CONGRES MARX INTERNATIONAL, Université de Nanterre, 0ctobre 2007

Pourquoi ce débat, cette présence du réseau Frantz Fanon au Congrès Marx-International ? Table ronde autour de la pensée de Frantz Fanon

, par Serge Guichard

Et d’abord qui sommes nous ?

Permettez quelques mots de présentation.
Au Forum Social de Nairobi, en Janvier 2007, le Réseau Frantz Fanon s’est constitué comme espace de débat, d’échange, sur l’enjeu des décolonisations-néocolonisations, de la lutte contre les aliénations.
J. Bidet dit dans une interview de présentation du congrès des thèmes et objectifs de ce congrès que, je cite,
Le capitalisme ce n’est pas seulement un système de classe. C’est aussi un système du monde. Depuis cinq siècles, il a orchestré la destruction des civilisations hors de l’Europe : esclavage, famine, colonisation, exterminations. Et cela continue, passant par tout un réseau de régimes satellites, et à travers des immensités privatisées et militarisées. Le monde est en train de devenir un marché. Et faire du monde un marché suppose que l’on fasse des humains des marchandises. Des marchandises disputées selon la loi du plus fort. Entre des puissances financières qui sont aussi les puissances politiques et militaires.

C’est précisément aux ressorts de ce « système du monde » que nous nous intéressons, dans la lignée de travaux de Frantz Fanon. Une pensée à la fois trop marginalisée, sinon ignorée selon nous par les révolutionnaires, par ceux et celles qui militent pour l’émancipation humaine et en même temps tellement présente comme nous en avons eu démonstration à Nairobi.

De la question suivante : peut-on puiser dans Frantz Fanon pour comprendre ce système monde, nous sommes passés à : est-il possible de l’ignorer ?
Comment ce système du monde fonctionne. Quels en sont les ressorts ? Et surtout comment le subjuguer, comment en sortir ? J’ajoute une question comment ne pas reproduire ce que nous même condamnons ?
Les travaux de Frantz Fanon, son action militante, sa démarche de pensée modelée par sa vie, d’intellectuel Martiniquais, psychiatre, mort Algérien après qu’il eut épousé la cause de libération du peuple d’Algérie nous semblent d’une étonnante actualité. .
Ses résistances à l’oppression, aux racismes, aux dominations et aliénations, ses analyses couturées par son travail de psychiatre, nous semblent d’actualité incontournable comme nous l’écrivons en titre d’une plaquette qui résume les travaux des séminaires tenus au forum social de Nairobi.

Ce que démontre et décortique déjà Frantz Fanon c’est que dans ce système monde, dans ce système de domination, d’exploitation colonialiste, l’aliénation touche tout autant les peuples dominés que les peuples dominants. Le travail militant, concret, intellectuel nécessaire pour en sortir implique un travail commun et différencié. Pas de sortie possible de ces aliénations hors ce travail partagé.

Ici à ce congrès où il est question d’issue au capitalisme mondialisé, peut-on croire avancer dans les réponses sans intégrer pleinement ces enjeux.
Ici il est question de lutte de classe, d’utopie concrète. En quoi la pensée de Fanon est-elle utile à ces questionnement aujourd’hui.
Souvent on oppose le concept des damnés de la terre au concept de classe. On peut démontrer que cela ne correspond vraiment pas à la pensée de Frantz Fanon. Mais ce qui m’intéresse ici c’est une question contraire et corollaire.
Peut-on penser la lutte de classe à notre époque de mondialisation sans penser les aliénations nées, issues et originelles des dominations réalisées sur le mode colonial, celles qui sont la matrice et la résultante des siècles d’esclavage et de colonialisme ? Assurément non. L’actualité, en France, dans le monde a convoqué ces questionnements. Que ce soit la révolte des « banlieues », que ce soit la guerre en Irak, que ce soit les scandaleuses théories du choc des civilisations. Comme il a déjà été dit dans bien des ateliers de ce congrès, en cette époque de mondialisation, la question des dominations néo-colonialistes, issues du colonialisme, est prégnante. Un colonialisme qui ne peut être renvoyé au passé mais dont les effets et les matrices sont bien présentes, la question est très concrète.
Mais il nous faut approfondir, aller plus loin.
Je vous pose une autre question
Ne peut-on constater qu’en fin de compte le combat de classe est affaibli, voire poussé à des impasses s’il ne prend pleinement en compte ces dimensions. La lutte de classe n’en est-elle pas trop réduite à ses dimensions économiques, sociales même et finalement éloignée d’elle même ?
Peut-on penser un avenir d’émancipation, d’issue au capitalisme, sans s’émanciper de tout ce qui fait ce système, notamment les aliénations identitaires.

En France, des décisions gouvernementales, des projets et propos, sont venus confirmer la pertinence, l’urgence, l’impérieuse nécessité de prendre en compte, en tant que questions étroitement liées aux questions sociales, à celle du sens, les questions du rapport à l’autre, à l’étranger.
A quatre heures ce matin, le 20 septembre 2007, à l’Assemblée nationale, en France, une forte majorité de députés a voté la quatrième loi, en cinq ans, contre les migrants. Une loi dans laquelle entre autres ignominies, ils ont osé introduire des tests ADN pour le rapprochement familial.
Sans doute satisfaits d’eux mêmes, portés par le flot de leurs pensées profondes, ces mêmes députés UMP, de « droite décomplexée », comme ils aiment se qualifier, en ont rajouté en votant un autre amendement permettant de ficher les gens sur critères raciaux et ethniques.

L’affaire est très grave, elle participe d’un ensemble de mesures, d’annonces, de déclarations qui inquiètent très sérieusement.
En quelques années, en moins de quatre ans, nous aurons eu pour le regroupement familial, sur les fichiers à données « raciales ou ethnique », vers où allons nous ?
Est-ce trop s’inquiéter que de s’interroger sur le chemin qui semble ainsi se dessiner, la loi du 4 février qui vantait le rôle bénéfique du colonialisme, jusqu’à ces amendements sur le test ADN, du rapport du député Bénisti, aux objectifs de dépistage de la délinquance chez les enfants, dès 3 ans, de la réactualisation de théories génétiques négatives, aux thèmes de la fierté identitaire et de la non-repentance, abondamment développés.
Epiphénomènes, feu de pailles, mouvements sociaux sporadiques, provocations politiciennes, détournement d’opinion, lubies de poètes ?
Ou bien se joue-t-il des choses plus importantes ? Liées aux réalités même de la lutte de classe, inséparables finalement de la crise de ce système, et de ses contre offensives libérales ?
Nous penchons pour la deuxième hypothèse. Visiblement il nous faut approfondir. Commençons par rassembler les éléments du puzzle. Ceux avancés par une droite qui, forte de la défaite politique et idéologique de la « gauche », persiste, insiste, s’acharne.
Ainsi le credo Sarkozien du « refus de la repentance », devenu une banalité médiatique et politique, obsessionnellement reprise par nombre de parlementaires.
Ainsi le discours de Sarkozy à Dakar.
Ainsi la lettre aux éducateurs et des rappels à l’autorité.
Ainsi, le ministère de l’immigration et de l’identité nationale, nommant une identité qui ne peut être mise en doute.
Ainsi les théorisations politiques sur les déterminations de comportements par les gènes.
Ainsi la théorie sur le choc des civilisations et les futures guerres qu’il nous faudrait préparer.....
Ainsi un nouvel enrôlement idéologique de la science.
Ainsi les injonctions aux psychiatres...
Ces votes ces actes et décisions abjects rappellent les heures les plus sombres de notre histoire. Inspirés, selon nous, des scandaleuses théories dites du choc des civilisations, ces votes instaurent un système de néo-apartheid, de nouvelles formes de colonialisme.

Avec, heureusement, entre temps et en contrepoint, les révoltes des banlieues, les appels de filles et fils de colonisés, les actions anti-discriminations, anti-expulsions, les soutiens aux enfants scolarisés, migrants ou de parents migrants.
Des voix de résistances de luttes continuent de se faire entendre, des appels forts comme tout récemment celui de Patrick Chamoiseau et Edouard Glissant « Contre les murs penser le « Tout-Monde ». Appel dans lequel ils écrivent ; « Les murs menacent tout le monde de l’un et l’autre côté de leur obscurité »

L’amendement Mariani sur les tests ADN ne doit vraiment pas être sous estimé. C’est la marque d’une idéologie qui tend à subordonner la culture au biologique. Les rapports sociaux seraient secondaires. La famille n’est plus un acte de vie sociale, dans lequel la reconnaissance de paternité et l’amour priment.
De même en accolant racial et ethnique le législateur indique qu’il distingue les deux. Dans cette filiation l’un étant plutôt « de culture », l’autre serait plutôt « de nature ». La négation de la culture est négation de la lutte de classe. En retour face à cette offensive il ne suffit pas de proclamer que les luttes d’intérêts existent, ni même de lutter concrètement contre les conséquences sociales, il faut combattre ce détournement, ces aliénations.
Oui cela rappelle des heures sombres. Il ne faut pas ignorer les filiations avec la période Vichyste, mais nous ne sommes pas dans la même période heureusement. Je pense qu’en fait cela devrait surtout être comparé avec les périodes coloniales ou existaient des statuts de sous-citoyens dans un Etat se réclamant de la démocratie, ou un racisme d’Etat pouvait exister et servir de terreau idéologique.
La comparaison avec Vichy, est en partie juste mais n’en rester qu’à cette période peut conduire à mordre le trait et à absoudre la France d’une autre responsabilité, aux relents très actuels, celle du colonialisme, à ignorer ce qui se joue autour de la théorie du "choc des civilisations".

Osons une hypothèse, celle qui, de plus de 60 pays, nous a rassemblés dans le réseau Frantz Fanon au Forum Social de Nairobi. Celle qui sous-tend l’Appel de Nairobi. Selon nous, si nous laissons faire, le soit disant « choc des civilisations » sera notre futur, il est déjà la matrice de lecture et de décisions du monde des « libéraux ».
Désormais, après s’être satisfait, à juste titre, de la chute du mur de Berlin, le monde riche n’a de cesse d’en construire d’autres, des murs physiques entre les USA et le Mexique, entre l’Europe et l’Afrique, entre Palestine et Israël, des murs symboliques et subjectifs, des murs de méfiance et de hiérarchisations, des murs d’argents. Des technologies les plus performantes, des sciences sont convoquées au service de ces murs, non seulement pour leur érection mais aussi et peut-être surtout, pour tenter d’en justifier.

La dignité des uns ne peut se concevoir hors la dignité de tous.
Voici un extrait de l’Appel de Nairobi : « Les soussignés, réunis à Nairobi pour le Forum social mondial 2007, lancent un appel .... à lutter contre les formes actuelles d’enrôlement de sciences telles que la génétique ou la psychologie des comportements, pour couvrir d’un vernis savant les formes actuelles de la ségrégation entre les humains et la construction idéologique de soi-disant hiérarchies naturelles entre les cultures, qui servent l’impérialisme capitaliste d’aujourd’hui.

Ils inscrivent cette lutte dans la résistance à tout ce qui contribue aux apartheids et aux colonisations d’aujourd’hui : urbanisation ségrégative, inégalités et discriminations, arrogance économique et culturelle des « pilleurs » vis à vis des peuples pillés dans les relations internationales.
Ils inscrivent la promotion des dignités au premier rang de leurs actions, projets et espoir.
Contre ce monde où dominent les ségrégations, les discriminations et assignations à résidence, les aliénations, contre les murs qui se construisent à travers la planète, là où des ponts devraient l’être, les soussignés proclament que la construction d’un autre monde, nécessite de contribuer à l’émergence, par différentes voies, de nouvelles subjectivités universalistes. Cette exigence convoque l’ensemble du mouvement altermondialiste en recherche d’alternatives.

Pour les signataires, l’émancipation humaine est affaire de justice, d’égalité, c’est-à-dire de dignité.
La dignité des uns ne peut se concevoir hors la dignité de tous. »

Soulignons-le pour finir. L’universalisme n’est pas un choix facultatif, une généreuse option parmi d’autres. Il n’est que la conséquence d’une universalité de fait : dès lors qu’en un point de la planète un bataillon de députés ravale le génome humain à un statut d’indicateur pour la traque aux migrants ou en fait un argument pour la restauration d’une théorie de la dégénérescence dans le domaine de la psychiatrie, c’est l’ensemble du monde humain qui en est affecté. Et l’on peut alors espérer que c’est de l’ensemble du monde humain que parviendront les protestations contre cette initiative locale, ainsi que les suggestions pour construire le contraire.

Dans la conclusion de « Racisme et culture », Frantz Fanon écrit : « La culture spasmée et rigide de l’occupant, libérée, s’ouvre enfin à la culture du peuple devenu réellement frère. Les deux cultures peuvent s’affronter, s’enrichir [...] L’universalité réside dans cette décision de prise en charge du relativisme réciproque de cultures différentes une fois exclu irréversiblement le statut colonial. »