Les leçons de Ferguson, Missouri, USA  La perpétuation d’une politique coloniale

, par Guy Levilain

Les tragédies de Ferguson, de New York (homicide par strangulation d’un asthmatique coupable d’avoir vendu des cigarettes détaxées) et de Cleveland (un gamin de 12 ans abattu pour avoir dans ses mains un jouet qui ressemblait trop à un pistolet) sont les manifestations d’un mal beaucoup plus profond qu’on ne croit, car ils constituent en fait des lynchages autorisés par le système judiciaire, donc légaux.

Pour comprendre ce phénomène aberrant, il faut savoir que le racisme aux États-Unis n’est autre que la perpétuation d’une politique coloniale vieille de trois cents ans que ni la Guerre de Sécession (1861-1865) ni le Mouvement des droits civiques (1954-1968) n’ont changé.

Par politique coloniale j’entends la ségrégation absolue et institutionnalisée des colonisateurs d’avec les colonisés. Cette politique consacrée par 1) la loi écrite – le Code Noir adopté après la Guerre de Sécession, 2) par la « Racial Integrity Act » pour la protection de l’intégrité raciale des Blancs et son corollaire « The one-drop Rule » – loi de la « seule goutte de sang noir », qui fait de tout mulâtre un « Negro », loi adoptée dès 1910, et 3) par le droit coutumier – la culture et les mœurs, a été et demeure la pierre angulaire des relations interraciales aux États-Unis à la fois métropole pour les Blancs et colonie pour les autres.

A ce propos je me suis permis de reproduire quelques pages extraites de mon roman intitulé La Mémé, suivi de Réflexions sur la question métisse dans lequel j’avais abordé ce sujet lors du matraquage de Miles Davis par un flic new yorkais.

Soirée jazz quai des Chartrons à Bordeaux (1960)

Lors d’une pause de l’orchestre nous sommes allés au bar retrouver nos hôtes, et je ne sais plus quel hasard m’avait amené à parler des tribulations de Miles Davis qui fut matraqué par un agent de police pour avoir refusé de passer son chemin alors qu’il prenait le frais à la porte du Birdland où il se produisait. C’était à New York en 1959.

« Miles Davis matraqué par un flic alors qu’ici il faudrait un cordon de police pour le protéger de ses admirateurs et admiratrices ! » Tout le monde était sidéré. Et quand je leur appris que le même Miles Davis fut rudement éconduit par le personnel du Waldorf-Astoria où Juliette Greco, de passage à New York, lui avait donné rendez-vous, ce fut le comble. Tout le monde était furieux.

– Selon moi, intervint Roger, notre trompettiste étudiant en sciences humaines et fervent lecteur du Monde Libertaire, pour comprendre le racisme tel qu’il se manifeste aujourd’hui aux Etats-Unis, il faut savoir qu’il n’est pas l’acte isolé d’un dévoyé ou d’un malade mental, mais la manifestation d’un mal profond ancré depuis longtemps dans les institutions et les mentalités. Ce mal, c’est trois siècles d’esclavage avec ses lois et ses coutumes, en un mot une culture nord-américaine que l’abolition n’a pas changée.

« Ainsi, compte tenu de son origine historique, le racisme dont nous parlons résulte d’une situation singulière parce que coloniale. Je m’explique. L’esclavage aux Etats-Unis avait créé des enclaves – les plantations du Sud, où la population noire était majoritaire. Ces colonies internes étaient dans une situation semblable à celle des possessions européennes d’Afrique. Comme elles, cette disproportion démographique exigeait des mesures d’exception, c’est-à-dire un état policier assez brutal pour tenir en respect la masse des « indigènes. » Nous sommes donc en présence d’une situation coloniale greffée sur le territoire national.

“Quand le Nord gagna la Guerre de Sécession et abolit l’esclavage en 1865, les Etats du Sud manœuvrèrent pour maintenir une législation favorable à leurs intérêts et y réussirent. Le Compromis de 1876 – autre sombre chapitre de l’histoire des Etats- Unis sur lequel je ne m’étendrai pas, permit aux Etats du Sud d’échapper au contrôle fédéral de Washington. Ayant regagné leur autonomie, ces Etats rétablirent l’esclavage en promulgant le Black Code qui de facto légalisa et légalise encore aujourd’hui la ségrégation dans le Deep South.

“Bref, phénomène colonial né et entretenu sur le territoire national, les préjugés raciaux que nous rencontrons au XXème siècle ne sont pas les séquelles d’une ancienne pratique, mais la manifestation d’une même politique raciale qui survécut et s’adapta aux conditions du jour. D’ou le maintien de la ségrégation dans les bases américaines que nous avons ici en Gironde. Vous ne le saviez pas ? Eh bien, je vous l’apprends !”

Force nous est de constater que les siècles n’ont rien changé, que la mentalité coloniale a survécu et que nous la retrouvons intacte sur tout le territoire des Etats-Unis.

Cependant cette politique et cet état d’esprit ne se sont pas limités aux USA. L’Europe est tout aussi coupable. Rappelons-nous que la ségrégation raciale (le « grand partage ») était le principe fondamental de notre politique coloniale sous la IIIème et la IVème République. Sachons surtout qu’on ne peut fouler du pied les principes sacrés de la République (liberté, égalité, fraternité) dans les territoires d’outre-mer sans que ce crime de lèse humanité ne revienne pervertir la mère patrie. Ainsi, dès la fin de l’ère coloniale cette mentalité s’est simplement transportée dans les métropoles ex-colonisatrices d’Europe devenues multiraciales où elle s’est adaptée au nouveau climat social pour croître, s’épanouir et fleurir sous les auspices des démagogues de l’extrême droite. D’où ce triste constat : si l’Histoire a balayé les colonies elle n’a pas balayé les mentalités.

En conclusion, aux États-Unis comme en Europe nous sommes confrontés à une situation terrifiante :

Quand un racisme intégral a été institutionnalisé et qu’il est entré dans la conscience collective, nul n’est besoin d’être raciste pour le perpétuer.

Notes :

– Miles Davis (1926-1991), trompettiste, chef d’orchestre et compositeur, est l’un des stylistes les plus influents du jazz contemporain.
– Le « Birdland », fondé en 1949, est encore aujourd’hui l’un des hauts lieux du jazz new-yorkais. Son nom rend hommage a Charlie
« Bird » Parker.

– Le Black Code ou lois « Jim Crow » fut en vigueur de 1876 à 1965. Plus qu’un ensemble de lois, il représentait une idéologie, une mentalité, un mode de vie, une étiquette, bref une culture qui survécut à l’abolition de l’esclavage.

– Le terme « Jim Crow » a pour origine une chanson et une danse, « Jump Jim Crow », qui caricaturait en 1838 les Noirs. « Jim Crow » devint synonyme de « Negro ». Le verbe « jump » a un double sens. Il signifie « sauter / danser » mais aussi « agresser ».

– Le Compromis de 1876, est un accord non écrit, un gentleman’s agreement, qui régla un contentieux électoral à l’occasion des présidentielles de 1876. En résumé : Samuel J. Tilden, candidat malheureux soutenu par le sud esclavagiste, exigea qu’il ne reconnaîtrait sa défaite qu’à condition que le gouvernement fédéral retire ses troupes des États du sud, redonnant à ceux-ci leur autonomie. Sa demande fut agréée, la ségrégation raciale fut remise en place et s’est maintenue jusqu’en 1965. Ce Compromis prouve bien - s’il en est besoin - que l’abolition de l’esclavage n’était pas le véritable enjeu de la Guerre de sécession.

– De 1950 a 1967, la France avait sur son territoire des bases utilisées par ses alliés de l’OTAN, essentiellement la US Air Force.
Il est intéressant de noter que cette mentalité ne s’est pas limitée aux territoires d’outre-mer ni a la période coloniale, car d’une part elle s’est transportée dans les métropoles ex-colonialistes d’Europe devenues multiraciales, et d’autre part elle a toujours existe aux U.S.A. a la .fois métropole pour les Blancs, et colonie pour les autres. Penchons-nous un instant sur cette question dont les ramifications sont troublantes.
Née avec le dynamisme conquérant des premiers colons, l’expropriation a l’échelle continentale des nations amérindiennes, l’esclavage de millions d’Africains et l’annexion des territoires mexicains du sud-ouest, la croyance en la supériorité raciale a ete renforcée, voire confirmée par l’expansion de la population européenne en Amérique du nord, la mainmise économique sur l’Amérique latine, et pour finir le « siècle américain », apothéose d’une ascension impériale.

Ainsi, pénétrés de leur « destin manifeste » et de leur puissance, les États-uniens, des leur indépendance, se sont approprie le monopole du terme « Américain » pour affirmer leur suprématie sur tout le continent. Et qu’a fait le reste du monde ? Nous l’avons tous adopte et ratifié. En effett, que voyons-nous aujourd’hui à l’évocation de ce vocable ? Un homme de race blanche et de type nordique pour ne pas dire aryen.

Il s’agit bien entendu d’un stéréotype auquel nous avons tous souscrit, car - il faut le reconnaître - ébahis par la puissance et le prestige des États-Unis, éblouis par une civilisation et une culture devenues universelles, soumis a une campagne médiatique qui, pendant deux cents ans a colporte a travers le monde l’image d’une fabuleuse et blanche « Amérique », nous avons cédé a l’ethnocentrisme yankee.

Ainsi, étonnés et admiratifs, nous avons depuis Alexis de Tocqueville et Frédéric Bartholdi légitimé l’accaparement du nom d’un continent - Amérique - pour l’appliquer a un seul pays, et son dérivé - Américain - pour designer les Blancs dudit pays.
« Aux seuls Blancs ? direz-vous. Comment pouvez- vous affirmer une telle chose ? »
Par l’observation du langage dont le contenu idéologique et psychologique est toujours tres révélateur. En effet, vous remarquerez que les citoyens de couleur se distinguent des autres par l’usage officiel - précisons-le - de mots composes tels que Native-American, African-American, Mexican- American ou Asian-American, alors que les Blancs sont « American » sans autre qualificati.f.
Ce chauvinisme explique par ailleurs le néologisme « Amerasian » créé pour designer les enfants métis nés pendant la guerre du Vietnam. Pourquoi ne pas utiliser les termes « Eurasian » et
« A.fro-Asian » qui existent déjà et sont appropriés ? Pour rejeter toute appartenance a l’Europe et a l’Afrique ? Pour donner au premier constituant du mot
« Amer-asian » la valeur d’une race nouvelle, une race dite « américaine » dans laquelle se .fondraient la blanche et la noire ? Aberrant, quand on sait l’histoire de la ségrégation aux États-Unis, et pro.fondement insultant envers les premiers habitants du continent.

Ce néologisme nous prouve - s’il en est besoin - que les termes « America » et « American » sont entres dans la langue, les moeurs et la conscience collective de tous les États-uniens, car même les Noirs, et ceci peut sembler paradoxal, sont .fiers d’être « Américains » - leur seul badge d’honneur - comme les Sénégalais l’étaient d’être citoyens Français. Ces exemples de chauvinisme contagieux nous prouvent que les États-Unis ne manquent jamais l’occasion de se distinguer du reste du monde pour affirmer leur droit a
« l’exceptionalisme », c’est-a-dire au caractère exceptionnel - blâmons encore Tocqueville pour cet adjectif - d’une nation qualitativement différente de toutes les autres parce que première république moderne dont le destin manifeste est d’éclairer le monde du haut de son piédestal.
Que pensent les Navajos, les Cherokee, les Sioux, les Ojibwes, les Dakotas, etc. de ce piratage, eux les seuls Américains dignes de ce nom ? Cloîtrés dans les réserves ou laissés pour compte dans les centres urbains, ces indigènes - dans toute l’acception du terme - n’ont pas droit a la parole.
Ainsi, la mentalité coloniale est intemporelle et omniprésente. Elle ne s’inscrit ni dans le temps ni dans l’espace, et aujourd’hui nous la retrouvons intacte aux États-Unis et dans toutes les métropoles ex-coloniales, car si l’histoire a balayé les colonies elle n’a pas balaye les mentalités.

En conclusion, je dirai que mes commentaires n’ont qu’une valeur in.formative et inciteront peut- etre un certain nombre d’entre nous à ne plus appeler un pays - aussi prestigieux soit-il - du nom d’un continent et à adopter le néologisme « États-unien » qui, bien qu’imparfait, a l’avantage de remettre les choses a leur place. Il s’agit uniquement d’une question d’éthique et d’équité.

Notes :
De la démocratie en Amérique, œuvre d’Alexis de Tocqueville (1805-1859), traite uniquement des Etats-Unis d’Amérique.
Frederic Bartholdi (1834-1904) est le créateur de la Statue de la Liberté.
Il y a 3 millions d’Amérindiens appartenant a 562 nations aux États-Unis, soit 1% de la population totale. La moitie de cette population vit dans les 310 réserves disséminées dans le sud- ouest désertique. Oubliés par l’histoire, absents de la vie publique, ils sont devenus une « minorité invisible. »
La guerre américano-mexicaine (1846-1848) permit aux
U.S.A. d’annexer l’Arizona, le Colorado, la Californie, le Nevada, le Nouveau-Mexique et l’Utah, soit un territoire de 1 300 000 km carres. (En comparaison, la superficie de la France est de 543 965 km carres).
Signalons également la guerre hispano-américaine (1898) qui permit aux U.S.A. de s’approprier Cuba, Porto-Rico, les Philippines, Guam et Samoa. Citons a ce propos ces mots de l’historien Howard Zinn (1922-2010) : « Désormais, le goût de l’empire possédait aussi bien les politiciens que les milieux d’affaire à travers tout le pays. Le racisme, le paternalisme, et les questions de profit se mêlaient aux discours sur la destinée de la civilisation. » Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats- Unis, 2002, p. 343.