Après les Latinos, les Arabes. Et demain, les Africains ?

Le monde change, et nous avons un grand rôle

, par Michel Collon

Pourquoi Washington et Paris ont dû reculer en Tunisie et Egypte. Comment ils vont essayer de sauver l’essentiel du système néocolonial. Et quel est notre rôle à tous pour que le monde se transforme vraiment.

Longtemps, l’Empire a paru invincible. Les Etats-Unis pouvaient à
leur guise et sous les prétextes les plus absurdes, violer la Charte de l’ONU, appliquer de cruels embargos,
bombarder ou occuper des pays, assassiner des chefs d’Etat, provoquer des guerres civiles, financer des terroristes,
organiser des coups d’Etat, armer Israël pour ses agressions…
Ils semblaient pouvoir tout se permettre, et le pessimisme dominait. Combien de fois ai-je entendu : « Ils sont trop
forts, comment pourrions-nous mettre fin à ces régimes arabes corrompus et complices d’Israël ! » La réponse est
venue d’en bas : les peuples sont plus forts que les tyrans.

Mais chacun sent que le combat ne s’est pas terminé en éliminant juste Ben Ali et Moubarak, il ne fait que
commencer. Pour arracher de véritables changements, il faudra neutraliser ceux qui tiraient les ficelles en coulisses.
D’où l’importance décisive de bien cerner les mécanismes de ce système qui produit les tyrans, les protège et au
besoin les remplace. Pourquoi cet Empire s’affaiblit, et comment il va essayer de se maintenir à tout prix.
Aucun Empire n’est éternel
Aucun Empire n’est éternel. Tôt ou tard, l’arrogance des crimes provoque une résistance générale. Tôt ou tard, le
co�t du « maintien de l’ordre » dépasse les profits que ces guerres apportent aux multinationales. Tôt ou tard, les
investissements dans le militaire font défaut aux autres secteurs qui perdent la compétition internationale.

Et les Etats-Unis n’échappent pas à la règle. Le taux de profit de leurs multinationales décroît depuis 1965, et les
bulles d’endettement et de spéculation n’ont fait que reporter et aggraver le problème. Leur part dans l’économie
mondiale est passée de 50% en 1945 à 30% dans les années 60, autour de 20% aujourd’hui et 10% environ dans
vingt ans. Or, aucune armée ne peut être plus forte que son économie, et les USA sont donc de moins en moins en
état d’être le gendarme du monde. Aujourd’hui, la planète devient « multipolaire » : un autre équilibre s’installe entre
USA, Europe et Russie et surtout avec les grands pays du Sud. Particulièrement, la Chine qui a prouvé qu’être
indépendant était la meilleure façon de progresser. USA et Europe ne peuvent plus imposer leurs volontés comme
avant. Leur néocolonialisme pourrait mourir bientôt.

En fait, ce déclin US est de plus en plus visible depuis dix ans. En 2000, la bulle Internet explose. En 2002, le
peuple vénézuélien fait échouer le coup d’Etat made in USA et Hugo Chavez entame ses grandes réformes sociales
qui entraîneront toute l’Amérique latine dans la résistance. En 2003, la machine de guerre de Bush s’enlise en Irak,
comme en Afghanistan. En 2006, Israël échoue au Liban et en 2009 à Gaza. Les défaites s’accumulent.

Après les Latinos, les Arabes. Et demain, les Africains ?
La merveilleuse révolte des Tunisiens et des Egyptiens a fait des miracles : on entend à présent les Etats-Unis vanter
la « transition démocratique » alors que pendant des décennies, ils ont fourni aux tyrans chars, fusils-mitrailleurs et
séminaires de formation à la torture ! La France pareil. Et cette révolte plonge dans l’angoisse les stratèges du Grand
Empire US, du Petit Empire français et leurs protégés israéliens. Merci, les Arabes !

Objet de cette angoisse : comment changer un peu pour ne rien changer à l’essentiel ? Comment maintenir leur
domination sur le pétrole du Moyen-Orient, sur les matières premières et sur les économies en général ? Comment
empêcher que l’Afrique aussi se libère ?
Mais il faut aller au fond des choses. Se réjouir des premiers pas ne peut cacher le chemin qui reste à parcourir. Ce
n’est pas le seul Ben Ali qui a pillé la Tunisie, c’est toute une classe de profiteurs, tunisiens, mais surtout étrangers.
Ce n’est pas le seul Moubarak qui a opprimé les Egyptiens, c’est tout un régime autour de lui. Et derrière ce régime,
les Etats-Unis. L’important, ce n’est pas la marionnette, mais celui qui en tire les fils. Washington, comme Paris,
cherche seulement à remplacer les marionnettes usées par d’autres plus présentables.
Pas de véritable démocratie sans justice sociale

La question que les Tunisiens, les Egyptiens et les autres souhaitent résoudre n’est pas : « Quel nouveau’
dirigeant nous fera de nouvelles promesses qu’il ne tiendra pas, avant de nous taper dessus comme avant ? » Leur
question est plutôt : « Aurai-je un vrai travail avec un vrai salaire et une vie digne pour ma famille ? Ou bien aurai-je
pour seule issue une barque qui ira s’échouer en Méditerranée ou dans une prison européenne pour sans-papiers ? »
L’Amérique latine vivait tout récemment encore la même pauvreté et le même désespoir. Les énormes profits du
pétrole, du gaz et des autres matières premières partaient gonfler les coffres-forts d’Exxon et de Shell pendant qu’un
Latino sur deux vivait sous le seuil de pauvreté, sans pouvoir payer le médecin ou une bonne école à ses enfants.
Tout a commencé à changer en 2002 quand Hugo Chavez a nationalisé le pétrole, modifié tous les contrats avec les
multinationales, exigé qu’elles paient des taxes et que les profits soient partagés. L’année suivante, 11,4 milliards
arrivaient dans les caisses de l’Etat (pendant vingt ans, c’était zéro !), et celui-ci mettait en route des programmes
sociaux ; soins de santé et enseignement pour tous, doublement du salaire minimum, aide aux coopératives et aux
petites entreprises créatrices d’emplois. En Bolivie, Evo a fait de même.

Et l’exemple se répand. Atteindra-t-il la
Méditerranée et le Moyen-Orient ? A quand un Chavez ou un Evo arabe ? Le courage de ces masses en révolte
mérite une organisation et un leader, honnêtes et décidés à aller jusqu’au bout.
Une véritable démocratie politique est impossible sans la justice sociale. En fait, les deux problèmes sont étoitement
liés. Car personne n’installe une dictature pour le plaisir ou par simple perversion. C’est toujours pour pour maintenir
les privilèges d’une petite couche qui accapare les richesses. Les dictateurs sont les employés des multinationales.
Qui ne veut absolument pas de la démocratie ?
Face à la colère des Tunisiens, quel « homme nouveau » a proposé Washington ? Le premier ministre de l’ancien
dictateur ! Face au désir de changement des Egyptiens, qui ont-ils tenté de mettre au poste ? L’ancien chef de
l’armée, créature de la CIA ! On se moque des gens.
Il y a cinq ans, l’ancien ministre français des Affaires étrangères, Védrine, osait déclarer que les peuples arabes
n’étaient pas m�rs pour la démocratie. Cette théorie reste dominante dans une élite française qui pratique plus ou
moins ouvertement le racisme anti-arabe et l’islamophobie.

En réalité, c’est la France qui n’est pas mûre pour la démocratie. C’est la France qui a massacré les Tunisiens en
1937 et 1952 et les Marocains en 1945. C’est la France qui a mené une guerre longue et sanglante pour empêcher les
Algériens d’exercer leur droit légitime à la souveraineté. C’est la France qui, par la bouche d’un président
négationniste, refuse de reconnaître ses crimes et de payer ses dettes aux Arabes et aux Africains. C’est la France
qui a protégé Ben Ali jusqu’au pied de l’avion qui l’emportait. C’est la France qui a imposé et maintient les pires tyrans
dans toute l’Afrique.

L’actuel racisme antimusulman permet de faire d’une pierre deux coups. Premier coup : en Europe, on divise les
travailleurs selon leur origine (un tiers des ouvriers français ou belges sont d’origine immigrée récente) et pendant
qu’on fantasme sur la burqa, les patrons attaquent allègrement les salaires, les conditions de travail et les retraites de
tous les travailleurs, voilés ou pas. Deuxième coup : par rapport aux pays arabes, l’islamophobie permet d’éviter les
questions gênantes. Au lieu de se demander « Mais qui leur a imposé ces dictateurs ? » et de répondre : l’Europe,
l’Europe d’en haut, l’Europe des multinationales, on présente les Arabes comme « pas mûrs pour la démocratie » et
donc dangereux. On diabolise en inversant la victime et le coupable.
Or, voici le débat fondamental, et il dépend de nous tous qu’il soit mené ou occulté : pourquoi les Etats-Unis, la
France et compagnie - qui n’ont que le mot « démocratie » à la bouche - ne veulent en réalité absolument pas d’une
véritable démocratie ? Parce que si les peuples peuvent décider eux-mêmes comment utiliser leurs richesses et leur
travail, alors les privilèges des corrompus et des profiteurs seront en grand danger !
Pour cacher leur refus de démocratie, les Etats-Unis et leurs alliés agitent dans les médias le « péril islamiste ».
Quelle hypocrisie ! Les voit-on nous alerter et mener de grandes campagnes médiatiques sur les islamistes qui leur
sont dociles comme le régime odieux d’Arabie Saoudite ? Les entend-on s’excuser d’avoir financé les islamistes de
Ben Laden pour renverser un gouvernement afghan de gauche qui avait émancipé les femmes ?

Notre rôle est important

Le monde change à toute allure. Le déclin des USA ouvre de nouvelles perspectives pour la libération des peuples.
De grands bouleversements s’annoncent…
Mais dans quel sens iront-ils ? Pour qu’ils soient positifs, il dépend de chacun de nous qu’une véritable information
circule, que les dossiers honteux soient largement connus, que les stratégies secrètes soient démasquées. Tout ceci
permettra d’instaurer un grand débat, populaire et international : de quelle économie, de quelle justice sociale les
peuples ont-ils besoin ?
Or, l’information officielle sur tout ceci est une catastrophe, et ce n’est pas par hasard. Dès lors, pour que ce débat se
mène dès maintenant et partout, chacun de nous a un grand rôle à jouer. Informer est la clé. Comment ? Nous y
reviendrons dans un prochain texte, d’ici quelques jours

Bruxelles, 19 février 2011

Source : www.michelcollon.info [http://www.michelcollon.info/Le-monde-change-et-nous-avons-un.html]

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