Journal l’Humanité

Les autonomistes martiniquais rêvent d’une « nouvelle liberté » www.humanite.fr

, par Rosa Moussaoui

Mémoire . À l’occasion de la commémoration de l’insurrection anti-esclavagiste du 22 mai 1848, les forces se réclamant de l’autonomie ont plaidé pour une évolution institutionnelle.

Saint-Pierre, Le Prêcheur (Martinique),

envoyée spéciale.

C’est sur ces lieux mêmes, à l’Habitation Duchamp, au Prêcheur, que fut allumée l’étincelle qui devait embraser la Martinique jusqu’à la proclamation de l’abolition de l’esclavage, avant même que le décret d’abolition promulgué à Paris le 27 avril 1948 par le gouvernement provisoire, sous l’impulsion de Victor Schoelcher, ne parvienne sur l’île. Le 20 mai 1848, pour avoir transgressé l’ordre du géreur qui avait interdit de battre tambour le soir, après le travail, un esclave prénommé Romain fut arrêté et conduit à la prison de Saint-Pierre, à quelques kilomètres de là. Alertés par le son de la corne de lambi, esclaves et libres de couleur des environs se rassemblèrent par milliers pour exiger sa libération. Romain fut relâché sous la pression populaire. Mais en remontant vers Le Prêcheur, une colonne d’esclaves essuya une fusillade. L’événement déclencha une insurrection qui se répandit, le 22 mai, dans toute l’île, jusqu’à l’annonce, par le gouverneur Rostoland, de l’abolition, le 23 mai.

La longue grève générale de février a conféré cette année à la commémoration de cette « révolution anti-esclavagiste » un relief singulier. Jeudi soir, Élie Domota, leader du LKP guadeloupéen, et Michel Monrose, porte-parole du Collectif du 5 février, ont pris la parole devant un millier de personnes à l’arrivée, au Prêcheur, d’un « convoi pour la réparation ». « C’est de l’exploitation de travailleurs réduits en esclavage que l’Occident a tiré sa richesse », a lancé le syndicaliste guadeloupéen.

Vendredi matin, à l’appel de formations politiques autonomistes, une foule nombreuse s’est rassemblée sur l’Habitation Duchamp. Comme dans les défilés et rassemblements qui ont rythmé cette journée fériée dans toutes les communes de Martinique, de nombreux participants arborent le tee-shirt rouge du Collectif du 5 février. À quelques pas des étals de légumes du pays, la foule donne la réplique au tambouyé. Au rythme de chants créoles traditionnels, deux hommes s’affrontent dans un combat de ladja, un duel dansé hérité des ancêtres africains.

Les participants revendiquent ouvertement la filiation entre le combat d’hier pour la liberté et leur combat social d’aujourd’hui. « Après le liyannaj (union, rassemblement - NDLR) de février, c’est une nouvelle occasion de mobilisation pour dénoncer un système qui déraille comme jamais, explique Victor Permal, président du Cercle Frantz-Fanon. La mémoire anime les luttes d’aujourd’hui et encourage notre prise de possession de nous-mêmes par nous-mêmes. Il faut en finir avec ce régime de colonisation nouvelle formule. » Daniel Boukman, écrivain, militant culturel, se réjouit lui aussi de voir la commémoration « échapper à une certaine folklorisation » après les événements de février.

Une nécessaire évolution statutaire

À la veille du congrès des élus martiniquais, le 18 juin prochain, des responsables politiques ont aussi fait valoir, au Prêcheur, la nécessité d’une évolution statutaire. « Toutes les questions soulevées en février, l’emploi, les prix, le développement, se résument à une seule : la possibilité d’apporter nos propres réponses, en responsabilité », a affirmé Francis Carole, du Palima, en appelant à la constitution d’un « front ». Proposition reprise par Georges Erichot, secrétaire général du PCM, qui a invité le public à « dépasser la simple commémoration pour se situer dans le combat d’émancipation du peuple martiniquais ». Un combat qui implique, a insisté Raphaël Martine, maire (RDM) de Saint-Pierre, « de briser les chaînes que nous avons dans la tête et qui nous empêchent de décider par nous-mêmes ». Très sévère à l’endroit du PPM, accusé d’ambiguïté sur la revendication d’autonomie, le député et président du conseil régional de Martinique, Alfred Marie-Jeanne, a mis en garde contre toute « marche arrière ». « Nous ne demandons pas de réparation, a affirmé le chef du Mouvement pour l’indépendance de la Martinique (MIM). Ce que nous voulons, c’est une nouvelle liberté pour gérer nos affaires nous-mêmes et développer notre pays. »

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