CONGRES MARX INTERNATIONAL, Université de Nanterre, 0ctobre 2007

Passage d’une conscience soumise à une conscience libératrice sous l’éclairage de Frantz FANON Table ronde autour de la pensée de Frantz Fanon

, par Victor Permal

« Je demande que l’on me considère à partir de mon désir. Je ne suis pas seulement ici et maintenant, enfermé dans la choséité. Je suis pour ailleurs et pour autre chose. Je réclame qu’on tienne compte de mon activité négatrice en tant que je poursuis autre chose que la vie ; en tant que je lutte pour la naissance d’un monde humain, c’est-à-dire d’un monde de reconnaissances réciproques »
Frantz FANON, Peau noire et masques blancs

Voilà posée d’emblée l’utopie de Frantz Fanon et dans laquelle je me sens chez moi ; cette fanonienne formulation ressemble bien à cette autre « UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE ». Il faut rendre visible, crédible, fiable, la vraisemblance de ce monde. C’est ce à quoi, me semble-t-il, s’attachent tous ceux qui, éprouvant une certaine nausée devant les ravages du capital luttent, où qu’ils se trouvent, quelle que soit leur appartenance ethnique, pour l’organisation du monde en humanité solidaire.

« On dit volontiers que l’homme est sans cesse en question pour lui-même, et qu’il se renie lorsqu’il prétend ne plus l’être. Or il semble qu’il doit être possible de décrire une dimension première de tous les problèmes humains. PLUS PRECISEMENT,QUE TOUS LES PROBLEMES QUE SE POSE L’HOMME AU SUJET DE L’HOMME PEUVENT SE RAMENER A CETTE QUESTION : « N’ai-je pas, du fait de mes actes ou de mes abstentions, contribué à une dévalorisation de la réalité humaine ? »

Question qui pourrait se formuler encore :

« Ai-je en toute circonstance réclamé, exigé l’homme qui est en moi ? »
Le « syndrome nord-africain »
(texte publié dans la revue Esprit, fév.1952 - Voir « Lettre à un Français » dans Pour la Révolution Africaine, p. 55

Ceci était mon préalable. Il ne peut y avoir de monde nouveau solidaire que dans l’exacte mesure où il y a référence à une utopie mobilisatrice porteuse et accoucheuse d’échanges égaux entre les humains.

Cette utopie s’énonce de moult manières.

Voici, émergeant du Sud comment Frantz Fanon l’exprime (Les Damnés de la terre, p. 232 à lire absolument)

ALORS QUOI FAIRE ?
Nécessité de diagnostic et repérage des défis essentiels là ou chacun se trouve.

Nécessité de lutte (participation et inscription dans les luttes sachant que je cite FANON)

« Il ne faut pas seulement combattre pour la liberté de son peuple. Il faut aussi pendant tout le temps que dure le combat réapprendre à ce peuple et d’abord à soi même la dimension de l’homme. Il faut remonter les chemins de l’histoire, de l’histoire de l’homme damné par les hommes et provoquer, rendre possible la rencontre de son peuple et des autres hommes. » (Les Damnés de la terre)

Nécessité de visibilité de la nouvelle humanité : les réseaux de résistance et de construction de solidarités incarnant le contenu de l’utopie.

COMMENT ?

« La plus grande tâche est de comprendre à tout instant ce qui se passe chez nous. Nous ne devons pas cultiver l’exceptionnel, chercher le héros, autre forme de leader. Nous devons soulever le peuple, agrandir le cerveau du peuple, le meubler, le différencier, le rendre humain... ».
« On croit souvent, en effet, avec une légèreté criminelle que politiser les masses c’est épisodiquement leur tenir un grand discours politique... Or politiser, c’est ouvrir l’esprit, c’est éveiller l’esprit, mettre au monde l’esprit. C’est comme le disait Césaire : « Inventer des âmes ». C’est s’acharner avec rage à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles... Qu’il n’y a pas de démiurge, c’est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que les mains du peuple ».

« Nous retombons encore dans cette obsession que nous voudrions voir partager par l’ensemble des hommes politiques (africains) de la nécessité d’éclairer l’effort populaire, d’illuminer le travail, de le débarrasser de son opacité historique.
Etre responsable dans un pays sous développé, c’est savoir que tout repose en définitive sur l’éducation des masses, sur l’élévation de la pensée, sur ce qu’on appelle trop rapidement la politisation » (Les Damnés de la terre)

NOUS AVONS BIEN LA UNE PENSEE ;
Le leader.
Le héros.
Le zorro !
Comment notre Moi est-il structuré ? Les meubles qui encombrent notre cerveau...
Traquage dans notre vocabulaire, des mots utilisés appartenant à l’idéologie de l’obéissance de travail sur les représentations.

Voilà dans quelle logique de pensée se situent les réflexions que je vous soumets.

1ère idée :

J’appartiens à une société politique particulière dans laquelle il s’agit de se libérer des soumissions diverses à un Etat dominant, dominateur et colonial.

« Encore une fois, l’objectif du colonisé qui se bat est de provoquer la fin de la domination. Mais il doit également veiller à la liquidation de toutes les non-vérités fichées dans son corps par l’oppresseur. » (Les Damnés de la terre)

Vous savez que la population martiniquaise est constituée par la mise en relation de plusieurs cultures est un même sol : cultures africaines, cultures amérindiennes, cultures européennes, cultures indiennes et asiatiques. Cette mise en relation s’est faite à travers des rapports maîtres-esclaves qui sont des rapports de domination extrême, des rapports d’exploitation et des rapports générant la soumission avec le soutien efficace de la religion. (Petit rappel : contenu de l’enseignement, celui des fins dernières).
Le peuple martiniquais se construit sur cette base historique et anthropologique.

2ème idée :

Je me sens responsable de l’émancipation de cette société et cela passe par ma participation libre et consentie à la création à mon niveau des conditions de libération.

« La conscience de soi n’est pas fermeture à la communication. La réflexion philosophique nous enseigne au contraire qu’elle en est la garante. La conscience nationale, qui n’est pas le nationalisme, est la seule à nous donner dimension internationale ».
(Dr Frantz Fanon – « Culture et lutte de libération »,
intervention au Deuxième congrès des Ecrivains et Artistes noirs –
Rome 26 mars 1959
)

DONC
Ne point laisser en repos les logiques de haine et de mépris.
Connaître ce qui est occulté et le révéler.
(L’île dans nos représentations : petitesse, exiguïté, non richesse – et - la mer – la terre – le soleil – la tropicalité – la Caraïbe : qui est étranger ? Dom-Tom-métropole.
Les symboles).

3ème idée :

Les affaires publiques apparaissent aux citoyens tout à fait étrangères à leurs intérêts Aussi ne s’en préoccupent-ils pas. Peu de participation et surtout distance affichée vis-à-vis de la démocratie représentative telle que proclamée.
La démocratie est affaiblie par l’absence de conflits centraux et profonds. Cette question est liée à celle du droit du peuple martiniquais à disposer de lui-même.
Notre pays lui aussi est en prise avec son propre changement. Il est traversé par des thèmes manifestant sa difficulté à se trouver un futur maîtrisable.
Son économie, mais quelles économies ? Elle n’a pas d’économie propre. La monoculture de tradition est-elle son destin ?
Le tourisme sa dernière vocation est-il sa vocation dernière ?
Son statut actuel est-il figé ? Est-il déterminé par la réflexion et les décisions lucides de sa population ou permet-il à l’Etat français de se maintenir dans la région Géopolitique et droit des peuples ? Pas seulement, notre problème comme Martiniquais c’est aussi d’être des habitants de l’Etat français.

Qu’est-ce qui norme une société dépendante ? Qu’est-ce qui produit des comportements et des attitudes de soumission ?

Comment expliquer notre participation à notre propre aliénation .
Illusion – Ignorance - Imposture.
Les conditions sociales sont productrices d’illusion et peuvent conduire à l’auto-aveuglement.
(Environnement de consommation).
« Quant à nos capacités limitées de produire nos richesses à partir de ce que nous avons et donc à partir des potentialités de notre environnement, elles sont ignorées. Mais l’ignorance n’est pas un simple défaut de connaissance, elle tire sa force d’une situation objective de privation ». (A DECRIRE) Privation suprême : celle de ne point disposer de notre sol et de ses ressources, privation du droit à disposer de nous-mêmes. (Quel rappel permanent de notre état d’esclaves et quelle humiliation collective). Privation.

Qu’est-ce qui empêche le passage collectif d’une conscience soumise à une conscience fière et libératrice ?

4ème idée :

Sortir d’une culture de l’échec.

« L’expression vivante de la nation c’est la conscience en mouvement de l’ensemble du peuple. C’est la praxis cohérente et éclairée des hommes et des femmes. La construction collective d’un destin, c’est l’assomption d’une responsabilité à la dimension de l’histoire...
En fait il faut avoir une conception de l’homme, une conception de l’avenir de l’humanité. Ce qui veut dire qu’aucune formule démagogique, aucune complicité avec l’occupant ne remplace un programme... »
Frantz Fanon – Les Damnés de la terre

Le triangle US/CANADA-EUROPE-ASIE, maintient son ordre et l’impose au reste du monde, même dans un équilibre instable, c’est dans ce contexte que se situent nos engagements/nos luttes et bien sûr nos espérances donc de chez nous, aujourd’hui ?
La construction d’un monde nouveau passe certainement par des savoirs ouverts en dehors des idées reçues. Frantz Fanon peut aider à cela. Le réseau peut et doit servir à cela.

Conclusion :

« Le colonialisme n’a pas fait que dépersonnaliser le colonisé. Cette dépersonnalisation est ressentie également sur le plan collectif au niveau des structures sociales.
Le peuple colonisé se trouve alors réduit à un ensemble d’individus qui ne tirent leur fondement que de la présence du colonisateur. »

« Un dialogue permanent avec soi même, un narcissisme de plus en plus obscène n’ont cessé de faire le lit à un quasi délire où le travail cérébral devient un souffrance, les réalités n’étant point celles de l’homme vivant, travaillant et se fabriquant mais des mots, des assemblages divers de mots, les tensions nées des significations contenues dans les mots. Il s’est cependant trouvé des Européens pour convier les travailleurs européens à briser ce narcissisme et à rompre avec cette déréalisation ».
Frantz Fanon – Les Damnés de la terre

Fanon alimente ma réflexion et mon action, c’est en cela que sa pensée ou plus exactement son mode de pensée me paraît d’une grande pertinence pour notre temps.

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