Quelle place pour les détenus souffrant de troubles psychiatriques  ?

Le soin ne peut être enfermé

, par Gilbert Rémond

Gilbert Rémond nous dit ...nous aurons avantage à entendre le diagnostic du docteur Fanon  : « Il y a de grandes difficultés » à guérir correctement un prisonnier, c’est-à-dire à « le rendre homogène de part en part à un milieu social de type carcéral »....

PAR GILBERT RÉMOND, DÉLÉGUÉ CGT AU CENTRE HOSPITALIER SPÉCIALISÉ LE VINATIER.

Quelle place pour les détenus souffrant de troubles psychiatriques  ?

L’argument qui nous est ressassé depuis deux ans par les différents interlocuteurs qui sont venus nous vendre leur projet d’Uhsa (unité d’hospitalisation spécialement aménagée) consiste à nous faire entendre et accepter sans conditions, au nom de l’humanisme, qu’il faut bien soigner les détenus atteints de troubles psychiatriques, qu’il est juste de leur donner les mêmes droits qu’aux autres, étant entendu par là, ceux atteints de troubles somatiques qui sont soignés en Uhsi (unités hospitalières sécurisées interrégionales), comme si une intervention chirurgicale relevait des mêmes prouesses techniques qu’un soin psychique qui demande du temps, de l’espace et des relations humaines construites dans un continuum qui ne saurait souffrir ruptures et interchangeabilité des personnels.

Il nous est dit aussi que ces soins ne peuvent être dispensés en prison par un développement des services médico-psychologiques régionaux (SMPR), qu’il faut donner au soin la primeur quand pourtant l’Uhsa reste partie intégrante dans les faits du système carcéral (de son administration et de ses personnels). Pire, elle fait entrer la prison dans l’hôpital. Par cette démarche, les partisans de ces unités d’un ordre nouveau, même si médicalisées, inversent la volonté qu’ils prétendent porter, de vouloir faire entrer le soin dans la prison. En effet nous savons d’expérience, et les centres de rétention pour mineurs nous en apportent chaque jour des preuves retentissantes sinon funestes, qu’il n’est pas possible de faire entrer la prison dans le soin sans tout pervertir, sans que la prison ne vienne contaminer par son organisation, le poids de ses représentations de la vie collective, de sa réglementation du quotidien, l’espace de liberté et de tolérance dont le soin psychique a besoin. Avec la prison dans l’hôpital c’est le soin qu’on enferme, cela bien au-delà de l’Uhsa puisque toute la vie de l’hôpital en est affectée (roulements, prises de poste, contrôle, surveillance, déplacements, etc.). Ouvrir l’hôpital à la prison, c’est enfermer le soin. D’ailleurs le colloque « Les journées du Vinatier » organisé au mois de juin en porte déjà la cadence dans son thème, lorsque celui-ci expose, selon la calligraphie suivante  : « La psychiatrie  : la loi et l’ordre ».

Cette nouvelle façon d’écrire l’engagement dans nos pratiques illustre avec éclat les processus sémantiques dans lesquels nous engage l’Uhsa. Désormais, ce ne sont plus l’empathie, la reconnaissance du sujet, la prise en compte de la différence, et la tolérance qui déterminent le contenu des pratiques psychiatriques mais leur mise en rapport avec les paradigmes dominants de la loi et de l’ordre qui en formalisent l’espace. Ils formalisent l’espace sécuritaire dans lequel un pouvoir cherche à contraindre une nation et son histoire. Enfin cette conception, loin de nous ouvrir sur de nouveaux rapports humains et de nouvelles libertés, nous ramène à cette époque que Michel Foucault caractérisait dans son histoire de la folie de « grand enfermement », où malades mentaux et délinquants étaient confondus dans un même rejet et concentrés derrière les murs placés aux périphéries de nos villes. Pour finir loin d’apporter un soin attentif et opérant, vouloir maintenir les prisonniers atteints de troubles psychiques dans un milieu qui les conditionne et les accentue ne peut que les enfoncer davantage dans leurs souffrances et la pathologie. Cela n’est pas sans me rappeler cette observation de Franz Fanon tirée des Damnés de la terre sur la colonisation  : « Il n’a pas dépendu de nous que dans cette guerre, des phénomènes psychiatriques, des troubles du consentement et de la pensée aient pris de l’importance chez les acteurs de la pacification ou au sein des populations pacifiées. La vérité est que la colonisation dans son essence se présentait déjà comme grande pourvoyeuse des hôpitaux psychiatriques. Dans différents travaux scientifiques, nous avons depuis 1954 attiré l’attention des syndicats français et internationaux sur les difficultés qu’il y avait à “guérir” correctement un colonisé, c’est-à-dire à le rendre homogène de part en part à un milieu social de type colonial. »

27 à 30 % des prisonniers sont atteints de troubles psychiatriques, nous disent les statistiques. Nombre d’entre eux sont de nos anciens patients, abandonnés par l’hôpital faute de moyens pour les suivre et les soigner. Les autres le deviennent dans les conditions rencontrées lors de leur détention. En effet, remplaçons le mot colonisé par le mot prisonnier et nous aurons avantage à entendre le diagnostic du docteur Fanon  : « Il y a de grandes difficultés » à guérir correctement un prisonnier, c’est-à-dire à « le rendre homogène de part en part à un milieu social de type carcéral ».

Voir en ligne : http://www.humanite.fr/2010-06-04_I...