TRANSITION POLITIQUE AU BURKINA-FASO ET RISQUES DE DEVOIEMENT NEOCOLONIAL

, par PARE Harana

Le calme est revenu à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso ; ainsi que dans les villes de provinces. Mais pour combien de temps encore ? Si les bonnes questions et les vrais problèmes ne sont pas envisagés par la transition, il restera toujours à l’horizon de nouveaux cycles de rejet de régimes négriers et de contestation violente de l’ordre néocolonial en crise au Burkina-Faso où, depuis les indépendances formelles de 1960, le peuple connaît le troisième soulèvement de masse de son histoire.

-* Le premier, celui du 3 janvier 1966, voit sa première révolution lui échapper au profit du Lieutenant-colonel Lamizana Sangoulé, un officier affable, issu de la coloniale, sans conviction ni ambition véritable quant à la souveraineté nationale et populaire.

-* Le second, celui du 4 août 1983, voit l’arrivée au pouvoir de Thomas Sankara et la RDP (Révolution démocratique et populaire) que les structures réseautiques de la Françafrique sur inspiration d’Houphouët Boigny et des socialistes français (Mitterrand, Guy Penne…) sabotent et liquident le 15 octobre 1987 par un coup d’Etat dit de rectification. Depuis, le pouvoir est aux mains des éléments les plus brutaux de l’armée ; et auxquels sont associés des civils à travers le CDP (Congrès pour la démocratie et le progrès) - le parti du régime -.

Les auteurs de cette décapitation sanglante de la RDP sont restés impunis et regroupés autour de Blaise Compaoré, le commanditaire-nègre de ce sale coup qui emporte, aux moyens de répressions policières, de disparitions et d’assassinats impunis, la fine fleur militante de l’anti-impérialisme burkinabè. Des crimes commis en toute impunité et dont il devra répondre.

Nombre d’éléments qui animent aujourd’hui l’opposition ont jusqu’à récemment servi le régime, souvent au premier chef, avant de le quitter. C’est le cas de Rock Christian Kaboré, Salif Diallo, Zéphirin Diabré, Ablassé Ouédraogo, Simon Compaoré, Saran Sérémé-Séré (première femme burkinabè chef de parti politique – un moment pressentie pour conduire la transition) et tant d’autres…, tous devenus non sans questions, des acteurs clé de la transition.

Feront-ils des révélations ? Rendront-ils des comptes ? Que comptent-ils faire ? Continuer à prôner la perspective néolibérale prédatrice que rejettent les forces de progrès ou rompre avec cette orientation qui fut celle du satrape déchu. Un nègre couché, devenu l’homme des sales besognes au service des intérêts impérialistes occidentaux ; ceux là mêmes qui en ont fait leur « médiateur incontournable, patenté » au titre de courtier zélé dans les multiples crises de massacres et de guerres civiles abominables qu’ils orchestrent depuis des lustres en Afrique.

-* Enfin, ce dernier soulèvement du 30 octobre 2014, avec un lourd bilan humain et matériel (32 morts, des centaines de blessés et des pertes estimées à deux cent milliards de Francs CFA). Il a été un véritable ouragan social qui, aux cris de « la patrie ou la mort nous vaincrons » a emporté le régime. Un ouragan multi-classes à dominance populaire et jeune, que Compaoré comptait tourner en guerre civile et qui a vu le saccage des domiciles de ses ministres, députés et pontes du CDP ou proches ; qui a également mis le feu à nombre d’institutions, symboles d’une indépendance illusoire de la nation : l’Assemblée nationale, des mairies, des tribunaux, des banques, le siège de la radiodiffusion. Bref, toutes institutions où se déclinent les politiques de loyautés serviles au régime. Un régime néocolonial qui tenait encore sous sa férule oppressive, tout un peuple qui, n’en pouvait plus du mépris et de l’arrogance de ces couches d’éléments véreux et socialement criminels ; ces négriers des temps nouveaux qui trustent les sommets de l’Etat et pullulent dans les institutions internationales désormais caporalisées par l’impérialisme.

Ce sont les mêmes qui sabotent la souveraineté des peuples au bénéfice des multinationales et des puissances occidentales. D’où l’indignation suscitée par le défilé ignoble des charognards de l’ONU, de l’UA ou de la CEDEAO, ces derniers jours à Ouagadougou où ils ont sonné le la, conformément aux visées de l’impérialisme, contre justement les aspirations du peuple burkinabè, à savoir : l’indépendance, le rejet de B. Comparé, du néocolonialisme, des injustices sociales, de la misère, du chômage endémique des jeunes, du népotisme, de la corruption, de l’affairisme et la gestion patrimoniale de l’Etat, des privatisations, des plans d’ajustements structurels du FMI et la Banque Mondiale, de la dette et ses effets sociaux désastreux, du pillage des ressources ; ici de l’or, pillé par des sociétés canadiennes (Iamgold - 40 à 50 T d’or/an, Avocet Mining PLC, Truegold Mining…) françaises, australiennes, presque toutes en association systématique avec le clan Compaoré. Et toutes ont refusé de consacrer 1°/° de leurs profits colossaux au développement local dans ce pays pauvre et enclavé de 17 millions d’habitants. Tout comme elles pratiquent toutes une ségrégation salariale où le technicien blanc expatrié gagne dix fois plus que son homologue local.

On comprend clairement alors, l’empressement réactionnaire du Canada à suspendre sa soi-disant aide économique ; plutôt une aide au pillage de l’or. Et on ose espérer que les forces de la transition ont compris le message du soulèvement qui met le peuple debout contre tous ces pantins qui ont permis l’installation à domicile de bases militaires françaises et américaines.

Tout comme on comprend le sens des injonctions-ingérences, pressions et menaces des négriers du grand capital en poste à l’ONU, à l’UA (Union africaine), à la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest), à l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine — et son Franc CFA colonial), ou dans les ONG du droit et de l’économie bourgeoises. On a ainsi vu cette faune internationale, se précipiter à Ouagadougou pour exiger le maintien et la garantie de l’ordre néolibéral. Toute chose qui augure d’un échec du soulèvement populaire et de sa récupération par la réaction nationale, soutenue par une France coloniale qui a exfiltré le satrape pour le mettre à l’abri en Côte d’Ivoire.

Depuis lors, les étudiants et scolaires ont repris les cours ; et comme toujours, les couches populaires et paysannes s’échinent à gagner un quotidien difficile fait de privations, de misère et de débrouille avec moins d’un dollar par jour. La bourgeoisie bureaucratico-compradore observe un attentisme prudent ; histoire de voir si la transition institutionnelle dont on annonce déjà la charte, rompt ou pas avec le régime déchu. Un régime criminellement impliqué dans des guerres civiles dévastatrices au Libéria ou en Côte d’Ivoire, et resté marqué de façon indélébile au sceau de la corruption, de l’impunité, de l’affairisme et de la prédation clientéliste.

Et si jusque là, l’opposition avait réussi, dans l’unité d’action et en lien avec les masses, à taire ses divergences idéologiques et d’intérêts, celles-ci sont devenues dorénavant manifestes sous forme de dissensions et rivalités qui opposent ici :
-* des néo-libéraux échevelés comme Diabré de l’UPC (Union pour le progrès et le changement), « chef de fil de l’opposition » et qui sur le plan programmatique ne jure que par le FMI et la Banque Mondiale. Normal pour ce cadre d’Areva !
-* des libéraux venus du CDP à l’exemple de Rock-Christian Kaboré ex-premier ministre de Compaoré, banquier et fils de banquier, Salif Diallo, ex-numéro 2 du régime avant sa tombée en disgrâce suite à des rivalités internes, ou Simon Compaoré ex-maire de Ouagadougou. Regroupés désormais au sein du MPP (Mouvement du peuple pour le progrès), ils sont rejoints par des opportunistes contestato-conservateurs en provenance du PCRV (Parti communiste révolutionnaire voltaïque) ou du PAI (Parti africain pour l’indépendance).
-* des Sankaristes de l’UNIR-PS (Union pour la Renaissance/Parti Sankariste (UNIR/PS) quelque peu légalistes comme Maître Béwendé.
-* des éléments du PCRV, dont Ibriga et Laoda, deux juristes institutionnels sans aspérité.
On a là, les conditions d’un tiraillement entre forces aux influences et aux poids inégaux dans les masses ; une inégalité qui, conjuguée avec l’absence d’une direction unique de mobilisation cohérente et populaire, constituent de toute évidence, un élément de faiblesse inapte à donner une suite révolutionnaire aux événements.

Voilà pourquoi, le souffle du soulèvement est retombé comme un soufflet ; ce qui augure des perspectives de récupérations ; soit par des officiers félons restés fidèles à B. Compaoré, ou par des éléments civils, issus du régime et aux ordres de la bancocratie mondiale.

L’heure est donc présentement à une gestation problématique de la transition dont les fondements sont élaborés en atelier d’écriture juridique par les représentants de l’opposition, des forces armées et de la société civile (les syndicats, une kyrielle d’associations citoyennes de femmes, de jeunes, la chefferie féodale et les communautés religieuses). Et depuis le 10/11/14, une charte a été trouvée qui prévoit : un « président civil, non affilié à un parti et non candidat à un mandat électif, un gouvernement ad hoc de 25 ministres et une Assemblée de transition de 90 députés » pour conduire le pays aux élections de 2015 que la bourgeoisie saura gagner quand on connaît le rapport des forces en présence :

-* La dissidence MPP d’assise bureaucratique et compradore, jouit d’une faible audience dans la société civile. Mais lui sont acquis d’importantes couches qui viennent des secteurs de la religion et de la chefferie féodale mossi. Rien que des couches conservatrices qui pèsent lourd dans le folklore électoral où classiquement c’est la bourgeoisie et les couches socialement dominantes qui l’emportent. Or, c’est avéré : la plupart des pontes de cette dissidence ont le « nerf de la guerre », bien à l’abri au Luxembourg ou dans d’autres paradis fiscaux. Et c’est vrai. Vingt six ans de cheminement avec un régime clientéliste affairiste donnent, de toute évidence, des moyens à ceux qui ont des ambitions.
-* Quant aux Sankaristes, de larges secteurs de la société civile qui chérissent l’idéal de Thomas Sankara, leur sont fidèles. C’est le cas des CAR (Comités anti-référendum), du Balai citoyen (Bc), et toute une masse de jeunes venus à la politique par les musiques militantes urbaines d’Afrique que sont le Reggae, l’Afrobeat ou l’Afrojazz…
-* Les communistes révolutionnaires burkinabè du PCRV, jusqu’ici clandestins semblent sortir du bois. Historiquement mobilisés contre le néocolonialisme et l’impérialisme, ils sont restés très enracinés dans le mouvement estudiantin. Un mouvement qui a connu des répressions sanglantes, des disparitions, et qui aujourd’hui charrie une masse d’étudiants clochardisés par les méfaits de réformes universitaires désastreuses.

Toutes ces données indiquent que la transition a du pain sur la planche : assurer la stabilité, préparer les échéances futures, résoudre les problèmes socio-économiques qui pèsent après tant d’années de régime néocolonial prébendier et basé sur le pillage, le clientélisme, la corruption et la promotion de l’incompétence. Un régime qui a associé et compromis plus d’un cadre en vue, à l’exception de ceux qu’il a marginalisés et socialement disqualifiés. Cette politique a transformé nombre d’éléments civils et militaires, en tas de consciences vides, de bedonnants pleins ou d’âmes couchées. Elle a livré le pays à l’affairisme éhonté, aux privatisations des services publics, à la gestion patrimoniale mafieuse de l’Etat ; résultat : les masses populaires et les jeunes ont été poussés, encore plus loin, dans la misère et le délitement social et culturel.

Comment repartir ou rebondir dans ces conditions ? A qui confier la conduite de la transition ? A un officier félon ? Un prélat idéaliste (c’est fort probable) ou un civil vénal ? Va-t-on continuer de rejouer le folklore électoral avec des urnes bourrées à l’avance ; et au profit de qui ? La Françafrique ? Comment renouer avec la révolution assassinée hier ? Comment éviter de répéter les échecs pour vaincre ce néocolonialisme prédateur qui saccage l’avenir des peuples en lutte pour leur souveraineté populaire et nationale.

Faute de donner une perspective révolutionnaire à ces questions, la transition court à la trahison du soulèvement populaire au Burkina-Faso
PARE Harana –AFASPA / POLEX/ Réseau International Frantz Fanon