualité n’équivaut pas à une libération ; c’est un fardeau. C’est lui-même qui affirme avec véhémence, en pleine polémique contre C.G. Jung, que quiconque promettra aux êtres humains de les libérer de l’assujettissement sexuel passera pour un héros, quelque sottise qu’il raconte. La vie sexuelle repose sur l’existence de pulsions. Elles sont nombreuses, elles sont partielles. Elles visent toutes à la satisfaction immédiate, en ne tenant aucun compte de la réalité. Par narcissisme, le Moi va les rassembler sous le primat d’une zone érogène. Ce faisant, il provoque sa première grande frustration.

La pulsion est un concept qui relève aussi bien du somatique que du psychique. Dans la réalité on la perçoit sous deux aspects :

– l’excitation, qui est une augmentation des tensions ;

– le plaisir, qui est une diminution des tensions.

Au cours de sa croissance le Moi va subir une seconde frustration : la différence anatomique des sexes, l’absence de l’organe mâle chez la mère et chez les femmes en général. Son fantasme d’avoir une mère phallique qui justifiait ses désirs incestueux va s’effondrer. Ce renversement va entraîner le renoncement qui se transforme en interdit d’avoir des désirs incestueux. Aucune loi externe n’est indispensable, aucune loi du père ou LA Loi, comme on dit souvent avec complaisance. C’est ce renversement qui devient la base à partir de laquelle on peut penser les lois et les interdits sociaux. Tout cela a diverses conséquences sur le développement. Alors que le garçon renonce à ses désirs incestueux, la fille continue à vouloir leur satisfaction. Sa sexualité reste infantile, alors que le Moi du garçon se transforme en Surmoi qui nie la différence anatomique des sexes et désavoue le plaisir. Le Surmoi du garçon devra régresser pour accéder au plaisir, en redevenant un Moi incestueux. C’est la source du conflit entre
Moi et Surmoi.

Le traumatisme fondateur

Le premier traumatisme survient dès la naissance : l’être humain naît prématuré et il est donc inachevé. Non seulement il n’a pas demandé à naître mais il naît dans un état d’impuissance telle qu’il aura de bonnes raisons de penser, plus tard, qu’il aurait mieux valu ne pas naître.

Qu’il soit noir, blanc, jaune, tout être humain, s’il est vraiment humain, doit affronter ce fait incontournable. On peut même dire que toute la créativité humaine est un effort pour surmonter le trauma originel. Tâche jamais terminée, toujours à recommencer.

Je tiens cependant à rappeler que le traumatisme n’a pas que des effets négatifs. Les réactions positives témoignent de la grandeur de l’espèce humaine.

Le traumatisme béké

La légitimité martiniquaise est békée, ai-je dit dès le départ afin d’éviter toute ambiguïté. Il suffit de voir les lieux des confrontations d’idées depuis quelques années : l’habitation de Fond Saint-Jacques, l’habitation Saint-Étienne, le Leyritz, l’habitation Clément, etc. Branchez votre radio ou votre téléviseur, les éloges du style créole, des villas créoles de békés n’en finissent pas. Essayez de lancer un débat critique, dans une soirée d’amis, sur l’attitude des Békés et permettez-vous une goutte d’insolence à l’égard de ces Blancs : vous serez immédiatement accusé de jalouser, injustement, leur réussite sociale, d’être un complexé qui n’a pas compris… et tout cela par des nègres, des Indo-Martiniquais, des mulâtres et autres chabins.

Les Békés eux-mêmes ont donné une preuve éclatante de leur légitimité il y a quelques années. Ils ont bloqué la Martinique entière pendant une semaine. Tous, nègres, coolies, « Chinois », mulâtres les ont suivis comme un seul homme. Les hommes politiques, à quelques rares exceptions près, se sont montrés à qui mieux mieux ingénieux dans leurs manœuvres.

Dans le même temps, des marins pêcheurs, qui ont perturbé de façon joyeuse une assemblée somme toute ronronnante, furent accusés d’être des ennemis de la démocratie et menacés de sanctions… par ces mêmes politiciens. Les employés de la région Martinique subirent le même sort… verbalement. Il n’y a pas de métissage culturel dans nos régions. Les mélanges de Blancs-pays ou Blancs d’Europe avec des Noirs, des Indiens ne provoquent pas un changement par eux-mêmes. La civilisation européenne qui a conquis le monde au fil de l’épée adhère profondément à ses valeurs et ne les partage pas de façon équitable avec les autres. Elle s’en sert pour conserver sa domination en satellisant les autres civilisations : africanisme, précolombisme, indianisme, asiatisme, orientalisme sont de pures inventions des idéologues occidentaux que sont ethnologues et anthropologues.

Le trauma…

L’œuvre littéraire de Saint-John Perse porte bien la marque des conquérants européens qui se sont installés dans la Caraïbe depuis cinq siècles. Cette grande poésie témoigne, entre autres choses, d’une épopée venant à bout d’obstacles insurmontables : « Un grand principe de violence commandait à nos moeurs » dit-il. Cette violence était à la mesure de la dureté de la nature à dompter et de la résistance des peuples à spolier. « Allez et dites bien nos habitudes de violence, nos chevaux sobres et rapides sur la semence des révoltes. »

Le traumatisme que représente pour les Blancs leur installation dans la Caraïbe réside dans le fait de naître aux colonies et dans les contraintes de leur vie sexuelle.

Naître sur une terre nouvelle, c’est rompre avec le terroir de ses ancêtres. Le fait d’être conquérant n’empêche pas d’avoir à faire le deuil d’un ancrage géographique, historique et culturel ; « brûler ses vaisseaux », c’est aussi tuer ses parents et ses ancêtres, une nouvelle fois, avec toute la culpabilité impliquée par le désir compulsif de recommencer un nombre infini de fois.

Une rupture n’est jamais faite une fois pour toutes, elle est toujours à recommencer.

Dans leur installation dans leur nouveau pays, les Békés durent faire face à des maladies nouvelles. Leur pharmacologie traditionnelle n’était pas à la hauteur des agents infectieux du nouveau monde. Les Blancs créoles durent faire face à des risques de disette et de famine. Leur existence physique même était en jeu : il suffisait, dans les premières décennies, qu’un bateau, pour des motifs divers, n’accostât pas pour que la panique s’emparât d’eux. On a pu parler de scènes de cannibalisme… (ils les ont oubliées ; le sauvage n’était pas forcément celui qu’on pensait).

Les Blancs créoles durent vivre avec la hantise des peuples dépossédés de leur terre. Dans leur résistance, ces nations sûres d’elles-mêmes ne faisaient pas de distinctions élégantes : femmes, enfants, vieux, jeunes, tous étaient visés. Les Blancs vivaient en permanence sur le pied de guerre. Pendant l’esclavage, le fait d’être entourés de dizaines, voire de centaines d’hommes noirs, experts au coutelas, rompus à la science du poison, a été pour les seigneurs des îles et leur famille source de cauchemars, de frayeurs, de violence contre leur esprit. Le fait le plus traumatisant qui a pesé longtemps sur la conscience des Blancs créoles est celui-ci : les Européens les ont soupçonnés de ne pas être vraiment des Blancs. Cette accusation a miné leur confiance en eux-mêmes et les a entraînés à se rassurer en renforçant un racisme « de surface » virulent.

Les contraintes de la vie sexuelle

Le conquérant n’est pas un moine soldat. S’il agit au nom de son Dieu monothéiste, il est sensible à la gestion prosaïque de la chair et à la nécessité d’apaiser ses crissements et autres bruits intérieurs. Au début de la colonisation, les femmes autochtones, plus libres d’esprit et de corps, répondaient à ses besoins. Mais à partir du moment où on les a soupçonnées d’être d’une blancheur discutable, un changement stratégique s’est imposé. On fit venir des filles épousables, mais surtout on fit entrer, si l’on en croit l’« Anabase » de Saint-John Perse, « des filles de licence » en même temps que des « filles d’église ». Cette nouvelle politique sexuelle impliquait l’imposition de certaines valeurs, de contraintes efficaces pour assurer la pureté de la reproduction.

Toutes celles et tous ceux qui transgressaient les règles le payaient chèrement.

Résilience et rémanence des traumatismes L’interdit sexuel pour les femmes.

Elles furent les gardiennes de la pureté, en subissant des limitations sévères. Ce sont fondamentalement les femmes qui séduisent, quoi qu’en disent les légendes des Don Juan et autres Casanova.

Qu’elles soient comtesses ou paysannes, Don Juan est à leurs pieds. Or les femmes békés sont limitées dans leur volonté fatale de séduire. Seuls les Blancs leur sont autorisés. Les non-Blancs sont exclus. Cela est pour elles source de frustration. Cette barrière contre leur aspiration à séduire entraîne : – une augmentation de l’excitation pour maintenir leur rang, ce qui accroît leur sentiment de culpabilité ;

– le refus de se reconnaître femme à travers les femmes noires ; c’est une frustration de leur homosexualité latente ;

– la dénégation de leur sexe : elles sont blanches avant d’être femelles. Leur devise est non pas de souffrir pour être et rester belles mais souffrir pour être et rester blanches.

L’interdit sexuel pour les hommes békés

La séduction par les femmes est le talon d’Achille des dominants. On peut dire que la séduction des femmes noires a été le point fragile des Blancs créoles. On pourrait croire le contraire, puisque violer n’était pas considéré comme un acte interdit pour eux. Le Blanc créole, aussi raciste qu’il soit, est aussi un être humain. Il adhère profondément aux valeurs morales de sa caste. Il chute donc dans la liaison sexuelle avec une femme noire : il trahit les principes de pureté raciale de sa caste. Comment s’en sont-ils sortis ?

1. Par la dénégation de la différence anatomique des sexes : la femme noire n’est pas une femelle douée de séduction, c’est une négresse, une chose dont on a honte, un objet que l’on prend et que l’on jette, sur le modèle de la régression anale.

2. La relation sexuelle génitale est secondarisée. Pour nier son impuissance face à l’efficace influence affective des femmes noires, le Béké va affirmer de façon tonitruante que sa puissance matérielle justifie ses abus. Il n’est pas séduit, il use et abuse : qu’on le gêne alors !

Le désaveu du plaisir fait de ses relations des actes à cacher tout en étant dans l’impossibilité de les occulter. Qu’en résulte-t-il ? Une homosexualité latente renforcée qui est devenue le ciment de la communauté blanche créole. Cette homosexualité s’est exprimée dans le sadisme des procédés esclavagistes, dans le paternalisme, dans la volonté arrogante de préserver l’unité de leur caste et la supériorité de celle-ci.

Le traumatisme nègre…

Jamais dans l’histoire de l’humanité une couleur de peau n’aura provoqué un tel mépris, une telle dévalorisation, à un point si extrême que ceux qui en sont porteurs à quelque degré que ce soit n’ont que le choix binaire : ou l’intégrer comme une tache à effacer, ou la revendiquer comme un honneur. En fait, c’est une seule et même chose : la noirceur est source d’une excitation difficilement tolérable. L’ostracisme à l’égard des Tamouls indo-martiniquais repose lui-même sur la couleur noire de leur peau. Leur pratique religieuse différente est un facteur négligeable. Des hindous blancs n’auraient jamais fait les frais d’une telle hostilité.

L’œuvre poétique d’Aimé Césaire est entre autres une interprétation de cette situation traumatique, et sa meilleure contestation sur le plan esthétique.

La violence avec effraction subie se retrouve à chaque étape du crime :

– la capture comme pour les bêtes sauvages ;

– la déportation à fond de cale des bateaux négriers ;

– la vente comme du bétail ;

– le déracinement par absence de communauté de langue et de religion ;

– la déshumanisation, la chosification et la christianisation forcée. Le génie littéraire d’Aimé Césaire a posé les jalons d’un deuil à venir.

Le trauma

La situation traumatique du fait esclavagiste s’est installée dans l’esprit des esclaves comme réalité indépassable. Aujourd’hui encore la certitude que le monde des Blancs, l’Occident, sera toujours dominant jusqu’à la fin des temps est fortement enracinée. Les sentiments et les impressions qui permettent à cette violence subie de s’emparer de l’âme des victimes sont :

1. Le sentiment d’avoir été vendu par des Africains à des individus racistes. Cela différencie cet esclavage des autres. Ce n’est plus une simple vente ; c’est une trahison. Le poète note :
« À vrai dire j’ai le sentiment que j’ai perdu
quelque chose
une clef la clef
ou que je suis quelque chose de perdu
rejeté, forjeté
au juste par quels ancêtres »
(« Banal », Moi Laminaire Césaire).

2. Le sentiment que les Africains qui ont résisté à la traite, individuellement et collectivement, sont impuissants à protéger les leurs.

3. Le sentiment d’absence d’unité. Les traitements subis en commun ne provoquent pas un sentiment collectif de résistance. Le marronnage fut avant tout un acte individuel ; souvent lorsque le nombre de marrons devint important, ils négociaient avec les maîtres sur le dos des autres personnes tentées par la liberté. Qu’est-ce à dire ? Croyances, langues, atavismes africains surmontaient tous les refoulements pour mettre en échec l’émergence de solidarités nouvelles, indispensables à la formation des nations.

4. Le sentiment d’un isolement insurmontable. Les esclaves ne se déplaçaient pas, comme les prolétaires. Ils vivaient sur une habitation, isolés des autres esclaves des habitations voisines. Plus encore, il n’y avait pas moyen de cacher la noirceur comme d’autres en Europe ont pu s’assimiler au monde dominant en occultant leur foi, leurs idéaux, leur idiosyncrasie. Aucune porte de sortie. Cette situation a des conséquences sur la vie sexuelle des femmes et des hommes esclaves.

Résilience et rémanence des traumatismes

Contraintes de la vie sexuelle

1. Pour les femmes : même esclaves, les femmes ne renoncent jamais à leur pouvoir de séduction. Le dénuement, la faiblesse accrue dans laquelle elles vivent ne limitent pas leur désir de plaire à l’homme. Loin de là… La réalité des viols individuels et collectifs dès la traversée transatlantique est un élément décisif qui s’est poursuivi au cours des générations, des décennies, pendant deux siècles. Ce modèle de fonctionnement béké avec les femmes noires n’a pu que s’imposer aux autres classes d’hommes dans toute la société coloniale. Malgré tout, nous sommes obligés de nous rendre compte qu’elles n’ont pas abdiqué devant l’envie de séduire. Mais ce pouvoir de séduction les a mises en danger :

– séduire un Blanc, c’est avoir la certitude de ne pas le posséder ;

– séduire un Noir, c’est aussi la certitude de ne pas le posséder : il est la chose de quelqu’un d’autre qui lui sert de modèle sexuel ;

– vouloir des enfants, c’est vivre avec la conviction de ne jamais posséder le fruit de ses entrailles ;

– l’expérience de la perte et de la déchirure est permanente ;

– tous les efforts pour édifier un narcissisme sont mis en échec. Et pourtant, elles persistent à vivre ! L’aspiration au bonheur est indéracinable. Elles s’acharnent à vouloir plaire et séduire.

Cela a pu entraîner :

– l’autodénigrement : elles ne sont bonnes qu’à ça ;

– le dénigrement entre sœurs, entre sœurs et frères d’esclavage à cause de succès partiels des unes et des autres avec les maîtres ;

– la tâche de conserver et de transmettre une vie sans bonheur à l’horizon, et sans ambition.

2. Pour les hommes : la sexualité des hommes n’était pas des plus épanouies, contrairement à des légendes tenaces. Même les étalons spécialisés dans la reproduction de l’espèce ne sont pas des exemples de bonheur. Ils ne peuvent fonctionner que de façon sadomasochique. Des obstacles intérieurs se dressaient sur le chemin des mâles :

– l’impossibilité de posséder les femmes noires. Elles appartenaient à un maître, à un de ces messieurs ;

– le rejet de ces femmes, incapables de résister aux abus des Blancs et capables de plaire à ceux-ci et de les faire cyniquement tomber de leur hauteur. Elles sont dangereuses ;

– l’impossibilité de répondre à la séduction des femmes blanches. La fatalité veut qu’ils soient quand même séduits.

Comment s’en sont-ils sortis ?

1. Par la dénégation du féminin. Ce ne sont pas des femelles :

– les unes sont blanches, avec les attributs du pouvoir et de ce fait elles ne peuvent les désirer et ne peuvent s’abaisser à la sexualité de leurs « bêtes » ;

– les autres sont noires… leur castration est à la vue de tous. Elles sont pour cette raison frustrantes, donc haïes.

2. Par le désaveu du plaisir : le moi aspire au plaisir quelle que soit sa situation.
Mais c’est une déchirure du moi, c’est une situation de faiblesse qui nous rend fragile face aux excitations internes. Comme nous l’avons vu, la recherche du plaisir sexuel ne conduit pas à l’épanouissement des hommes esclaves.

Ce double facteur renforce l’homosexualité latente, qui amplifie le sentiment de culpabilité. Cette homosexualité s’exprime dans :

– le sadisme entre esclaves « nègres contre nègres », qui perdure encore dans la stratégie de séduction à l’égard des Blancs ;

– la créativité artistique, l’investissement du corps dans le sport qui sont sûrement des éléments de contestation mais aussi de séduction. C’est ce qui les a rendus à terme intégrables par le système.

Quelques conséquences

Dans les analyses esquissées plus haut, je critique l’idée selon laquelle on nous aurait appris à nous renier. Notre auto-reniement ne saurait être la conséquence d’un apprentissage. « Une tradition, dit Freud, qui ne serait fondée que sur la communication, et ne pourrait avoir le caractère de contrainte qui appartient aux phénomènes religieux. » J’ajoute qu’il en est de même des autres phénomènes historiques. Il y a une transmission de caractères acquis qui s’est faite depuis quatre siècles. Nous avons la tâche de comprendre comment, puisque nous tous sommes catastrophés du caractère répétitif et irrationnel des comportements, des renoncements, des velléités qui sont les mêmes depuis l’abolition. Nous avons choisi quatre problèmes actuels pour illustrer notre propos : blanchir la race ; hommes/femmes ; la responsabilité ; la stratégie de séduction.

Blanchir la race

Pour avoir connu l’époque où l’aspiration à éclaircir la race était non dissimulée, affichée comme une fin en soi, je dois reconnaître que ce fait, par-delà la honte qu’entraîne ce souvenir, provoque un trouble de la pensée. Le nègre était-il non humain au point de ne pas prendre conscience de toute l’humanité qu’il porte en lui ? L’aliénation coloniale était-elle si puissante qu’aucune négation n’a été possible ? Comment des hommes qui sont issus de traditions vivantes, qui rappellent, aujourd’hui encore, qu’ils sont à l’origine de l’humanité, en sont-ils arrivés là ?

J’affirme une thèse qui n’est pas courante et qui ne réclame pour elle aucune indulgence : blanchir la race est un modèle béké. Cette obsession la taraudé l’esprit des Blancs-pays depuis les premières décennies de la colonisation. Comme je l’ai déjà dit, dans notre cas les Français ont fait planer le doute sur la blancheur des colons. Ceux-ci ont dû, plus d’une fois, chuter du haut de leur supériorité et goûter, au même niveau que « leurs bêtes », le plaisir d’une pureté suspecte.

Si on nous avait enseigné de façon pédagogique ce reniement de la peau noire, nous aurions résisté et nous aurions affirmé notre couleur. L’intérêt des Békés n’a jamais été de nous blanchir mais bien de nous conserver esclaves, puis inférieurs, c’est-à-dire avec nos stigmates et notre coloration.

Résilience et rémanence des traumatismes

Toutes les recherches modernes sur l’esprit des peuples ont montré que les dominés sont imprégnés des problèmes qui déchirent les dominants. Ces dominés sont angoissés lorsque leurs maîtres ne sont plus sûrs des raisons de leur puissance. Tout affaiblissement physique ou moral des maîtres est un drame pour ceux d’en bas. C’est ainsi que toute la société coloniale antillaise a partagé les angoisses d’impureté de la caste blanche dominante. Ce cadre a représenté une telle contrainte que même les Antillais qui arrivent après l’abolition sont obligés d’évoluer dans ces limites-là.

Les relations hommes/femmes

Un certain regard ethnologique sur nous a vite caractérisé notre communauté de société polygamique. Et, comme la pensée ne peut vivre sans la question de l’origine, nos chers ethnologues et souvent nous-mêmes en ont vu la source en Afrique. Tous les dérèglements du système matrimonial et toutes les transgressions des règles trouveraient là leur explication. C’est logique mais c’est faux.

La polygamie en Afrique signifie tout ce que l’on veut sauf l’absence de lois, de principes et de contraintes sévères. Ce n’est pas un système de vagabondage sexuel même si une bienveillance certaine persiste à l’égard des égarements de la chair. Notre situation est très éloignée de la polygamie. Je propose, à titre provisoire, de la décrire par la notion de nomadisme sexuel. J’y ajoute un corollaire : dans une société, si tous les hommes sont nomades, les femmes le sont aussi. À moins que… L’impossibilité de vivre tranquillement avec le sentiment de posséder s’est transformée en interdit de prendre femme.

Le masque du « coureur » trahit à la fois la contestation et l’impuissance infantile à remettre en cause cet interdit.

Le modèle suprême du nomadisme sexuel est un modèle béké. Nous avons déjà expliqué que les hommes blancs qui pouvaient posséder des femmes esclaves ne pouvaient assumer un quelconque amour pour elles. Ce refus d’aimer fut un moyen de ne jamais s’affaiblir.

L’angoisse de castration, cadre universel qui limite l’homme, s’impose dans ce cas. Les esclaves, qui sont des êtres humains et qui vivent en contact permanent avec les maîtres et leurs familles, fût-ce à bonne distance, ne peuvent pas ne pas percevoir les conflits d’âme de leurs bourreaux. Ils ne peuvent pas ne pas réagir transférentiellement devant ces êtres et donc ils ne peuvent pas ne pas recréer en eux-mêmes les limites affectives de ceux-ci. Si les Blancs, qui sont plus proches de Dieu, pratiquent le nomadisme, pourquoi pas nous… La dévalorisation due à la différence anatomique des sexes est renforcée.

La pratique sexuelle des Blancs, adoptée par les autres, cristallise un rapport sexuel qui semble procéder de la nature.

La responsabilité

Il est courant depuis longtemps d’entendre de la bouche de nos vainqueurs et conquérants la litanie de leurs griefs contre nous : le nègre est paresseux ; le nègre est indiscipliné ; le nègre est irresponsable.

Nous-mêmes nous sommes catastrophés par l’ingéniosité des nôtres à se faire passer pour irresponsables. Dans un monde d’esclavage, la première responsabilité de l’esclave est de survivre ; la seconde est de nier toute responsabilité pour ses actes. Selon ceux qui nous observent, avec leurs lunettes théoriques, l’irresponsabilité professionnelle des Noirs se retrouverait dans leur immaturité sexuelle et leur irresponsabilité en tant que parents. J’affirme que cette immaturité et cette irresponsabilité ont des modèles békés. Leurs comportements sexuels avec les femmes noires reposent sur une immaturité : tantôt elles sont humaines, tantôt elles sont des bêtes ; ces relations n’engagent à rien… Ce sont des jeux : les amours ancillaires qu’ils peuvent difficilement cacher doivent être niées. Alors on nous explique, avec une élégance consommée, que derrière le dos de leur(s) épouse(s), ils s’occupent de leurs bâtards, les nourrissent, les habillent, leur paient des études et tant de choses encore…

Et on voudrait nous persuader de leur esprit de responsabilité. Le fait est que l’esclave ou son descendant a été convaincu de sa propre irresponsabilité à partir de cet exemple supérieur. Certains en ont tiré une certaine vanité :

« Nous les Antillais, nous sommes nés comme ça. » Bref, encore un patrimoine à sauver.

La stratégie de la séduction

Faute d’assumer pleinement sa responsabilité, le nègre va développer une stratégie de séduction à l’égard des Blancs. D’une façon générale, les opprimés utilisent ce genre de procédé. La force des dominants réside non pas dans la logique et dans le bien-fondé de leurs arguments, mais bien dans la volonté tenace des dominés de plaire. Les peuples noirs mis en esclavage n’ont pas failli à cette règle. Sport, danse, musique, peinture, croyances, créations linguistiques ont été des tentatives pratiques de cette stratégie préconsciente de séduction.

Dans l’aventure du jazz, c’est encore plus évident qu’en aucune autre. Les cotton-club avaient un public blanc et des musiciens noirs. Et cette musique a conquis le monde entier par-delà les barrières raciales.
Les chants des negro spirituals s’adressent à un dieu, le dieu des Blancs. Ici même, dans les mariages békés, souvent l’orchestre était noir alors que les invités étaient tous blancs. L’investissement dans le sport de haut niveau des athlètes noirs relève de la même logique. La stratégie de séduction a été préférée à celle de l’affrontement direct. Cela pèse encore sur nous, à cause de cette réalité d’infériorité face à la logique planétaire de la civilisation occidentale.

La seule responsabilité que le Béké s’est reconnue fut l’arrogance. Rien sur ce point n’a changé et n’est sur le point de l’être.

Conclusion

Ce travail, comme je l’ai dit au départ, ne propose pas une explication globale de l’état psychique des Antillais. La psychanalyse n’est pas une méthode philosophique ; elle se plaît, parfois avec quelques regrets, de n’émettre que des vérités partielles. On trouvera, j’espère, beaucoup de cas particuliers qui posent problème à ma thèse sur la légitimité békée. Mais si mes opinions, dont je revendique l’originalité, suscitent débats et contestations, j’aurai le sentiment d’avoir atteint mon but. Je n’ai pas voulu faire une analyse des différents niveaux raciaux et de classe aux Antilles. Il y a des nègres qui fonctionnent comme des Békés ; des mulâtres aussi. Des mulâtres comme des nègres ; des Indiens aussi. Des nègres comme des mulâtres ou Indiens, des Indiens comme des mulâtres. J’ai voulu saisir l’effet de ce passé traumatisant sur le présent.

Mais notre présent actuel n’est pas moins traumatisant.
L’affrontement de classes, propriétaires d’esclaves et esclaves noirs originaires d’Afrique, fut l’événement le plus important de ces quatre siècles d’histoire antillaise. L’histoire s’écrit à partir de documents dont on a vérifié la fiabilité. C’est pour cela que je ne cherche pas à faire un écrit historique ou psycho-historique. J’espère pouvoir profiter un jour des travaux des spécialistes de l’histoire de la Caraïbe pour offrir, à partir de la psychanalyse, une étude psycho-historique plus complète. Nous avons reçu un héritage qui comporte de grandes souffrances, des leçons vives, des joies importantes, une espérance, à nulle autre pareille. Faisons nôtre cet aphorisme de Goethe : « Ce que tu as hérité de tes pères, afin de le posséder, gagne-le. »

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P.-S.

Notes de l’auteur à propos de quelques termes antillais cités dans le texte : Béké : ou Blanc créole, ainsi nommé par opposition au Blanc métropolitain. Les Békés descendent des premiers colons esclavagistes. En Guadeloupe on les nomme « Blancs-pays ».

Créole : Toute personne de race blanche qui est née dans une des anciennes colonies des tropiques. Par extension, le qualificatif « créole » s’est étendu. Ainsi, par exemple, un ancien « jardin caraïbe » est désormais appelé « jardin créole ».

Chabin : Personne à peau claire de type négroïde avec les cheveux crépus. À l’origine, dénomination spécifique d’une espèce de mouton à poil grossier longtemps considéré à tort comme l’hybride de la chèvre et du mouton.

Coolie : Personne d’origine tamoule du Sud de l’Inde, arrivée en Martinique à bord des « coolie-ships », en 1853, après l’abolition de l’esclavage. En Guadeloupe, on appelle ces personnes des « zindiens » ou des « malabars ».

Marron (et son dérivé, marronnage) : Dénomination attribuée au cours de l’esclavage à un esclave temporairement ou durablement fugitif.

Mulâtre : Personne née d’un couple Blanc/Noir ; altération de l’espagnol « mulato », « mulo », soit « mulet, bête hybride » (Hachette), animal qui n’engendre pas ou « ne peut faire race » (Littré). Toutefois, pendant l’esclavage et très longtemps après, ce mot désignait toute personne née d’un homme blanc et d’une femme noire.