Regards croisés Fanon/Césaire

, par Alice Cherki

Je vous remercie d’avoir eu cette idée de regards croisés Césaire/Fanon. Je vous en remercie d’autant plus que cela a été pour moi l’occasion de reprendre langue de façon très forte avec Aimé Césaire et surtout son parcours, son œuvre aussi bien poétique que politique.

N’attendez pas de moi un exposé structuré. Je vous invite plutôt à une navigation inachevée entre deux hommes, deux parcours, où contrairement aux idées reçues les convergences l’emportent sur les différences.

J’évoquerais trois moments : Une rencontre avec Césaire en Martinique en 2004, sa réaction à la disparition de Fanon en 1961 et enfin le regard critique porté par les deux hommes sur le colonialisme, à travers leurs contestations des thèses développées par Octave Mannoni en 1950 dans son ouvrage Psychologie de la colonisation

I) Martinique 2004

Participer à cette rencontre aujourd’hui, c’est, pour moi, disais-je, reprendre langue avec quelqu’un qui m’a fait l’honneur de m’inviter dans ces charmants rendez-vous rituels du matin à la mairie de Fort-de-France. C’était en 2004. Je suis alors conviée en Martinique à l’occasion d’une rencontre autour de Fanon. J’y arrive déjà inscrite dans mon rapport avec Fanon, avec l’homme et sa pensée. C’est d’ailleurs à ce titre que je suis invitée, accompagnée d’Olivier Fanon, le fils trop discret de Frantz, à la demande de Césaire. Nous avions été merveilleusement reçus par la mairie et surtout la manifestation avait été organisée ,me semble-t-il, pour que se produisent à part égale Antillais et Algériens.

Beaucoup d’autres personnes ont parlé de cet homme plutôt petit de taille, surtout à son âge, élégamment vêtu, de cette élégance que l’on peut considérer comme un point de croisement avec Fanon, et à son âge d’une totale écoute et bienveillance à l’égard de ses invités. J’étais moi-même légèrement sur la défensive et je ne voulais pas « me faire avoir » par l’hommage rendu aux vieillards célèbres. Ma toute petite enfance avec « Maréchal nous voilà » et le lever du drapeau m’avaient effectivement rendue totalement allergique à toute célébration de cet ordre. Je ne m’étendrai pas sur cette rencontre si ne c’est pour vous dire que dans une absence de séduction totale et sans aucune sénilité, mais avec une grande prudence, Césaire m’a confié qu’actuellement il était en train d’apprendre les langues des Hindous qui étaient venus remplacer les noirs aux Antilles dans certains travaux et dont Serge Letchiny, l’actuel maire de Fort-de-France, était un descendant. Il m’offrit son Toussaint Louverture avec une dédicace où il dit son émotion et sa reconnaissance pour mon dévouement à Fanon.

Après coup, je n’ai pu m’empêcher de penser que ce terme de dévouement ne faisait pas partie du vocabulaire de Fanon. Imperceptible ligne de différence Pour Fanon on n’était pas dévoué à une personne ou à une cause fut elle celle du peuple, on luttait pour la libération
Enfin, j’ai pu dans ma naïveté (je ne savais pas, qu’il avait déjà beaucoup répondu à cette question depuis 1975), lui poser la question que j’avais envie de lui poser depuis des années, qui était : Pourquoi avait-il choisi en 45/46 d’opter pour la départementalisation, c’est-à-dire faire que les Antilles deviennent des départements français, à une époque où le fait que l’Algérie, soit trois départements français, faisait déjà question.

Sa réponse fut claire et ne variait pas par rapport aux autres interlocuteurs qui avaient déjà dû lui poser cette question et, d’une certaine façon, je l’ai comprise même si je ne peux pas, compte tenu de la différence d’histoire, y souscrire. Ce choix était pour lui comme un passage. Il s’agissait, dans un premier temps, de satisfaire l’aspiration du petit peuple antillais à acquérir les mêmes droits sociaux et autres que les gens de ce que l’on appelait à l’époque la métropole. C’était une étape nécessaire qui pouvait conduire à une préservation de la singularité antillaise, ce que 10 ans plus tard il a reconnu ne pas avoir eu lieu. Si j’avais posé cette question à Césaire dont par ailleurs j’admirais intensément le côté poétique et même l’homme, c’est parce que j’avais été bercée de ce que l’on pouvait inscrire comme différence.
Fanon, de 13 ans plus jeune, je l’avais toujours entendu dire (quelque soit son immense respect pour Césaire et son affection) que s’il avait fait la campagne de Césaire en Martinique dans ces années 45, entraîné par tout un mouvement, il n’avait jamais compris l’option de Césaire pour la départementalisation. Mais il avait souscrit à ces phrases du discours politique de Césaire :

« Quand je tourne le bouton de ma radio, que j’entends qu’en Amérique des nègres sont lynchés, je dis qu’on nous a menti : Hitler n’est pas mort ; quand je tourne le bouton de ma radio, que j’apprends que des Juifs sont insultés, méprisés, pogromisés, je dis qu’on nous a menti : Hitler n’est pas mort , que je tourne enfin le bouton de ma radio et que j’apprenne qu’en Afrique le travail forcé est institué, légalisé, je dis, que, véritablement, on nous a menti : Hitler n’est pas mort. » [1]

Je l’avais entendu dire aussi en plaisantant dans les années 55/56, moitié plaisantant, moitié sérieux que au premier colloque des artistes des écrivains noirs à la Sorbonne en octobre 56, ils étaient toute une bande plus jeune effectivement, francophones et anglophones, qui voulaient que les » vieux « Senghor, Damas, Césaire prononcent et mettent en avant l’idée et la réalisation d’une confédération des caraïbes. Ainsi donc la différence était évidente, superficielle mais évidente.
En fait, malgré les treize ans qui les séparaient, aussi bien Césaire que Fanon ont traité la société martiniquaise de leur l’époque, et pas seulement les blancs, dans les mêmes termes.

Ils étaient de même origine, de famille de petits fonctionnaires, d’une certaine façon, avec treize ans d’intervalles, les mêmes référents,même si l’enfance de césaire fut plus pauvre .Ils avaient aussi la même impatience vis-à-vis de leur société de naissance, traités par Césaire « de petits bourgeois de couleur adoptant les mêmes préjugés que les Européens », Cesaire n’a cessé de dire combien il était « content de quitter la Martinique et cette société martiniquaise. Fanon a largement théorisé cette expérience dans PNMB en parlant de ces Antillais entièrement identifiés à l’agresseur, aux valeurs de la société blanche, aliénés dans la langue, la culture et l’idéal.Je vous renvoie a PNMB,mais également au texte « Antillais Africains » [2]

Beaucoup d’entres vous connaissent ma liberté de parole,et comprendront le sentiment assez étrange de me retrouver place du colonel Fabien, un sanctuaire du parti communiste français pour évoquer Césaire qui a quand même écrit une lettre à Maurice Thorez pour dire les raisons pour lesquelles il démissionnait du PC Fet Fanon qui a sans cesse pendant très longtemps interpellé, apostrophé le PC français et qui a été mal vu par ce même parti pendant très longtemps et même parfois attaqué.

II) Algérie 1961

Continuons. S’il m’est venu directement à l’esprit ce que Césaire avait prononcé à la mort de Fanon quand on m’a proposé de participer à cette rencontre, c’est que je savais que Césaire avait été extrêmement affecté par la mort de Fanon. Dès décembre 61, dans Jeune Afrique, Césaire disait de Fanon : « Celui qui vous empêche de vous boucher les yeux et de vous endormir au ronron de la bonne conscience ».
Et puis ce poème Par tous mots Guerrier-silex :

« …et l’accueil et l’éveil de chacun de nos maux/je t’énonce/ FANON/tu rayes le fer/ tu rayes le barreau des prisons/ tu rayes le regard des bourreaux/guerrier-silex/ vomi par la gueule du serpent de la mangrove »

Césaire a consacré plusieurs épitaphes à des gens qui lui étaient très proches, qui chaque fois a suscité pour lui un poème. Leon Damas, Miguel Asturias et plus tard Senghor et Alioune Diop... et bien d’autres. D’ailleurs pour Léon Damas, aussi Cesaire évoqua la métaphore du silex qu’il utilisa pour Fanon.

La métaphore du silex et la métaphore de la mangrove sont les deux points qui sont à la fois de réciprocité et de distance dans l’inspiration poétique de Césaire. Le guerrier silex, celui qui va couper, qui va se dresser et la mangrove inquiétante angoissante, indécidable, ses méandres entre terre et mer, embouchure où à la fois peuvent surgir la pourriture et le limon, la démission et la résistance, l’échouage des discours et la subversion d’une ultime parole à la mer.

Césaire situe Fanon dans ce lieu-même aux prises avec la mangrove. Césaire est alors habité par la mangrove. N’a-t-il pas écrit un poème dans le même temps sur la « condition mangrove » que je vous invite aussi à lire, dans cette mangrove ambivalente qui a la fois respire, et tue à la fois mortifère et lieu de vie, marécage qui peut à la fois respirer et détruire sans doute.

Ce que j’avance n’est qu’une hypothèse, une spéculation : Césaire s’est tenu plus près de la mangrove que Fanon.
Fanon s’en était détourné. Césaire interrogeait les « entrailles » de l’Afrique, Fanon souffrait pour son devenir.
Mais rappelons-nous il y a une large différence, 13 ans les séparent et aussi (c’est une banalité de le dire), de formation. L’un était beaucoup plus littéraire, l’autre plus philosophe et psychiatre, agissant sur la souffrance. Et pourtant que de points communs.

Outre cette même expérience à 13 ans d’intervalle, d’une même société, d’une même couleur de peau, on pourrait presque dire la même grand-mère, le même père, le même terrain de foot, le même village où l’on va retrouver les grands parents, la même impatience devant cette société martiniquaise, le désir de respirer en dehors d’elle, la même passion de la langue aussi. Car si Césaire était authentiquement poète, Fanon ne l’était apparemment pas, mais ils avaient tous les deux un rapport assez proche au corps qui exprime la langue, quelque chose qui est (Fanon le dit dans PNMB) de faire passer par le corps la pensée pour que ce soit entendable, perceptible d’un corps à corps. Il est sûr que ce n’était pas l’expérience de Karl Marx, certainement beaucoup plus clivé dans ce domaine entre le corps et la pensée.

Césaire avait dit de Fanon : « Peut être fallait-il être antillais, c’est-à-dire si dénué, si dépersonnalisé, pour partir avec une telle fougue à la conquête de soi et de la plénitude ». Je ne suis pas sûr que le chemin de Fanon ait eu pour objet la conquête de la plénitude mais bien plutôt une quête de faire advenir un sujet à l’humanité. Malgré des chemins que tout le monde considère comme différents (l’un est mort à 92 ans et l’autre à 36), tous deux cherchaient à inscrire la singularité de l’être humain quelque soit sa couleur pour parvenir à l’universalisme. Et là, c’est très paradoxal qu’on n’entende pas qu’il s’agissait de la même quête et, sur cette question fondamentale, où est la différence, où est le regard et où est le proxime.

Peut-être qu’on pourrait dire que Césaire était plus culturel, moins politique que Fanon plus pris dans quelque chose qui serait une société dans laquelle il fallait inscrire l’identité de la couleur comme positive, alors que Fanon à mon sens, était un peu au delà de cette question de l’identité par la couleur. Mais toujours dans le même vecteur de restaurer l’humanité de celui auquel elle a été déniée. Une projection vers l’humanisme, un universalisme, c’était le même projet pour l’un et pour l’autre. Celui de Fanon était plus politique, plus dans la désaliénation radicale du peuple colonisé pour que s’inscrivent de nouveaux rapports à l’homme universel. Peut-être que Césaire pensait davantage à une inscription bout à bout, petit à petit.

III) Madagascar 1947

Et pourtant je terminerai là-dessus, sur le rapport entre PNMB de Fanon et Le Discours sur le colonialisme de Cesaire. Ce qui n’a, à ma connaissance jamais été évoquée, c’est comment l’un et l’autre interrogent et répondent à Octave Mannoni, ayant publié dans les années 50, à propos des révoltes de 47 à Madagascar, un ouvrage intitulé Psychologie de la colonisation.
Je le dis d’autant plus volontiers que dans le monde français actuel, Mannoni est considéré comme un grand penseur et comme un grand psychanalyste. Son livre sur la colonisation a été réédité, après sa mort, comme un hommage, sous le titre Le Racisme revisité, alors que de son vivant, il ne l’avait pas souhaité. Et sans que rien n’a été dit autour d’un débat qui a été lancé et par Fanon et par Césaire autour de ce texte.

Par rapport à ce livre de Mannoni il est essentiel de mettre en regard le chapitre de PNMB intitulé Du Prétendu complexe du colonisé et Le Discours sur le colonialisme de Césaire. Qui a écrit le premier, difficile de savoir. C’est une phrase de Césaire qui est en exergue de ce chapitre :

« Il n’y a pas dans le monde un pauvre type lynché, un pauvre homme torturé, en qui je ne sois assassiné et humilié » [3]

A plusieurs reprises dans ce chapitre Fanon cite Césaire (le discours politique de 1945, Cahier du retour au pays natal). Tous deux reprochent à Mannoni de ne pas reconnaître le réel de la situation coloniale, du racisme (le colonisé est un inférieur) de l’exploitation économique. Et surtout de parler de complexe de dépendance et d’infériorité inné :

« Tous les peuples ne sont pas aptes à être colonisés, seuls le sont ceux qui en possèdent le besoin » ou encore « presque partout où les Européens ont fondé des colonies, on peut dire qu’ils étaient attendus et même désirés dans l’inconscient de leurs sujets ».

Et Césaire est encore plus véhément que Fanon car il rejette en bloc toute l’argumentation psychologique et pseudo-psychanalytique de Mannoni, alors que Fanon le discute sur son propre terrain, en montrant l’altération radicale produite par l’arrivée du Colonisateur.

« Après avoir enfermé le Malgache dans ses coutumes, après avoir réalisé une analyse unilatérale de sa vision du monde, après avoir dit que le Malgache entretient des relations de dépendance avec les ancêtres, caractéristiques hautement tribales, l’auteur, au mépris de toute objectivité, applique ses conclusions à une compréhension unilatérale, ignorant volontairement que depuis Gallieni le Malgache n’existe plus » [4]

ou encore « M Mannoni a oublié que le Malgache existe avec l’Européen ». Le blanc en arrivant à Madagascar a bouleversé les horizons et les mécanismes psychologiques. L’altérité pour le noir, ce n’est pas Le noir mais le Blanc ce à quoi je me permets d’ajouter que pour le blanc, dans le racisme colonial l’altérité est le blanc, il n’y a pas d’ « autre » noir.

Fanon va également prendre à contre-pied l’interprétation de rêves faite par Mannoni, Rêves traumatiques chez de jeunes adolescents que Mannoni interprète en terme d’envie du pénis et autres fadaises.

On retrouve les mêmes souffles, les mêmes arguments, la même apostrophe dans PNMB et dans le discours sur le colonialisme.
Ce qui est très étonnant, mais qui effectivement concerne la même indignation mais aussi la même interrogation et la même démarche, comment pouvoir dire en parlant des malgaches ou autres que les colonisés ne demandent qu’à être colonisés, ce qui est absolument de l’expérience singulière de l’un et de l’autre, impensable. En plus, comme trahison de ce professeur qui fut quelques temps professeur aux Antilles puis qui s’est retrouvé à Madagascar, de quelqu’un apparemment d’ouvert. On pourrait dire en outre passant les traits : mais qu’est ce qu’il arrive à cet homme inscrit dans la bonne conscience de blanc occidental ? On pourrait poursuivre ce cheminement croisé entre la pensée de Césaire et celle de Fanon.

Est-ce un hasard que 5 ans après la mort de Fanon et aussi le désastre de la mort de Lumumba dont on sait le lien intime entre Fanon et ce dernier, Césaire éprouve la nécessité d’écrire « une saison au Congo ».
Enfin jusqu’au dernier texte de Fanon dans Les Damnés de la terre où son interpellation de l’Europe fit tant de bruit et de scandale, n’y retrouve-t-on pas l’interpellation de Césaire de 1955 sur « L’Europe est indéfendable » ? On retrouve dans Les Damnés de la terre alors que ce sont des expériences de vie différente, des accents identiques par rapport au destin d’un autre homme que l’occidental.
Peut être nous appartient-il de poursuivre dans les voies croisées de ces deux parcours... sans céder à toute la commération ni à l’edification monumentale.

Notes

[1Discours de Césaire, cité « de mémoire » par Fanon dans PNMB p. 92

[2texte publié dans la revue Esprit février 1955,repris dans « pour la révolutionafricaine cahiers Maspéro 53-54

[3Aimé Césaire, Quand les chiens se taisaient

[4PNMB page 96

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