Réflexions sur la question métisse Indochine

, par Guy Levilain

« Le Juif est un homme que les autres hommes
considèrent comme juif, et qui a pour obligation de se
choisir lui-même à partir de la situation qui lui est
faite". (Réflexions sur la question juive, J.P. Sartre.) »

Avertissement :

- Bien que le terme “métis” devenu injurieux fut remplacé – du moins dans les documents
officiels – par “Eurasien” au cours des années 1930, je le préfère au néologisme qui,
malgré la bonne intention de ses auteurs, n’en demeure pas moins un euphémisme. Un
chat, qu’on l’appelle “cat, gato ou con mèo”, demeure un chat si l’opinion qu’on a de cet
animal n’a pas changé. Par ailleurs, les connotations négatives du mot “métis” ayant
disparu avec l’Indochine française, il est temps selon moi de le réhabiliter.

- La discrimination qui affecta les métis a fluctué selon les circonstances, les époques et
les Gouverneurs. Par exemple, le régime de Vichy fut plus tolérant voire favorable envers
eux. Paradoxe ? Opportunisme plutôt. Vichy comptait sur les métis pour assurer le
maintien de la présence française en Indochine. Ainsi, à partir de 1940, il y eut un certain
libéralisme envers ces “Français d’Indochine”. Les réflexions qui suivent se fondent sur
la ligne de force d’une politique qui domina un siècle de colonisation.

* * *

Avant-propos
La question métisse, liée à l’Indochine francaise, ne se pose plus
aujourd’hui. Les réflexions qui suivent ont pour unique objet d’éclairer les
générations d’après 1954 qui n’ont pas vécu l’histoire de leurs aînés, et
gagneraient à la connaître.

J’ai mis en exergue la citation de Jean-Paul Sartre parce qu’elle
s’applique à tous les groupes humains que les sociétés dominantes relèguent
au rang de “citoyens de deuxième classe”, et cela uniquement sur la base
d’une “opinion” qu’elles ont du groupe visé. En d’autres termes, c’est le
regard qu’elles portent sur l’Autre qui fait de celui-ci le Juif ou le métis.

Les réflexions que je propose concernent les métis franco-indochinois
francophones, de nationalité francaise, et vivant en milieu coloniale. Je me
limiterai donc à ceux qui ont été légitimés par leur père français ou adoptés
par un citoyen français. Ceux qui furent abandonnés par leur géniteur, ceux
dont le statut juridique a donné lieu à de nombreux débats, ont déjà fait
l’objet d’études exhaustives de la part des historiens, sociologues et juristes.
Je n’examinerai donc que le sort des métis français par filiation dont le statut
légal ne présentait en principe aucune ambiguïté, mais en réalité posait
problème.

En effet, la qualité de Français ne les mettait pas à l’abri des
discriminations quand celles-ci étaient inhérentes à un système qui
privilégiait la race aux dépens du statut civil. Ces mesures vexatoires eurent
un profond impact sur la psychologie du métis, question importante par sa
dimension humaine, et qui à ma connaissance n’a pas encore été explorée.
Je propose donc des réflexions générales sur les métis portant le
patronyme de leur père biologique ou celui de leur père adoptif, élevés à la
francaise, détenteurs de diplômes de l’enseignement secondaire ou
supérieur, ceux enfin qui se sentaient Français à part entière, mais ne furent
pas considérés comme tels par la société coloniale.

Portrait physique du métis franco-indochinois.

La présence française en Indochine s’étant étendue sur un siècle, la
proportion de “sang francais” est variable chez les métis. Elle est de 75%
chez les quarterons, 50% chez les métis proprement dits, et 25% chez les
“quarterons-annamites”, pour ne parler que de ces trois grandes catégories.

La première se distingue par un physique quasi-européen alors que le
type asiatique sera prédominant dans la dernière. Entre ces deux pôles, les
“demi-Français” présentent les caractéristiques des deux races. Il s’agit bien
entendu d’une généralisation, la génétique étant souvent capricieuse.

Quoiqu’il en soit, la proportion de “sang blanc” déterminera le teint, la
couleur des cheveux et le faciès du métis, critères qui auront un profond
impact sur sa psyché et sa position sociale.

Ainsi, les quarterons qui passent souvent pour des “Français-purs”
jouiront d’un “accueil favorable” que la société coloniale refusera aux autres
métis. Si j’insiste sur l’importance des “quartiers de noblesse”, notions
révoltantes qui appartiennent aux sociétés esclavagistes des Antilles ou au
régime ségrégationiste du sud des Etats-Unis qui créèrent le nègre, le
mulâtre, le quarteron, l’octavon, etc, c’est précisément pour montrer que la
société de l’Indochine ressemblait à celle de l’Alabama, et que l’une et
l’autre survécurent jusqu’au milieu du XXè siècle.

(Les Antillais connaissent bien l’histoire de cette hiérarchie, car dans
une certaine mesure ils la vivent encore aujourd’hui. Ils se souviennent des
mulâtres chefs de corvée menant leurs demi-frères à coups de trique et de
ceux, plus privivégiés, eux-mêmes propriétaires d’esclaves. A ce propos,
alors que nous parlions des métis d’Indochine, un ami Martiniquais à la
peau noire me taquina en s’écriant : “Mais au fond, tu n’étais qu’un affreux
mulâtre !”
)

Profil psychologique du métis franco-indochinois

On dit couramment que le métis a “le cul entre deux chaises”, ce qui
est en effet bien gênant. Son incomfort résulte du fait qu’il est fait de deux
moitiés qui “ne collent pas”, deux moitiés qui s’opposent et se renient.

(Bien entendu, cette dichotomie ne se manifeste que dans le cas d’un
métissage entre race blanche et race “de couleur” ayant lieu en milieu
raciste. La preuve est que la grande majorité des Etatsuniens de race
blanche sont de souche irlandaise, anglaise, allemande, polonaise,
scandinave, etc. sans que leur hybridité ne soit stigmatisée. Le “melting
pot”qui fait la fierté des Etats-Unis – E pluribus unum – n’aura été que le
brassage des différentes ethnies européennes appartenant à la même race.
Les Amérindiens, les Noirs, les Latinos et les Asiates ne furent jamais
conviés à cette grande célébration de la convivialité.
)

C’est un bâtard au sens vulgaire du mot, mais surtout un “bâtard” au
sens que lui donne J.P. Sartre, c’est-à-dire un “déclassé” mi-victime, mi-complice, un funambule en équilibre instable entre le colonisateur et le
colonisé.

Il est victime quand son salaire est de 17% inférieur à celui de son
homologue européen, quand les postes de direction lui sont interdits – à
moins que son autorité ne s’exerce que sur les indigènes – et quand il sait
que la femme blanche est le monopole des Blancs. Pourquoi cette double
échelle des valeurs ?

L’inégalité des salaires, explique Emmanuelle Saada dans Les enfants
de la colonie
(Editions La Découverte, Paris, 2007) repose sur l’image que
l’administration coloniale se fait du métis : Asiatisé et parfaitement adapté à
la culture indigène, il aurait des besoins alimentaires beaucoup moins
coûteux que ceux de l’Européen. Vivant de produits locaux – riz, légumes et
salaisons – il se passe de produits importés de France. Frugal et de condition
modeste, il mène une vie dénuée de decorum. Natif d’Indochine, il n’a pas
droit aux primes dites d’éloignement, de soleil ou de pluie (incroyable mais
vrai !) ni, évidemment, aux congés en Métropole. Emmanuelle Saada met
l’inégalité des appointements sur le compte de l’avarice des administrateurs
coloniaux. Cela n’explique que partiellement cet état de fait.

Les postes de direction lui sont interdits parce que les Blancs
supporteraient mal d’être sous ses ordres. Par ailleurs, le principe
incontournable du “grand partage” qui exige une stricte division raciale –
d’un côté les colonisateurs, de l’autre les indigènes – serait dangereusement
compromis par cette infraction. Ainsi, le métis sera sous-officier de la Garde
Indigène, contremaître sur un chantier, agent de police ou gardien de prison.
Il ne commandera qu’aux indigènes. Ne nous étonnons pas si ces derniers le
considèrent comme le chien de garde du colonialisme.

(Les Etats-Unis ont écarté toute possibilité d’infraction au principe du
“grand partage”en éliminant tout simplement la question métisse. Celle-ci
ne se pose pas. En effet, la loi de la “seule goutte de sang” fait ipso facto de
tout mulâtre un “negro”. La discrimination s’étendra donc à tous les Noirs
y compris les quarterons et les octavons au teint clair. Pourtant, depuis deux
décennies, concession à la “political correctness”, les services de
recensement ont inventé une nouvelle catégorie : “byracial”. Ce nouvel
euphémisme satisfait les bonnes âmes mais ne trompe guère les Noirs qui,
après 300 ans d’esclavage et de métissage, savent qu’ils le sont déjà plus ou
moins. Alors pourquoi cette nouvelle appellation ?
Elle s’explique ainsi : la grande majorité des mères étant aujourd’hui
de race blanche, leur enfant “byracial” mérite un statut spécial. Ce petit
privilège durera le temps de son enfance. Quand sa maman ne sera plus là
pour lui tenir la main, il redeviendra “negro”. Jus sanguinis.
)

Quant à l’exclusivité de la femme blanche, bien qu’aucune loi ne la
stipule, il s’agit d’un interdit qui appartient au droit coutumier. Tout métis et
tout indigène en est conscient. Comme dans le sud des Etats-Unis, c’est un
tabou bien ancrée dans les moeurs et qui a plus de poids que la loi écrite.
Ceux qui l’ont défié savaient que la société coloniale les mettrait à l’index.
La seule différence est qu’en Indochine on ne les lynchait pas.

(Une distinction s’impose ici. Il y a en effet “métis” au masculin et
“métisse”au féminin. Si la femme blanche est interdite au métis, la métisse
par contre est libre de se pendre au bras d’un Européen sans que d’autres
Européens ne s’en formalisent, sauf bien entendu les racistes invétérés.
Pourquoi ? Parce c’est l’image même de la femme blanche dans les bras
d’un métis qui dérange. C’est l’idée d’une relation intime entre eux qui
répugne. Le Blanc se sent humilié, souillé, violé dans sa propre chair. Je
laisse aux psychiatres le soin d’analyser ce phénomène pathologique.

Le climat social de l’Indochine étant ce que nous savons, il est
étonnant que Marguerite Duras, née en 1914 à Saïgon où elle vécut ses dix-sept
premières années, eut l’effronterie d’avoir un amant chinois. (Voir
“L’Amant”, publié en 1984.

Il faudra attendre les dernières années de la guerre d’Indochine et
l’arrivée de contingents d’AFAT (Auxiliaires Féminins de l’Armée de Terre)
pour que se produise une libéralisation des rapports entre métis et
Européennes. A l’encontre des Françaises de la colonie, ces jeunes femme
qui arrivaient de la Métropole ne s’encombraient pas de préjugés raciaux.
Les données n’étaient plus les mêmes. La guerre avait changé le climat de la
colonie.
)

Il est complice quand, grâce à sa qualité de français, son salaire –
même tronqué – est le double sinon le triple de celui de son homologue
indigène ; quand la police, le tribunal, les douanes lui donnent d’emblée le
bénéfice du doute et lui simplifient les formalités requises ; quand en dépit de
ses maigres privilèges il peut se permettre un mode de vie envié de la plupart
des colonisés.

A cette double bâtardise il convient d’ajouter une autre dualité : le
métis a une patrie, la France, et un pays natal, l’Indochine. Il aura une
allégeance indéfectible pour sa patrie et, contrairement aux Métropolitains
qui se permettent de critiquer le colonialisme, il donnera sa vie à la défense
de l’Indochine française comme l’ont fait des milliers de ses frères, anciens
enfants de troupe, conscrits ou volontaires. Il est viscéralement attaché à la
colonie dont il veut perpétuer l’existence. C’est son royaume, et s’il doit un
jour s’exiler, il ne s’en consolera jamais.

(Le colonel Jean Leroy né en 1921 est emblématique du métis
patriote. Un des héros de la guerre d’Indochine, il pacifia la région la plus
populeuse de la Cochinchine à la tête de ses milices locales. Il continua à
guerroyer après la chute de Diên-Bien-Phu (1954), le retrait des troupes
francaises et la division du pays selon les accords de Genève. Pourquoi ?
Parce qu’il voulait “sauver les meubles”, contrer la main-mise étatsunienne
et maintenir une présence française dans le sud. Son rêve était, avec l’aide
secrète de la France, la création d’un Etat du Sud-Vietnam associé à la
Métropole. Abandonné en 1955 par les services secrets francais, ses troupes
furent massacrées par les forces diêmistes à la solde des USA. Au lieu de
nourrir un dépit bien légitime envers la France, il continua à servir sa patrie
en combattant en Algérie. Après le Viet-Minh, le FLN ! Peut-on être plus
patriote que le colonel Jean Leroy ?
)

Donc patriote, le métis s’identifie à la France qu’il a élevée à la valeur
d’un symbole et d’un mythe. N’est-elle pas sa langue, sa culture, le berceau
de ses ancêtres dont il a hérité les goûts, la mentalité et toutes les valeurs ?
Mais il sent au fond de lui-même que le faisant, il renie sa mère, et même si
celle-ci l’encourage à le faire pour son bien à lui, il n’est que trop conscient
de cette désertion.

(Celle-ci commence dès sa scolarisation. A cinq ans, on peut dire que
l’enfant métis parle mieux la langue de sa mère, car c’est avec elle – et les
domestiques – qu’il a le plus de contact. L’école primaire comblera vite ce
déficit, et à l’âge de 10 ans il sera généralement “bilingue parfait”. Le lycée
bouleversera cet état de fait en donnant la primauté à la langue française.
Les études secondaires amorceront et accélèreront le déséquilbre
linguistique. Désormais, l’adolescent s’exprimera, lira, écrira, raisonnera
exclusivement en français. Langue et culture étant indissociables, c’est dans
la langue de son père que sa pensée se formera et s’enrichira. C’est par elle
qu’il s’initiera à la rhétorique, aux concepts et aux abstractions. C’est par
elle qu’il s’instruit et se cultive, alors que sa langue maternelle, restée au
niveau de l’enfant, s’étiole. Elle ne servira plus qu’à la communication la
plus élémentaire. C’est par la maîtrise du français qu’il s’affirmera dans la
vie, mais ce sera aussi par elle qu’il s’éloignera de sa mère pour la vie.
)

Le cul entre deux chaises, doublement bâtard, déchiré d’avoir à renier
sa mère, le métis est de surcroît pris entre deux feux : le regard du Blanc et
celui de l’indigène. L’Européen est condescendant, voire méprisant. Enfant,
il est ignoré de ses camarades de classe qui, d’instinct, ne l’invitent pas à
leurs jeux quand ils ne le harcèlent pas. Il faut qu’il fasse le premier pas,
qu’ils se montre aussi français qu’eux, qu’il les flatte, qu’il s‘écrase pour se
faire accepter. S’il y réussit, il aura le sentiment d’être “récupérable”.
Adulte, le même jeu continue. Toléré plutôt que reçu à bras ouverts, il se
sentira toujours “de trop”, la cinquième roue de la charrette, et si son estime
pour soi vient à défaillir, il sombrera dans la déréliction.

Quant au regard de l’indigène, il suffit de dire qu’on y lira de la dérision.
“Tête de poulet, cul de canard” disent-ils de notre hybride. Pour ces raisons,
beaucoup de métis se fréquentent entre eux. Ils ont accepté leur marginalisation.

Y a-t-il une alternative ? Oui, celle qui consiste à accepter d’être la
cinquième roue de la charrette, à s’abaisser, à ramper, à quémander la faveur de
ceux-là même qui vous humilient et vous rejettent. Ces métis qui ont choisi de
renier leur image et leur humanité, qui ont préféré s’abîmer dans le fantasme
d’un blanchissement par mimétisme ou par contagion, sont les plus à plaindre :
Ils ont intériorisé le racisme dont ils sont victimes. Ayant commis la pire des
scélératesses, le reniement total de leur mère, l’autophobie les attend. Tôt ou
tard, ils tomberont de haut.

(Les Cercles Sportifs de Saïgon ou d’Hanoï, clubs d’inspiration anglaise
à l’usage exclusif des Européens, sont des lieux où se rencontre la communauté
française huppée. Il convient de les distinguer des Amicales corses, bretonnes
ou catalanes. On y vient non pour jouer aux boules, mais au tennis, pour son
restaurant, ses tournois de bridge et ses soirées dansantes.
Mais c’est la piscine olympique qui en est le joyau, le centre des activités
sociales. Avec son plongeoir de dix mètres, son eau bleue, sa belle terrasse
ombragée et son grill-bar, elle est le rendez-vous de la jeunesse dorée. Lycéens
et lycéennes, jeunes adultes, tous fils et filles à papa, y traînent leur ennui qui
n’a rien à voir avec l’existentialisme, mais n’en demeure pas moins existentiel :
Il n’y a rien à faire à la colonie ! – est-ce la faute des indigènes ? – Alors on
flirte, on colporte des potins et on se mêle aux intrigues. Pour se détendre on y
fait du sport. Natation, tennis et basketball.

C’est par le biais de ce dernier sport que plusieurs métis de ma
connaissance firent leur entrée dans le grand monde. Une entrée par effraction,
il faut préciser, car ils ne furent jamais membres officiels du Cercle Sportif qui
ne voulait d’eux qu’en qualité de basketteurs. Qu’à cela ne tienne, les frères X
ainsi que les frères Y, les premiers, métis franco-indochinois au teint clair, les
seconds, métis franco-hindous eux aussi au teint clair, furent heureux d’avoir
trouvé la gloire, et crurent que celle-ci garantirait leur ascension sociale. En
effet, adulés, ils avaient leur cour. Minets et minettes les admiraient car ils
étaient également beaux garçons.
Heureux et fiers, ils se sentaient admis. Pas tout à fait pourtant ! Quand
damoiseaux et demoiselles décidaient d’aller faire trempette et descendaient aux
vestiaires, eux, qui se croyaient “admissibles”, se retrouvaient soudain
abandonnés !

– Pourquoi n’es-tu pas allé te baigner avec eux ?

– Tu sais, je déteste l’eau des piscines. Trop javelisée !

Pardi, ces raisins sont trop verts ! Car ils savaient bien que la piscine,
joyau du Cercle Sportif Saïgonnais, était strictement réservée aux Blancs dûment
accrédités et porteurs de carte. Autre exemple de droit coutumier.
Parenthèse dans une parenthèse : Il me semble que les piscines sont l’objet
d’une fixation pathologique dans les sociétés ségrégationistes, et qu’elles en sont
la pierre angulaire sinon la pierre philosophale. Tous les intouchables,
personnes “de couleur”et Juifs, en sont exclus, et jusqu’à ces dernières
décennies, la rubrique des faits divers aux Etats-Unis et en Afrique du sud est
pleine de conflits raciaux à propos d’accès à ces lieux sacro-saints.
)

Je n’ai parlé jusqu’ici que des troubles affectifs dont les métis ont été plus
ou moins affectés. Ces variations tiennent à la manière dont ils ont confronté
l’adversité. Pour finir je parlerai de ceux qui, jouissant d’une forte “unité de
soutien” – famille, amis et camarades des deux races – ou d’une saine estime
pour soi et d’une volonté inébranlable, ont réussi à surmonter leurs difficultés et à
préserver leur dignité. Ils eurent une consolation, une compensation ou mieux
une réhabilitation en brillant sur les terrains de sport ou sur les bancs de l’école.

Je pense à Lefebvre, René Robert, Guichard ou Pierre Ngoc, pour ne citer
que ceux dont je me souviens. Le premier détenteur des records d’Indochine du
saut en longueur, des 100 et 200 m ; le second plusieurs fois champion cycliste ; le
troisième avant-centre et capitaine de Police-Sport ; et le dernier champion
d’Indochine poids mouche pendant plusieurs années. Ces athlètes eurent leurs
photos dans les journaaux et furent les héros d’une jeunesse anxieuse d’avoir ses
propres idoles.

A ces vedettes du sport s’ajoute le groupe anonyme des lycéens qui par
leur assiduité décrochèrent des Premiers Prix et des Prix d’Excellence, qui à
l’occasion damèrent le pion à des Parisiens arrivés de Louis le Grand ou d’Henri
IV, et passèrent le baccalauréat avec mention. Et tant pis si ces belles victoires
sur soi ne défrayèrent jamais la chronique, si aucune médaille ne vint orner la
poitrine des lauréats, elles contribuèrent à nourrir leur intégrité psychologique
d’un orgueil de bon aloi. Ces jeunes gens échappèrent à leur condition : ils surent
par la force de leur caractère refuser le handicap imposé par la société coloniale
pour finir vainqueurs d’un long et rude parcours du combattant.

* * *

Conclusion

Il est évident que mes réflexions se réfèrent uniquement à l’Indochine et
ne s’appliquent pas à la Métropole, société plus démocratique et plus humaine.
Ainsi, le métis né dans l’Hexagone ou l’enfant que son père ramena en France
ne connaîtra jamais les humiliations dont ses aînés ont souffert. Quant à l’adulte
retourné au pays de ses pères, il sera soulagé de découvrir que sa vie de
funambule est révolue. La danse sur la corde raide ne sera plus qu’un mauvais
souvenir. Un fois sécurisé, il sera devenu Français à part entière.

Il est de même évident que la “question métisse” est à ranger dans les
archives de l’Histoire. Elle est désormais caduque. A cela je dis bravo, ce n’est
pas trop tôt ! Et je suis heureux de constater que les métis rapatriés il y a plus
d’un demi-siècle se sont pour la plupart adaptés. Leur insertion sociale est
assurée.

Pourtant, je pense aux enfants de ces “Français d’Indochine”, à la
génération d’après 1954, aux jeunes qui n’ont pas connu la colonie ou n’en ont
qu’un vague souvenir, à tous ceux qui, parfaitement adaptés à la Métropole, n’ont
aucune idée du passé colonial de leurs parents ou grands-parents. A ceux-là je
dirai qu’il manque un élément important à leur prise de conscience culturelle, à
leur prise de conscience de soi, en un mot, à leur unité personnelle.
A tous ceux et celles – je pense à mes nombreux neveux et nièces ainsi qu’à
leurs enfants – qui se posent des questions sur leurs ancêtres, qu’intrigue un arbre
généalogique incomplet, que fascine la diaspora métisse, qui cherchent à
comprendre les “pourquoi” et les “comment” d’une ère si lointaine mais pourtant
si proche, qui enfin désirent contempler d’un regard serein une époque révolue
mais encore controversée, je dirai qu’il gagneraient beaucoup à connaître toutes
les facettes d’une Indochine dont le souvenir a pesé et pèsera encore longtemps
dans la mémoire des aînés qui l’ont vécue.

* * *