« On ne peut avancer résolument que si l’on prend d’abord conscience de son aliénation . » Frantz Fanon

, par Victor Permal

« On ne peut avancer résolument que si l’on prend d’abord conscience de son aliénation .Nous avons tout pris de l’autre côté. Or l’autre côté ne nous donne rien sans par mille détours,nous courber dans sa direction ,sans par dix mille artifices,cent mille ruses ,nous attirer, nous séduire, nous emprisonner .Prendre, c’est également sur de multiples plans ,être pris. » Frantz FANON – Les Damnés de la terre

Frantz FANON Né le 20 Juillet 1925 à Fort de France meurt le 6 Décembre 1961.

Il avait 36 ans.

Cinquante ans après il est encore reconnu comme alimentant la pensée de ceux qui veulent un monde de fraternisation et qui par conséquent traquent les aliénations.
Fanon a effectivement laissé des écrits divers jaillis de son parcours d’homme dans des lieux et des milieux culturels bien différents de son lieu d’origine.

Ce sont ces écrits qui permettent de découvrir l’homme ,le psychiatre, le militant des luttes de libération, le « désaliéniste » le penseur pertinent de la décolonisation .

Dans son premier ouvrage : »Peau Noire et Masques Blancs » paru en 1952 à la page 200 ,on peut lire ceci :« Nous avons dit dans notre introduction que l’homme était un oui. Nous ne cesserons de le répéter.
Oui à la vie .Oui à l’amour. Oui à la générosité.
Mais l’homme est aussi un non. NON au mépris de l’homme. Non à l’indignité de l’homme. A l’exploitation de l’homme. Au meurtre de ce qu’il y a de plus humain dans l’homme :la liberté. »
Cette formulation concentrée reflète bien la source de l’humanisme de FANON .

Voici cependant , toujours extraite de ‘Peau Noire et Masques Blancs’ FANON assumant son identité et la dépassant « JE suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules.
Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n’ai pas le droit d’admettre la moindre parcelle d’être dans mon existence .Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du Passé ».

Il y a là un appel, une invitation (découlant du propre cheminement de Frantz FANON) àl’autodésaliénation et au dépassement. Pas de déterminisme et par conséquent pas de fatalité

.Page 1O7 :« La densité de l’Histoire ne détermine aucun de mes actes. Je suis mon propre fondement. Et c’est en dépassant la donnée historique , instrumentale, que j’introduis le cycle de ma liberté »

FANON énonce clairement une de ses préoccupations
« Amener l’homme à être actionnel, en maintenant dans sa circularité le respect des valeurs fondamentales qui font un monde humain, telle est la première urgence de celui qui, après avoir réfléchi, s’appréte à agir »

Bien évidemment Fanon va agir comme psychiatre en « introduisant l’invention dans son existence » d’abord il fera à st ALBAN auprès du professeur TOSQUELLES ,(un refugié espagnol combattant le régime de Franco)l’expérience de la social-thérapie, qu’il mettra en pratique à l’hôpital psychiatrique de Blida en Algérie.
En fait, en allant à St ALBAN, « il allait vers un lieu où le souci en actes des psychiatres convergeait dans la résolution irrévocable ,d’amener par un labeur collectif, le propre champ de leur travail » dit François TOSQUELLES..

A BLIDA ,dés son arrivée,il conteste les méthodes de prise en charge ,d’hébergement, de soins, de suivi des malades .Il mets en place un dispositif de nature à comprendre les malades ,à leur offrir un autre cadre tenant compte de leur culture. FANON étudie de manière approfondie les traumatisme provoqués par la situation coloniale ce faisant
Il mènera sur le plan de la psychiatrie une lutte acharnée contre ce qu’il est convenu d’appeler l’école d’Alger dont les maitres à penser sont POROT ET CAROTHERS
(Lire à ce propos, le chapitre intitulé « de l’impulsivité criminelle du Nord-Africain à la guerre de Libération nationale »)

D’ailleurs ce chapitre pourrait être utilement repris et décortiqué par des psychiatres ,ici en Martinique .Que pensent-ils par exemple d’une assertion comme celle ci « En régime colonial, on peut tout faire pour un kilo de pain ou un misérable mouton…les rapports de l’homme avec la matière ,avec le monde ,avec l’histoire , sont en période coloniale, des rapports avec la nourriture… »Frantz FANON -‘Les Damnés de la Terre-‘

QU’EST-ON PRÊT A FAIRE POUR QUELQUES LITRES D’ESSENCE ?
Il va de soi que la Martinique est toujours possession de l’Etat français ,que le peuple martiniquais est sous la dépendance directe du conquérant et que ce qui est attendu du dominé c’est un comportement conforme au modèle occidental.

FANON est partisan de la lutte de libération de l’Algérie et de tout territoire sous tutelle obligée .beaucoup de textes écrits pour le journal « EL MOUDJAHID »(Organe central du front de libération nationale d’ALGERIE ) sont réunis dans un ouvrage intitulé :« Pour le révolution africaine -écrits politiques » Il y a d’ailleurs un article paru dans EL moudjahid N°58 DU 5 JANVIER 1960 à propos des évènements de Décembre1959 à Fort de France. « Le sang coule aux Antilles sous domination française »on y trouve une significative exhortation « Les Antillais et les Guyanais soldats ,sous-officiers et officiers qui luttent contre leurs frères algériens pendant que les troupes françaises mitraillent leurs peuples à Fort de France ou à Basse terre doivent refuser de se battre et déserter »
Position courageuse appelant d’autres courages assurément !

Il y a aussi un ouvrage intitulé « l’an V de la révolution Algérienne »L’axe autour duquel s’organise l’écriture est dans une des phrases d’introduction a la lecture de l’ouvrage
« La mort du colonialisme est à la fois mort du colonisé et mort du colonisateur…l

Les rapports nouveaux, ce n’est pas le remplacement d’une barbarie par une autre barbarie, d’un écrasement de l’homme par un autre écrasement de l’homme… » Lire l’ouvrage ce n’est pas simplement se replacer dans le contexte de la lutte de libération des algériens c’est aussi s’autoriser à comprendre des mécanismes ,à aussi saisir le mode de pensée de Frantz FANON. IL Semble que l’implication dans la lutte de libération algérienne nécessitait qu’il continue sa pratique de psychiatrie critique analysant à la fois le comportement des acteurs individuels et les transformations sociétales.

Fanon serait-il seulement la mémoire d’une époque ?assurément non puisque sa pensée continue aujourd’hui de féconder les luttes d’émancipation à travers le monde.
Tout au cours de l’année 2011 sans doute prendrons-nous le temps de nous réinterroger sur les deux questionnements clés apparaissant dans la vie et l’œuvre de FRANTZ fanon
La question de la déshumanisation (rapport de domination et d’exploitation en visibilité dans des comportements de soumission et d’obéissance d’une part et d’autre part en comportements de pouvoir paternalistes et condescendants)

La question de la décolonisation liée à la désaliénation (étant entendu que colonisation et aliénation ne se confondent pas)
Importance du magico religieux dans notre société et son rôle de frein dans le passage d’une conscience fataliste et soumise à une conscience fière et libératrice.
« Les zombies, croyez moi, sont plus terrifiants que les colons. Et le problème, dès lors, n’est plus de se mettre en règle avec le monde bardé de fer du colonialisme mais de réfléchir à trois fois avant d’uriner, de cracher, ou de sortir la nuit. »

Frantz FANON –« les Damnés de la terre »

Décembre 2010 ---Victor PERMAL

Voir en ligne : http://journal-justice-martinique.c...