Révélations. Les Haïtiens indésirables en France

, par Marie Barbier

Alors que la situation dégénère sur l’île ravagée 
par le choléra, les Haïtiens de France dénoncent les promesses non tenues du gouvernement qui empêche leurs proches 
de rejoindre l’Hexagone.

La semaine dernière, lorsqu’il a vu Éric Besson à Orly accueillir en grande pompe trente-cinq chrétiens d’Irak, Yves Pierre-Louis a vu rouge. « Et nous, on nous traite comme des chiens. Vous savez pourquoi ? Parce qu’on est des Blacks, parce qu’on est haïtiens. » Ultime humiliation pour ce Français originaire de l’île, qui, depuis le séisme, tente de faire venir en France ses deux nièces : Kelandine, huit ans, fille de son frère et de sa belle-sœur, tous deux morts dans le tremblement de terre, et Laoma, onze ans, fille du frère de sa femme, lui aussi décédé le 12 janvier dernier. Mais l’ambassade de France à Port-au-Prince refuse de lui délivrer les visas. Et comme de nombreux Haïtiens de France ou Français 
d’origine haïtienne qui ont cru aux promesses du gouvernement français, Yves Pierre-Louis se retrouve démuni et désemparé alors que le choléra s’abat sur l’île.

Un gouffre entre les discours et la réalité

Au lendemain du séisme, Éric Besson annonçait pourtant un « dispositif exceptionnel d’accueil » des victimes du séisme comportant, entre autres, un allégement des conditions du regroupement familial et des facilités accordées pour la délivrance des visas. Des consignes toujours en vigueur d’après l’ « ancien » ministère de l’Immigration, qui assurait encore la semaine dernière que les préfectures ont pour ordre de traiter en priorité et avec plus d’indulgence les dossiers haïtiens.

Pourtant, le gouffre entre le discours officiel et la réalité est colossal. « Il n’y a eu aucune amélioration, bien au contraire, dénonce l’avocate Judith Duperoy-Paour. Les Haïtiens y ont cru, alors que ces annonces étaient uniquement destinées à satisfaire l’opinion publique. C’est un peu comme frapper une personne déjà à terre. » Car les associations sont unanimes : ces mesures n’ont jamais été mises en place. Alors que le ministère assure que les originaux ne sont plus exigés pour déposer un dossier, les témoignages affluent de demandes refusées, faute d’actes authentiques. Or, dans un pays où le bâtiment des Archives nationales n’existe plus, se procurer des originaux relève de la gageure… Ainsi, Nacela Jean, que nous avions rencontrée en août dernier (lire l’Humanité du 24 août), tente depuis des mois de retrouver son extrait d’acte de naissance indispensable au dépôt de son dossier à l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii). Cette Haïtienne a laissé au pays ses trois fils de dix-huit, quinze et treize ans à la charge de sa sœur, qui a disparu dans le séisme. Depuis, les enfants sont livrés à eux-mêmes. Nacela part en décembre en Haïti, tenter de trouver elle-même ce document.

Agé de seize ans, Il est tout seul là-bas

Quand ce n’est pas l’Ofii, c’est l’ambassade de France qui impose des conditions drastiques pour obtenir des visas. « Il suffit qu’il y ait le mot “étranger” pour que ça provoque la suspicion, déplore Nicole Launey, de la Ligue des droits de l’homme. Cette arrogance des préfectures et de l’ambassade tue : il y a des gens qui vont mourir à cause de ces refus de visas. » Dans toutes les familles en France, cette crainte est évidemment omniprésente. Et chaque ouragan ou épidémie l’accroît davantage. Depuis la mort de sa compagne, en 2007, Jean-Louis Soublin essaie de faire venir en France son beau-fils, aujourd’hui âgé de seize ans et dont il a juridiquement la tutelle. Ses demandes de visa ont toutes été refusées. Il a eu très peur après le séisme quand le garçon l’appelait en lui racontant qu’il allait « gratter dans les maisons » pour trouver à manger. « Je voyais bien à la télé qu’on tirait sur les pillards, mais je ne peux pas lui envoyer de l’argent parce qu’il est mineur. Il est tout seul là-bas, toute sa famille est en France. »

Souvent dans l’impossibilité de se rendre sur place, les familles doivent organiser leurs démarches depuis la France. « Les parents sont désespérés parce que leurs enfants sont tout seuls là-bas, dans les files d’attente, durant des nuits entières », raconte Agnès Cluzel, du Mrap 93. Une solution pourrait pourtant facilement être mise en place : organiser un accueil des enfants isolés qui ont des parents en France et faciliter leurs démarches.

Mais, faute de réponse des autorités, la seule solution aujourd’hui envisagée par les associations est le contentieux juridique. Pour l’instant, une seule famille est montée au créneau : les Astréide (lire l’Humanité du 24 août). Par deux fois, le tribunal administratif a donné tort au préfet de l’Essonne qui refusait à ce couple de faire venir les trois fils du mari parce qu’il manquait à leur appartement six mètres carrés… Le regroupement désormais accepté, c’est l’ambassade de France qui réclame un acte de disparition de la mère. En attendant cette procédure qui peut prendre des semaines, les enfants restent au centre de la Croix-Rouge, à Port-au-Prince, et espèrent être en France pour Noël.

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