Nègre je suis, nègre je resterai

, par Audrey Pulvar

L’arabe menteur, l’arabe voleur, le chinois travailleur mais sale, le juif cupide, la française sexuellement libre, le latino chaud lapin, la negresse panthere, la negresse lascive, le negre danseur, le negre rieur, le negre footballeur, le negre paresseux… strike ! En cherchant un peu, on pourrait en trouver d’autres, des idees a fournir a monsieur Jean-Paul Guerlain pour son petit precis de cliches racistes. C’est donc celui du negre faineant, bon a rien, qu’il aura choisi de nous servir, dans un silence siderant, sur le plateau du 13 heures de France 2 vendredi dernier.

« J’ai travaille comme un negre, je ne sais pas si les negres ont toujours
tellement travaille, mais enfin… ». C’est la deuxieme partie de la phrase, 13 mots, qui lui valent... quoi au juste ? On a bien cherche, on a bien attendu pendant tout le week-end, dans la bouche de tous ces responsables politiques, un debut de condamnation, d’emoi, d’indignation. Seule Christine Lagarde a reagi. Pour les autres, on attend encore. En France, on peut donc prononcer des paroles racistes a une heure de grande ecoute, sur un media national sans qu’aucune grande voix, politique, intellectuelle ou artistique ne s’en emeuve. Oh, les associations font leur job, qui menacent de porter plainte.

Mais qui parle de racaille ? De scandale ? De honte ? D’obscenite ? De crachat ? Le crachat, que ce tres distingue Monsieur Guerlain a jete non seulement a la figure de tous les Noirs d’aujourd’hui, mais surtout, cher Monsieur Guerlain, sur la depouille des millions de morts, a fond de cale, a fonds d’ocean, deportes de leur terre natale vers le nouveau monde. Ces millions de personnes asservies, avilies, deshumanisees, pendant quatre siecles, reduites au rang de bras et de mains destinees aux champs de coton, aux champs de canne, a la morsure du fouet ou celle du molosse, tous ces esclaves, vendus comme une force de... travail ! Pas des hommes, non, ni des peres, ni des meres a qui l’on arrachait leurs enfants pour en faire d’autres betes de sommes, pas des humains, mais des outils, du materiel. Des marchandises.

Cher monsieur Guerlain, vous dont l’un des parfums suffisait, a lui seul, a rassurer l’enfant que j’etais quand sa mere s’absentait, vous dont le nom m’a accompagnee, de mere en fille, de sœur en sœur, aussi loin que remontent mes souvenirs et dont je ne pourrai plus, jamais, porter la moindre fragrance, moi negresse, je vous relis, je vous dedie ces quelques lignes, signees Aime Cesaire : « Vibre… vibre essence meme de l’ombre, en aile en gosier, c’est a forces de perir, le mot negre, sorti tout arme du hurlement d’une fleur veneneuse, le mot negre, tout pouacre de parasites… le mot negre, tout plein de brigands qui rodent, de meres qui crient, d’enfants qui pleurent, le mot negre, un gresillement de chairs qui brulent, âcre et de corne, le mot negre, comme le soleil qui saigne de la griffe, sur le trottoir des nuages, le mot negre, comme le dernier rire vele de l’innocence, entre les crocs du tigre, et comme le mot soleil est un claquement de balle, et comme le mot nuit, un taffetas qu’on dechire… le mot negre, dru savez-vous, du tonnerre d’un ete que s’arrogent des libertes incredules ».

Aime Cesaire qui, a l’insulte, repondit aussi un jour : « Eh bien le negre, il t’emmerde ! ».

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