Repentance et colonisation Texte-Débat ; 16 septembre 2007

, par Sébastien Jahan

Ce texte s’inspire en partie de l’introduction du livre Histoire de la colonisation : réhabilitations, falsifications, à paraître aux Indes savantes en octobre 2007 (écrite en collaboration avec Alain Ruscio)

"(...) La mode de la repentance est une mode exécrable. Je n’accepte pas que l’on demande aux fils d’expier les fautes des pères, surtout quand ils ne les ont pas commises. Je n’accepte pas que l’on juge toujours le passé avec les préjugés du présent. Je n’accepte pas cette bonne conscience moralisatrice qui réécrit l’histoire dans le seul but de mettre la nation en accusation". Tout au long de sa campagne présidentielle, le candidat Nicolas Sarkozy n’a pas ménagé sa salive pour fustiger ceux qu’il appelle "les adeptes de la repentance" : l’extrait du discours cité a été prononcé à Caen le 9 mars 2007, mais l’on en trouverait des versions analogues à Nice, à Toulon, à Poitiers, et jusqu’au soir du 6 mai, où le président élu a resservi les plats de la repentance présentée comme "une forme de haine de soi". Ces propos répétés à satiété étaient toujours pimentés d’une exhortation à "être fier de la France et de son passé", à ne pas rougir d’un pays qui "n’a pas commis de crime contre l’humanité, ni de génocide", à respecter une ancienne puissance coloniale qui a "tant oeuvré pour la civilisation et le développement et si peu pour l’exploitation"...

La charge sarkozienne contre la soi disant mode de la repentance ne vient pas de nulle part. Elle emprunte sa tonalité et son vocabulaire à un courant intellectuel très fortement médiatisé qui fait ses choux gras de cette tendance qu’auraient les Français à s’auto-flageller en dénigrant leur pays et leur histoire... Parmi ces auteurs, on trouve en première ligne le philosophe Pascal Bruckner - lequel attribue cette attitude à l’émergence d’un "dolorisme" ou d’un "masochisme" occidental - mais aussi l’historien Max Gallo, récemment intégré à la cour présidentielle, qui dans son essai Fier d’être Français se laisse aller à un réquisitoire grotesque : "ceux qui condamnent la France (...) veulent qu’elle s’agenouille, baisse la tête, avoue, fasse repentance, reconnaisse ses crimes et, tondue en robe de bure, se laisse couvrir d’insultes, de crachats, heureuse qu’on ne la viole qu’en chanson et qu’on ne la brûle que symboliquement chaque nuit". Ajoutons à ce bref florilège, l’universitaire Daniel Lefeuvre, auteur d’un ouvrage intitulé Pour en finir avec la repentance coloniale dans lequel il s’en prend aux fanatiques de la légende noire coloniale qu’il assimile à des "falsificateurs

Mais où sont donc ces hordes de dangereux repentants ? Peut-on mettre un visage sur ceux qui s’ingénieraient à salir les pages glorieuses de notre histoire, semant ainsi les germes de la désunion, de la honte et du relâchement moral ? Hélas, nos auteurs peinent à circonscrire et à identifier le foyer de la conspiration. Et pour cause : il semble bien que la repentance existe surtout dans l’esprit de ceux qui la dénoncent. Que ses adeptes soient de ces ennemis imaginaires, ourdissant dans l’ombre leur complot fantasmé, habituels faire-valoir de ceux qui ont besoin de croire en l’anti-France pour s’ériger en dernier rempart des valeurs occidentales chancelantes... Car rares sont les historiens du colonialisme, les militants associatifs ou politiques, ou les simples citoyens descendants de populations colonisées qui utilisent aujourd’hui ce terme, à connotation religieuse et pénitentielle, de "repentance". Il ne s’agit pas de s’agenouiller pour implorer pardon, mais simplement d’attendre de la France qu’elle reconnaisse ses erreurs, particulièrement les crimes commis durant l’ère coloniale et postcoloniale, voire qu’elle dénonce le fait colonial en lui-même comme une faute lourde de conséquences pour les peuples ainsi dépossédés de leurs ressources et de leur destin. Repentance non, reconnaissance oui. Il n’est donc pas question de demander à la France de s’humilier, ni de se détester, mais simplement de lui faire admettre que ses actes n’ont pas toujours été à la hauteur des principes qu’elle revendique au fronton de ses édifices publics. Et ce, afin d’éviter que pareilles injustices ne se reproduisent à l’avenir. Comment donc d’excellents républicains tels que Max Gallo peuvent-ils rester à ce point insensibles aux regrets et aux désirs de gens qui aiment la France jusqu’à exiger d’elle le plein accord de ses politiques avec ses valeurs fondatrices ?

Les champions de l’anti-repentance sont on le voit plutôt doués pour enfoncer des portes ouvertes et faire sortir de leur escarcelle magique de nouveaux périls. Leur scène favorite est incontestablement l’histoire de la colonisation. Ils parlent beaucoup de cette période, attentifs surtout à traquer le moindre abus de langage, la moindre comparaison hasardeuse, chez ceux qui argumentent plus ou moins bien autour de la violence du système. Ce faisant, ils contribuent à occulter ou à relativiser l’oppression, la brutalité, le racisme inhérents à la colonisation. Le procédé est simple qui consiste à monter en épingle les excès d’un Claude Ribes ou d’un Dieudonné, pour mieux crier à la falsification ou au délire mémoriel, mieux disqualifier le discours anticolonial, se hisser alors au-dessus de la mêlée et s’ériger en modèle de pondération et d’honnêteté intellectuelle. Un grand classique est de faire passer pour banalisée la thèse assimilant la colonisation à une entreprise génocidaire et de pointer les déclarations marginales qui utilisent à tort et à travers le mot génocide (pour désigner des événements qui n’en sont pas comme la traite négrière ou la guerre d’Algérie...). Mais, ce faisant, on minimise ce que la colonisation a pu entraîner avec elle, dans ces mêmes contextes ou dans d’autres, de crimes de masse, voire de violences génocidaires ponctuelles, abouties ou avortées. On enfonce donc à nouveau une porte ouverte, dans laquelle Sarkozy peut aisément s’engouffrer à son tour, en clamant que la France n’a commis "ni crime contre l’humanité, ni génocide". De tels propos tiennent du négationnisme pur et simple. La déportation par la France d’un million d’esclaves ne serait donc plus un crime contre l’humanité ? Que dire aussi de la participation des Français à l’extermination des Caraïbes ou encore des tentatives d’anéantissement des peuples autochtones de Nouvelle Calédonie ?

Les repentants n’ont pas de noms, mais, à en croire nos auteurs et le président Sarkozy, ils ont un profil bien particulier. Ce sont des personnes qui se complaisent dans le statut de victimes. Mais pas de ces victimes légitimes de l’insécurité, oubliées jusqu’à il y a peu au profit des délinquants et des criminels, pas de ces victimes que le président aime réconforter devant les caméras. Non. Il s’agit plutôt de professionnels de l’oisiveté et de la jérémiade, de fraudeurs de la mémoire offensée, qui n’ont plus de raison de se plaindre, soit que leurs motifs n’aient rien de recevable, soient qu’eux mêmes revendiquent réparation pour des préjudices qu’ils n’ont pas directement subis. La victimisation serait donc la meilleure compagne de la pro-repentance. Ce thème a d’ailleurs permis à Nicolas Sarkozy quelques rapprochements audacieux avec le contexte social, lorsqu’il a stigmatisé "ceux qui au lieu de se donner du mal pour gagner leur vie, préfèrent chercher dans les replis de l’histoire une dette imaginaire que la France aurait contractée à leur égard". Le lien est fait entre anti-France et assistanat, par le biais implicite de l’immigration...

Sans même entrer dans le débat des conséquences actuelles de la fracture coloniale, cette auto-exonération de la France aboutit en pratique à nier aux héritiers des victimes de la colonisation le droit à une reconnaissance que la France n’a jamais accordé à leurs pères et aïeux. Persister dans le silence et le déni n’est évidemment pas le meilleur moyen de faire renoncer au statut de victime, si l’on admet avec les penseurs de la psychologie sociale que ce n’est pas l’oubli, mais bien la reconnaissance et le travail de mémoire collective qui ’dévictimisent’ et dignifient. D’autre part, l’auto-exonération que contient le discours sur l’anti-repentance, est d’une insigne arrogance. La décision de tourner la page est ainsi prise unilatéralement, excluant toutes les autres voix, en premier lieu celles des historiens et des chercheurs des pays anciennement colonisés. En ce sens, le discours sur l’anti-repentance reflète bien la prétention de l’Occident blanc à décider pour le reste du monde.
A force d’être ressassé, ce discours érige en outre feu l’article 4 de la loi du 23 février 2005 en doctrine officielle. Revendiquer en bloc la fierté de l’histoire nationale, c’est évidemment nous dire qu’il y a des aspects positifs de la colonisation. Dans le même temps, Nicolas Sarkozy et ses inspirateurs enjoignent à chacun de ne pas "juger le passé", interdisant de la sorte à l’historien de se comporter en citoyen ordinaire et au citoyen ordinaire de s’approprier comme il l’entend son histoire. Etrange déontologie. Qui n’est en fait que le cache misère d’une pensée philocoloniale plus ou moins mal assumée, plus ou moins mal dissimulée derrière l’intention de fédérer tous les Français sous la bannière d’un pays à l’infaillibilité quasi pontificale. Cette version déculpabilisée de l’histoire de France, des Croisades à l’Empire colonial, est au fond l’idéologie fondatrice d’une Identité nationale qui, comme le prouve l’intitulé du ministère de Brice Hortefeux, fait de l’immigré une menace potentielle, un vecteur préférentiel de l’anti-France. Le message adressé aux populations d’origine étrangère vivant chez nous ou aspirant à y vivre est une version édulcorée du slogan frontiste : "La France tu l’aimes ou tu la quittes". C’est aussi un instrument de division, l’arme favorite d’une droite qui cherche à briser le front des opprimés pour imposer la loi des exploiteurs. Ce n’est donc pas la mémoire qui dresse les murs et "nourrit la haine de l’autre". C’est bien plutôt la Vérité officielle, celle qu’en matière d’histoire le président Sarkozy élabore sous nos yeux, qui diabolise et exclut. En rejetant de notre passé ceux qui ont souffert des défaillances de la France généreuse, en imposant le silence et l’oubli, le discours sur l’anti-repentance renforce la concurrence des mémoires bien plus qu’il ne l’apaise. Il accentue aussi la fracture mémorielle entre la France et ses anciennes colonies, tant il est vrai que décréter qu’il faut en finir avec le mea culpa, c’est prolonger de manière pernicieuse la disqualification de l’autre et le déni de son existence, déjà à l’oeuvre à l’époque coloniale.

Tout récemment, cependant, le président Sarkozy semble avoir fait sienne cette exigence de "reconnaissance sans repentance". Le début de son discours prononcé à l’Université de Dakar le 26 juillet 2007, devant des étudiants sénégalais, évoquait la traite et l’esclavage, les qualifiant de "crimes contre l’humanité toute entière" et admettait que la colonisation avait été "une grande faute". Ce changement de tonalité surprend. Traduit-il une évolution de la pensée du président ? A coup sûr, non. On peut évidemment imaginer que Nicolas Sarkozy a adapté ses déclarations à son public africain, réservant l’antienne de l’anti-repentance à un usage interne, à l’attention de cet électorat de droite dure qu’il entend bien fidéliser Surtout, cette longue confession des fautes du passé lui permet de mieux faire avaler le passage qui suit, un des passages les plus cyniques de son discours : "La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution". La colonisation n’est pas responsable de l’état présent de l’Afrique : c’est une façon de dire que, depuis les indépendances, la France n’intervient plus dans les affaires du continent. Si Nicolas Sarkozy veut bien confesser les errements du passé, c’est donc pour mieux se dédouaner des responsabilités d’aujourd’hui : l’aveu coûte au final peu cher, s’il permet de faire oublier le soutien aux dictateurs corrompus, le rôle de nos services secrets dans des assassinats politiques, la prédation des ressources pétrolières, minières, sylvicoles, la complicité de génocide au Rwanda, les ventes d’armes aux pays en guerre, bref, la pérennité de la Françafrique... La suite du discours de Dakar est encore plus stupéfiante : en considérant que "l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire", que son attachement à la tradition et à la répétition des gestes ancestraux lui ôte la faculté d’innover, Nicolas Sarkozy reprend à son compte les théories pseudo scientifiques qui servirent au XIXe siècle à justifier la "mission civilisatrice" : on ne trouve guère aujourd’hui ce type d’élucubrations que dans les ouvrages racistes et ultranationalistes de l’historien d’extrême droite Bernard Lugan... Cet ultime renversement est le plus spectaculaire : après avoir dénoncé la colonisation, Nicolas Sarkozy en fait ouvertement l’apologie. Car c’est elle, dit-il, qui, avec l’islam et la chrétienté, a "ouvert les coeurs et les mentalités africaines à l’universel et à l’histoire" !

Si il y a une vertu au discours de Dakar, c’est qu’il nous montre bien que la reconnaissance des crimes du passé ne fera pas disparaître pour autant la discrimination, le racisme, les expulsions de sans papiers, les magouilles de la Françafrique... Mais les discours sur l’anti-repentance, s’ils ne sont pas la source des problèmes, restent symptomatiques d’une idéologie dominante. Ils constituent un outil au service de l’exploitation capitaliste et d’un nationalisme exclusif et étriqué. Ils restent un moyen de banaliser dans l’opinion la stigmatisation de tous ceux qui luttent aujourd’hui contre les formes nouvelles du colonialisme.