CONGRES MARX INTERNATIONAL, UNIVERSITE DE NANTERRE, 0CTOBRE 2007

Reprendre la balle au bond : Fanon/Said TABLE RONDE autour de la pensée de F. Fanon, LE SAMEDI 6 OCTOBRE DE 9H30 A 11H30

, par Christiane Chaulet Achour

Dans ma contribution précédente mise en ligne (intervention à la Fête de L’Huma. en septembre 2006), j’avais attiré l’attention sur le professeur de Littérature comparée, critique littéraire éminent et militant de la cause palestinienne, Edward W. Said, trop peu connu en France.
C’est sur son rapport à l’œuvre de Fanon que je suis revenue dans mon intervention du samedi 6 octobre 2007. En effet, dans la suite de ce qu’évoquait Serge Guichard comme objectif pour le réseau Fanon - Espaces-Marx, de repenser les représentations car sans réfléchir sur les aliénations issues du colonialisme, on ne peut avancer dans notre réflexion sur les enjeux de l’universel, je rejoins cette idée d’une « utopie » de Fanon dynamisante : elle est mobilisatrice comme l’a rappelé Victor Permal ; elle propose des « stratégies résistantes et émancipatrices ».
Mon intervention est très spécifique puisqu’elle focalise sur un domaine dans lequel nous baignons tous mais pour lequel on ne fait pas toujours l’effort de revoir de schémas de pensée et de représentation justement : la littérature. Ce que j’entends par littérature, ce sont tous ces récits qui nous entourent, dans lesquels nous baignons dès qu’on ouvre un poste de télé, qu’on écoute une radio ou qu’on va au cinéma, toutes ces « narrations » pour reprendre le terme d’E. W.Said. Bien entendu, aussi, la littérature au sens plus classique du terme : celle des livres qui débordent à profusion dans les librairies et de moins en moins comme loisir et plaisir.
Dans la réflexion débouchant sur des analyses concrètes, E.W. Said a initié ou systématisé une réflexion sur la décolonisation, sur le statut et la fonction de l’intellectuel, et, plus généralement, sur le postcolonialisme, à partir du déplacement du point de vue de lecture des œuvres littéraires et de la confrontation de regards. Comme Gayati Spivak et Homi K. Bhabha, bien que différemment, E. W. Said est toujours revenu sur les textes de Fanon, reprenant la balle au bond. Ainsi, dans Culture et impérialisme (Fayard et Le Monde diplomatique, 2000 pour la traduction française par Paul Chemla), à la p. 374, il éprouve le besoin de justifier le recours fréquent qu’il fait à l’œuvre de Fanon et il écrit : « Si j’ai tant cité Fanon, c’est parce qu’il exprime en termes plus tranchés et décisifs que tout autre un immense basculement culturel, du terrain de l’indépendance nationale au champ théorique de la libération. […] Fanon est inintelligible si l’on ne voit pas que son œuvre est une réaction à des constructions théoriques produites par la culture du capitalisme occidental tardif, reçue par l’intellectuel indigène du tiers monde comme une culture d’oppression et d’asservissement colonial. »
A la suite de Fanon et avec les adaptations nécessaires à son temps, Said n’a jamais cessé d’approfondir « la structure de l’oppression » pour cerner « ce que l’oppresseur projette sur l’opprimé » avec comme champ privilégié mais non exclusif, pour Fanon, la violence coloniale française projetée sur le peuple algérien et, pour Said, la violence israélienne sur le peuple palestinien.
Le choix d’analyse de Said se porte sur le roman car c’est le genre où se déploie le récit que les hommes font de leurs aventures : on peut donc parler plus généralement de « narrations ». Son regard et sa méthode dont le principe est de « superposer » les expériences des dominants et des dominés, de l’Empire et des territoires occupés, est de ne pas ériger un « mur » entre eux : car tous participent à notre représentation du monde. Mais ce à quoi on assiste depuis des siècles, c’est à la propension de l’Occident a érigé ses « chefs d’œuvres » ou ses récits plus communs comme inviolables et étanches aux expériences de ce qui n’est pas lui. Said propose une « lecture en contrepoint » qui, relisant les récits impériaux, cherche à entendre les voix sourdes des dominés et des périphériques : « Ignorer ou négliger l’expérience superposée des Orientaux et des Occidentaux, écrit-il p.23, l’interdépendance des terrains culturels où colonisateurs et colonisés ont coexisté et se sont affrontés avec des projections autant qu’avec des géographies, histoires et narrations rivales, c’est manquer l’essentiel de ce qui se passe dans le monde depuis un siècle ». Plus loin (p.117), il précise : « Concrètement, "lire en contrepoint", c’est lire en comprenant bien ce qui est en cause quand une romancière signale l’importance d’une plantation coloniale de canne à sucre pour le maintien d’un style de vie bien précis en Angleterre […] il faut élargir notre lecture des textes pour y inclure ce qui en a été autrefois exclu par la force – dans L’Etranger , par exemple, tout le passé du colonialisme français et sa destruction de l’Etat algérien, plus l’émergence postérieure d’une Algérie indépendante (que Camus a combattue) ».
C’est justement ce que Said trouve chez Fanon, la capacité qu’il a eue, dès Peau noire, masques blancs, à « lire » (au sens fort du terme) des récits et des cultures que l’Europe, (l’Occident) occultait ou larguait en périphéries. Et il suggère que c’est sans doute le sens qu’il faut donner au désir de Fanon de faire émerger « l’homme total que l’Europe a été incapable de faire triompher ». Pour lui donc, Fanon est incontournable dans la critique de l’européocentrisme dont les effets s’exercent toujours dans les inégalités d’aujourd’hui.
Il souligne aussi la méfiance de Fanon pour une « rigidité glacée » que peut produire un nationalisme de substitution, de remplacement, des anciens maîtres par les nouveaux. Ainsi, reprenant après d’autres commentateurs le trio shakespearien : Prospero/Caliban/Ariel, Said cite Fanon pour éclairer sa propre position qui est une mise en garde contre le remplacement d’une maîtrise par une autre maîtrise. P. 306, il affirme : « Les dangers du chauvinisme et de la xénophobie (« l’Afrique aux Africains ») sont très réels. Il est de loin préférable que Caliban voie son histoire comme un aspect de celle de tous les hommes et femmes assujettis, et comprenne la vérité complexe de sa situation historique et sociale ». On peut y lire une méfiance vis-à-vis de ce qu’on désigne par la notion de communautarisme.

Je souhaite inciter à relire Fanon, bien sûr, mais à lire aussi un de ses « prolongateurs » les plus perspicaces pour, à notre tour, mieux équiper nos « représentations ». C’est cela, sans doute, qui doit permettre l’émergence d’un humanisme tel que définit par Achille Mbembé dans son entretien : « Qu’est-ce que la pensée postcoloniale ? » dans la revue Esprit en décembre 2006. Et c’est en le citant que je voudrais finir :

« La pensée de la postcolonie est une pensée de la vie et de la responsabilité, mais à travers le prisme de ce qui dément les deux. Elle se situe en droite ligne de certains aspects de la pensée noire (Fanon, Senghor, Césaire et autres). Elle est une pensée de la responsabilité, responsabilité en tant qu’obligation de répondre de soi-même, d’être garant de ses actes. L’éthique sous-jacente à cette pensée de la responsabilité est l’avenir de soi au souvenir de ce que l’on a été entre les mains de quelqu’un d’autre, au souvenir des souffrances que l’on a endurées du temps de la captivité, lorsque la loi et le sujet étaient divisés.
La pensée postcoloniale ne peut pas ne pas valoir pour le rapport de l’Europe à elle-même. Si l’on devait appliquer les postulats de la théorie postcoloniale à la France par exemple, on dirait que depuis la Traite des esclaves et la colonisation, il n’y a pas d’identité française ou de lieux français de mémoire qui n’englobent simultanément l’ailleurs et l’ici. En d’autres termes, l’ailleurs est constitutif de l’ici et vice versa. Il n’y a plus de « dedans » qui serait coupé d’un « dehors », un passé qui serait coupé du présent. Il y a un temps, celui de la rencontre avec l’Autre, qui se dédouble constamment et qui consiste, non dans la scission, mais dans la contraction, l’enroulement et la jonction. Voilà, en tout cas, une géographie et une carte du sujet qui permettraient de poser d’une autre manière les questions brûlantes de la banlieue, de la nation, de la citoyenneté, voire de l’immigration. »