Mais de quoi Fanon est-il le contraire ?

, par Bernard Doray

Mais de quoi Fanon est-il le contraire ?

Bernard Doray

Le titre de mon intervention est : Mais de quoi Fanon est-il le contraire ?

Il y a plusieurs manières de manifester notre admiration pour Fanon et le sentiment de dette que l’on peut ressentir à son endroit. La plus évidente – et probablement la plus efficace, la plus nécessaire, est de commémorer son œuvre pour que la mémoire de cet homme ne s’efface pas. C’est ce que nous, et d’autres dans le monde, faisons. Mais je pense que cela ne suffit pas. Car si l’on s’en tient à mettre dans la lumière le portrait de l’homme, ses actes et ses écrits, bref les traces qu’il nous a laissées, sans éclairer la mémoire historique du monde dans lequel il a vécu, le risque n’est pas mince que tôt ou tard l’image devienne peu lisible voire qu’elle devienne une icône galvaudée comme il est arrivé au Che Guevara.

Ce texte est une modeste démarche dans la direction que je viens d’avancer. C’est une esquisse. On y promène le projecteur sur trois objets importants dans l’histoire de Fanon : l’Ecole psychiatrique d’Alger qui tenait le haut du pavé lorsque Fanon était l’un des psychiatres de l’Hôpital Blida-jouinville ; la controverse de Fanon avec Octave Mannoni relatée dans Peau noire, masques blancs et enfin, le pseudo-psychiatre Directeur de l’hôpital de Nairobi John Colin Carothers, auteur de théories racistes extravagantes, à quoi Fanon avait comparé les thèses racistes algéroises.
Mon propos est soutenu par la compétence de René Collignon, chercheur au CNRS, à qui je dois une aide bibliographique précieuse, ainsi que de Robert Berthelier dont le livre L’homme maghrébins dans la littérature psychiatrique » est une référence. Et, outre les indications contenues dans le livre d’Alice Cherki dans son ouvrage, Frantz Fanon Portrait, j’ai puisé notamment dans l’ouvrage de Richard C. Keller, édité par l’Université de Chicago : Colonial madness – psychiatry in French north Africa ainsi que l’ouvrage de David Lovatt Smith, Kenya, The Kikuyu and Mau Mau.
Psychiatrie raciste en Algérie.

Quand la Loi qui a fondé le système de la psychiatrie publique en France en 1938 a été votée, depuis huit ans, l’Algérie, c’était la France : une colonie de peuplement organisée en départements français, et cela qui exigeait un asile psychiatrique dans chaque département. Mais un siècle exactement allait passer avant l’inauguration du premier hôpital psychiatrique à Blida-Joinville.

Le temps séculaire de d’entre-deux ne fut pas vide d’initiatives. Dans son diplôme très documenté, le docteur Jean-Michel Bégué décrit ce qu’était l’avant Blida-Joinville pour l’aliénisme de l’époque : des voyageurs, des militaires, des médecins, des aliénistes de passages dont certains produisait descriptions et recommandations. On s’étonnait surtout de le rareté des fous dans ces contrées, et de la simplicité des causes de désordre que l’on pouvait supputer : le hachich et l’excès de ferveur religieuse. L’aliéniste Moreau de Tour théorisait cet état des choses : Les désordres cérébraux liés aux climats versatiles qui était la cause de troubles psychiques n’existaient guère dans la douceur sirupeuse de cet Orient tempéré. Et quant aux habitants - je cite - « le fatalisme, l’abnégation de toute dignité morale en matière de religion et de politique » se dissolvait au bénéfice d’une passivité fondamentale… Tels furent les tout premiers contours du mythe scientifique de la mentalité musulmane. Au moins ça n’était pas encore une affaire de biologie ou de schéma animalier plaqué sur l’humain.
La Tunisie sous protectorat et l’Algérie française, ne disposaient pas de lieux de soins pour les aliénés et dès 1845, ils furent évacués des asiles de la métropole où, selon une statistique, leur chance de guérison était de 5%. Cela amena le début d’une clinique spécifique. Puis la pensée colonialiste en psychiatrie commença à s’enfler. Selon Jean-Michel Bégué, cela est venu à l’occasion d’une embellie de la vieille phrénologie de Frantz Joseph Gall qui trouva un argument avec un livre de Paul Broca Mémoires d’anthropologie, dont la thèse principale ne fatiguait pas les méninges du lecteur : « Dans les races supérieures, les sutures du crâne se referment plus tard que dans les races inférieures… On est bien obligé d’établir un rapport entre l’infériorité des cerveaux et de l’esprit. » Nous sommes en 1871, l’année de la Commune de Paris. Très loin de ces grands savant, Louise Michel après sa déportation essayera d’instruire les Kanak.

Le mouvement de constitution d’une science coloniale va s’accentuer avec la systématisation de la criminalité de l’Arabe (les Kabyles sont jugés moins inaccessibles). Au hasard dans les citations du livre de Robert Bertelier : ces propos du Docteur Kocher : « Chez aucun autre peuple que les Arabes, la puissance génésique (sexuelle) que chez les Arabes. L’indigène a de l’animal les instincts, il en prend aussi les habitudes. »
Et encore, du même auteur, « L’Arabe est essentiellement voleur, par habitude, parfois par besoin. Et on peut voir, dans le fort pourcentage de crime de sang, peut-être une question de races. »
Peut-être une question de races, dit-il : dans un certain nombre de ces déclarations, il y a la marque d’une réserve. Par ailleurs certains aliénistes se lamentent des conditions de vie des aliénés dans les établissements d’assistance qui ont été organisés fautes d’hôpitaux.
Pour que l’idéologie coloniale devienne hégémonique, il a fallu à l’Histoire un boutefeu. Un jour de 1908, les Annales Médico-psychologiques ont accepté, pour leur rubrique L’aliénation mentale et la médecine légale des aliénés, un article d’une rare violence.
Le lecteur de cette prestigieuse revue éditée par Masson qui publiera aussi Carothers, ce lecteur-la, donc, pouvait lire par exemple :
« Les Occidentaux ont le plus travaillé, le plus produit, le plus lutté, le plus bâti, le plus orné, le plus perfectionné. On peut déterminer leur type, psychologique en disant qu’il est « actif ». D’autres populations, au premier rang duquel se placent les populations islamiques, n’ont au contraire jamais produit aucun travail extraordinaire, bâti aucune capitale, construit aucune flotte, étudié à fond aucune science, embelli de manière durable de la terre. L’Islam résulte d’un ensemble d’instincts arrêtés dans leur extension naturelle par l’œuvre Mahomet. On détermine le type psychologique de l’Islam en disant qu’il est « inactif ».
Cette soumission absolue à Mahomet et au Coran détermine ce qu’est un musulman. Une silhouette médiocre du Prophète. C’est un incapable de naviguer, mais qui sait se servir de marins non musulmans, c’est un homme incapable de devenir un musicien de mérite… etc ». La fin de cet article décrit le parasitisme de l’islam comme une vaste toile d’araignée avec « un foyer central » qui dirige tout le système : - Je cite – « Cette défectuosité de l’esprit relève de la structure mentale koranique, c’est à dire de la pathologie. Elle s’explique par l’état de dépendance étroite dans lequel se trouvent tous les musulmans les uns par rapport aux autres, l’ensemble constituant un vaste mécanisme impulsif, un immense appareil électrique dont toutes les parties sont solidaires. »
Robert Berthelier fait de ce texte - à juste titre me semble-t-il, la véritable émergence du frayage du racisme universitaire avec la science du psychisme. Mais pour cet accomplissement, il fallu attendre que se détache la figure d’un personnage.
Antoine Porot est né à Chalon-sur-Saone. Etudes de médecine à Lyon. Amitié politique avec l’eugéniste Alexis Carrel et le chirurgien René Leriche, Prix Nobel comme le précédant, qui fut proposé pour être le ministre de la Santé du Maréchal Pétain. Il écrivait en 1919 dans un livre édité chez Flammarion (L’homme stupide) : « Voici près de trente milles ans qu’il y a des Noirs en Afrique, et pendant ces trente mille ans ils n’ont pas pu aboutir à rien qui les élève au dessus du singe, etc. »
Porot part en Tunisie où il monte le premier service de psychiatrie du Maghreb, inauguré en 1912. Dans la guerre il rédige deux manuels militaire avec son ami Angelo Hesnard, féru comme lui de discussions sur les races, et qui, avec René Laforgue allait jouer un rôle essentiel dans la création de la Société psychanalytique de France.
Avec l’inauguration de l’Hôpital de Blida-Jouinville pour l’édification duquel il a beaucoup œuvré, seul agrégé de psychiatrie et titulaire de la chaire de clinique psychiatrique, Porot pouvait fonder l’École psychiatrique d’Alger, qui allait survoler les autres établissements français, ceux du Maroc, de Tunisie mais aussi ceux plus lointain d’Indochine et de Madagascar.
Porot avait déjà publié en 1918, dans les Annales médico-psycologiques, ses « notes de psychiatrie musulmane » qui collectent des observations sur des jeunes recrues indigènes dans la guerre :
« Nous avons été en présence de la véritable masse indigène, bloc informe de primitifs profondément ignorants et crédules pour la plupart, très éloignée de notre mentalité et de nos réactions, et qui n’avait jamais pénétré le moindre de nos soucis moraux, ni la plus élémentaire de nos préoccupations sociales,économiques et politiques. » Suit une nosographie minutieuse totalement basée sur le déficit et la débilité.
Quatorze ans plus tard, en 1932, Porot livre, toujours à la même, revue un article, « L’impulsivité criminelle chez l’indigène algérien », mais surtout cette même année, à la faveur d’un nouveau congrès des aliénistes, à Bruxelles il fait une avancée sans retour dans la biologisation des dits déficits.
Citation : « L’indigène, gros débile mental dont les activités supérieures et corticales, sont peu évoluées, est avant tout un être primitif dont la vie, essentiellement végétative et instinctive, est surtout réglé par son diencéphale. Le moindre choc psychique se traduit surtout des démonstrations de type diencéphalique, beaucoup plus que par des réactions psychomotrices complexes et différenciées ».
Suivent une référence appuyée au concept de la mentalité primitive de Levy-Bruhl et au livre de Charles Blondel qui illustre ce concept, une théorie de la hiérarchie des centre nerveux et la recommandation pour que les indigènes ne dépassent pas l’enclos de leur espace naturel – je cite – « Il semble que l’indigène ne puisse s’évader du primitivisme auquel le destine sa race, son hérédité et sa constitution psychique ». Un apartheid à la française, en somme.
Epilogue
Dans un entretien recueilli par le Docteur Jean-Michel Bégué en 2007 avec le professeur Jean Sutter, qui entra à l’Ecole d’Alger en 1938, dans cet entretien, donc, Sutter ne regrettait rien, si ce n’est que l’École d’Alger n’ai pas eu l’imagination d’un Henri Colomb qui, après avoir séjourné dans le service du professeur Mambo au Nigeria, s’est montré soucieux de comprendre cette mentalité qui n ’est pas la sienne, mais à laquelle on est confronté tous les jours ». Ce regret tardif, s’il avait une part de sincérité au delà de la dénégation, ne mesurait pas l’abîme qui séparait l’École d’Alger d’une psychiatrie humaniste.
Apres avoir mis à jour l’idéologie de l’Ecole d’Alger, Robert Berthelier écrit : « je ne crois pas qu’Antoine Porot ait été consciemment raciste. Homme de culture, clinicien dans la grande tradition classique, il recelait sans doute des trésors d’humanité. »
Cette question du jugement que l’on peut avoir pour le personnage n’est pas dans notre propos, mais il est évident que « le poids de l’histoire », doit figurer dans le tableau.

Octave Manonni et quelques autres (semi-fiction).
La grande histoire, donc. Nous sommes à Lyon en octobre 1947 dans un tramway de la FOL, la Compagnie Fourvière Ouest Lyonnais.
Il n’y a que des personnes remarquables dans ce tram. Il y a là Frantz Fanon. Il va entrer dans sa seconde année de médecine. Il parcourt un petit livre vert qui vient de sortir : La crise de la psychologie contemporaine de Georges Politzer, qui aurait eu 44 ans si il n’avait pas été fusillé par les Nazis cinq ans plus tôt. Le livre est publié par les Éditions du Parti communiste. Et un peu plus loin il y a le philosophe Paul Ricœur venu du Collège Cévenol du Chambon où il enseigne et achève sa thèse de philosophie sur la volonté. C’est un homme de 34 ans. Il écrit à la hâte un texte pour le journal protestant Réforme. Son article s’appellera La Question coloniale. Il y écrit des sortes de thèses : « L’usage de la violence par les peuples qui aspirent à la liberté n’augmente pas notre bon droit » ; « l’entreprise coloniale est viciée à la l’origine par la ruse et la violence. Comme occupants nous avons depuis le commencement une antériorité ineffaçable dans la violence »… et encore : « Je n’ai pas encore compris que dans un trolleybus, la position debout est considérée comme moins fatigante pour une Mauresque enceinte que pour une Européenne dans la même situation… » .
Dans un autre compartiment de ce trolleybus fictif, Octave Manonni a une conversation animée avec Gorges Hardy, lequel avait un passé : il fut nommé Recteur d’Alger en 1940 et fit ce que le gouvernement vichyste attendait de lui. Tous les deux ont un manuscrit à la main. En 1947, Hardy qui avait écrit en 1939 un livre de Géographie psychologique, livrait, dans la nouvelle Revue de psychologie des Peuples, un article qui allait prolonger son livre d’avant-guerre et avoir un fort impact. Ecartant pour l’analyse scientifique les nivaux du peuple et de l’individu, Hardy préconisait l’institualisation de l’ethnie. Cette entité, disait-on, avait l’avantage d’être composée de groupes stables dans le temps, consistants dans l’espace et distincts par leur langue, leurs cultures, leur mode de vie et de pensée… et probablement aussi, elle est politiquement plus maniable. Le but explicite était l’étude comparative des mentalités ethnique institués en ethnotypes. La mission, dans sa facette idéale était d’apporter la paix universelle. Mais on peut imaginer qu’après la colonisation on préparait les outils la néo colonisation.
Simultanément à cet automne 1947, Octave Manonni avait livré un article à la jeune revue psychanalytique Psyché, qui allait être la maquette de son livre majeur, Psychologie de la colonisation. Dans ce moment, selon un auteur malgache, Désiré Raza Findra Zaka, dans un livre d’hommage à Octave Manonni, celui-ci suivait Hardy et s’en démarquait à la fois. Il est vrai que leurs préoccupations n’étaient pas superposables. Manonni voulait cerner « les phénomènes de co-aptation d’une civilisation à une autre, c’est-à-dire les phénomènes proprement coloniaux », et il professait que « seules les méthodes psychanalytiques étaient à même de libérer le chercheur sur ces questions de son refoulement lui permettre d’accueillir une pensée étrangère qui ne ressemble que trop à la sienne ». Certainement Hardy et Manonni ne cherchaient pas la même chose, mais quelque chose reliait ces deux auteurs, c’est une frivolité scientifique et politique qui confine à un négationnisme concernant les guerres coloniales.

Nous sommes donc à l’automne 1947, c’est-à-dire un an après le bombardement de Haiphong par les hommes de l’Amiral Thierry d’Argendieu, initiative qui fit 6 000 morts et engagea sans retour possible la guerre française du Vietnam. Et septembre 1947 c’état aussi six mois après la grande défaite des révoltes des Malgache. Après la prise difficile de la grande île, le gouverneur général Galliéni aidé du colonel Lyautey entreprend la pacification. Ils déportent la reine Ranavalo, font venir des colons, instaurent un système de travail forcé. Toutes les issues légalistes à la crise qui résulte de cette situation, aboutissent à des refus humiliants, et tout cela mène à une organisation de résistance clandestine des malgaches. Quand le soulèvement de 1947 éclate les Européens sont trente-cinq mille et les Malgaches quatre millions. La répression par une armée française forte de trente milles hommes est d’une extraordinaire violence. Elle bafoue les droits humains les plus élémentaires. Outre les massacres et les tortures, on invente des techniques de guerre psychologique, comme celle qui consiste à jeter d’un avion des suspects dans les villages de leur région. Cette pacification se fit donc sur une montagne de morts indigènes. Leur nombre oscille de dix milles à cent mille, selon les sources.
À paris le Quartier Latin penchait à gauche, il y avait pour cela des organisations politiques et quelques professeurs remarquables.
Pour la psychanalyse, c’était une autre affaire. On doit à Alain de Mijola avec son livre Freud et la France une histoire très complète de la naissance de la psychanalyse, avec la fondation la Société psychanalytique de France. Or, compte tenu de l’outil de civilisation qu’est devenu la psychanalyse aujourd’hui, on a peine à imaginer la place de la pensée raciale dans le noyau de ces fondateurs. René Laforgue, le premiers président, fondateur de la Revue française de psychanalyse, est devenu un collaborateur de l’appareil nazi pendant l’occupation de la France. Nous avons évoqué la proximité intellectuelle de Angelo Hesnard, membre fondateur important de l’Association psychanalytique, avec les vues d’Antoine Porot. Une autre fée discutable qui s’est penchée sur le berceau de la psychanalyse française fut le gendre de Pierre Janet, Édouard Pichon, membre de l’Action Française, tonitruant dans ses discours contre les juifs, les métèques et les institutions de la République et qui fut le président de ce qui était devenu entre temps la Société psychanalytique de Paris.

Trois ans après l’article de Manonni dans la revue Psyché, le livre Psychologie de la colonisation paraît. Mannoni, a la cinquantaine, il est en début de cure psychanalytique avec Jacques Lacan, et il avait passé une vingtaine d’années à Madagascar où il avait d’abord été professeur de philosophie.
Il affirme dans l’un de ses développements la place quasi-structurelle d’un désir de dépendance du colonisé, allant jusqu’à écrire que « Partout où les Européens ont fondé des colonies [du type de Madagascar], “on peut dire“ (sic) qu’ils étaient attendus ou même désirés dans l’inconscient de leurs sujets ». À notre connaissance, dans le très petit milieu psychanalytique de ce temps, ces énormités n’ont pas fait tache : du gris sur du gris pourrions nous dire.
Par contre la critique d’Aimé Césaire est cinglante. Frantz Fanon, lui, fut réellement affecté par ce livre et son analyse portait au plus profond, c’est-à-dire la critique d’une psychanalyse mise hors de la matérialité de l’histoire humaine, c’est-à-dire hors de la reconnaissance, par la symbolisation, de l’autre comme humain appartenant au même monde dans la différence. Frantz Fanon a disséqué le texte de Mannoni de la manière précise suivante : « Après avoir enfermé le Malgache dans ses coutumes, après avoir réalisé une analyse unilatérale de sa vision du monde, après avoir décrit le Malgache en cercle fermé après avoir dit que le Malgache entretient des relations de dépendance avec les ancêtres, caractéristiques hautement tribales, l’auteur, au mépris de toute objectivité, applique ses conclusions à une compréhension bilatérale, ignorant volontairement que, depuis Gallieni, le Malgache n’existe plus. ».
Et Fanon croise à sa façon l’intuition d’un Georges Politzer avec sa psychologie concrète, pour affirmer que l’objet de l’interprétation psychologique, surtout quand nous sommes dans les grands formats que nous propose l’histoire, n’est pas à interpréter avec la seule boussole de la psychologie ou de la psychanalyse : « ce que nous demandions à M. Manonni, c’était de nous expliquer la situation coloniale. Il oublie singulièrement de le faire. »
Peut-être cet exercice de pseudo-histoire, avec toutes ses limites, donne-t-il une idée du trouble du jeune Fanon devant la dérobade des maîtres à penser, lorsqu’il était de la plus grande urgence d’avoir l’intelligence de la condition des colonisés.
Le Docteur John Colin Carothers

Pour ne pas être trop long je vais réduire à l’essentiel mon propos sur Carothers. D’une certaine manière le Docteur John Colin Carothers était un pendant de Porot. Il l’a été approximativement pour la période historique de leur activité. Il l’a été par l’obsession de vouloir scientifiquement et à tout prix, établir la domination de la « race » blanche et la capacité subsubséquente d’inventer des théories extravagantes, avec, chez Carothers, une touche de loufoquerie.
De fait le nom de Carothers est souvent associé à ses thèses - accréditées dans les années 1950 par l’OMS –selon lesquelles l’Africain normal ressemble plus à un européen psychopathe, ou encore un européen lobotomisé, qu’à un homme vraiment normal, c’est-à-dire, pour paraphraser un humoriste, un homme blanc. The African Mind in Health and Disease publié en 1953, a demandé des échantillons humains de nombre de peuples africains. Pour le reste, alors que Porot était un vrai clinicien, Carothers était très peu instruit sur la psychiatrie quand il a pris la direction du Nairobi Mathari hospital de 1938 à 1950. Voilà pour l’histoire de la psychiatrie réduite à la figure des psychiatres célèbres. Mais sa rubrique nécrologique n’omet pas – je cite - que « beaucoup le considère comme l’un des fondateurs de la psychiatrie culturelle ». Et il est certain que tant avec l’école d’Alger que chez Carothers on peut dire que, en partie, l’ethnopsychiatrie moderne est fille de la psychiatrie raciste, ce qui n’est moins le cas de l’anthropologie clinique.
Mais probablement la plus grande différence entre l’école d’Alger et Carothers est que ce dernier a participé assez activement, en tant qu’expert, à une guerre coloniale : non pas pour soigner les traumatismes, mais pour organiser une contre-insurrection. Ce qu’il relate dans un livre.

En 1948, au Kénya des troubles on éclaté dans le peuple des Kikuyu dont 250 000 vivaient dans les fermes des Blancs comme main d’œuvre agricole. Du fait de ces troubles, l’autorité coloniale britannique interdit la société secrète des Mau Mau. En 1952 la rébellion reprend, plus forte, lorsque la loi sur les pâturages a été modifiée dans l’intérêt du capitalisme agricole. L’association des Kikuyu ne peut plus venir à l’aide de ses adhérents qui ont perdu leur emploi. Nombre de Kikuyu partirent vers les bidonvilles de Nairobi où ils se sont politisés. Ainsi s’est levée une guérilla qui tint tête à l’armée britannique pendant plus de deux ans, et guerillia où selon les données officielles, périrent 12 590 indigènes : au combat ou par pendaison, et, en face, 164 soldats ou policiers britanniques.
Question universitaire : Avons-nous à faire à des questions de psychologie ici ? Un chercheur de l’université Mac Gill de Montréal a cette formule : la santé mentale en Afrique a été enchâssée dans l’économie politique de la colonisation européenne. Je ne peux que souscrire à ce diagnostic, mais cela, loin d’affadir la dimension psychologique donne à la psychologie (et à la psychanalyse) une plus grande responsabilité

Quant Carothers a été missionné, pour donner aux autorités coloniales les moyens de comprendre les fondements de la lutte des Mau Mau afin d’avoir plus de prise sur leur mouvement, une pensée juste cocasse s’est installée au centre d’une tragédie. La catégorisation des races sur la base de la forme de la tête, de la qualité des cheveux ainsi et les traits du visage témoignaient mieux que des tests, de l’écart qui sépare la cervelle primitive de celle de l’homme le plus parfait qu’est l’Européen. La couleur de la peau avait été l’objet d’une théorie de portée intemporelle et universelle. Puisque l’épiblaste embryonnaire commande à la fois le développement de la peau et du cortex il n’apparaît pas trop hardi, pour ce curieux expert, de supputer une corrélation entre la couleur de peau, et la valeur des capacités cognitives.
Mais il n’en a pas fallu plus pour recoder la résistance politique des Mau Mau dans les termes de la pathologie. Ce sont des psychopathes criminels ou des schizophrène. En témoigne la manière dont sont décrits les serments des initiés qui rejoignaient la rébellion. Ces récits étaient rapportés par les aveux des prisonniers et réinterprétés dans l’idée d’une sauvagerie hors de la culture.
Alors, en accord avec ses convictions, le Docteur John Colin Carothers a pu accompagner les plus graves exactions des forces de maintien de l’ordre, comme en témoigne le livre de David Lovatt Smith, Kenya, The Kikuyu and Mau Mau. En avril 1954 a commencé une opération dite de villagisation : Nairobi est bouclée, quelque 50 000 personnes sont fichées, quelque 21 000 hommes sont incarcérés sans jugement, les autres sont enfermés dans des villages dit de secours. Cette expérience sera reprise bien plus tard notamment avec les pueblos modelos pour mater les indigènes en rébellion au Guatemala. Une autre innovation furent les gangs indigènes armés par la puissance occupante pour combattre la guérilla. Au même moment historique, dans les guerres françaises du Vietnam et d’Algérie, un militaire, Roger Trinquer inventait la « guerre moderne » dont il fera un livre qui accompagnera toute les exactions des guerres post-coloniale et les dictatures sud américaines.