Le marxisme de Jacques Roumain

, par Jean-Jacques CADET

15 juin 2015

Le marxisme n’est pas né avec Karl Marx mais plutôt après lui. Néanmoins, il en est la condition nécessaire. Car sans la pensée marxienne, il n’y aurait pas de théorie marxiste. Karl Marx est le point de départ d’une école de pensée qui va porter son nom. Le point d’aboutissement du marxisme reste encore indéterminé vu les éventuelles révisions que peut encore subir cette pensée. Ce qui revient à dire que le marxisme est né à la mort de Marx (1883) avec Engels. Cet ancien compagnon a relu et vulgarisé les œuvres de Marx tout en les rendre intelligibles au grand nombre. Son plus grand effort consiste à donner une philosophie et une méthode à la pensée marxienne qui devient avec lui (et d’autres marxistes du moment) un système capable d’expliquer le monde tout en pensant le souhaitable. Et c’est ainsi qu’elle gagnera en disciples au risque de prendre différentes formes.

Engels, l’initiateur, fait partie de la première génération dénommée ¨marxisme classique¨. Constitué notamment de Kautsky, Lénine, Trotsky, Luxemburg, Hilferding, Otto Bauer, etc, - il présente, selon Perry Anderson , deux caractéristiques principales. La première insiste sur l’activité intellectuelle de ces militants. Ils s’occupaient, nous dit-il, des sciences empiriques. Ils étaient historiens, économistes, sociologues, etc. Ils étaient en contact permanent avec la réalité. Ils publiaient sur la conjoncture politique, économique et sociale. Ils feront toujours face à la réalité politique. Ils étaient, déclare Perry Anderson, de vrais stratèges toujours à la recherche d’outils théoriques pour expliquer les événements. Ils publient à un rythme exponentiel. On peut même parler de précocité intellectuelle chez eux dans la mesure où, explique-t-il, ¨chacun d’entre eux avait écrit un ouvrage théorique de base avant trente ans¨ .

En plus de cette exceptionnalité intellectuelle, la plupart d’entre eux étaient très actifs dans un parti politique. Certains en ont même fondé dans leur pays. Perry Anderson poursuit :

¨Presque tous ces théoriciens de la jeune génération allait jouer un rôle important dans la direction de leurs partis nationaux respectifs –un rôle beaucoup plus central et actif que celui qu’avaient tenu leurs prédécesseurs. Lénine, bien sûr, créa le Parti Bolchevique en Russie. Rosa Luxemburg était la tête pensante du parti social-démocrate en Pologne et fut plus tard la fondatrice éminente du Parti communiste allemand. Trotski fut au centre des querelles entre les fractions de la social-démocratie russe, et Boukharine un des lieutenants de Lénine avant la Première Guerre mondiale. Bauer dirige le secrétariat du groupe parlementaire du Parti social-démocrate autrichien. Hilferding devenait député du Parti social-démocrate allemand¨ .

Ces deux caractéristiques, à savoir scientifiques empiriques et dirigeants de partis, constituent l’essence de ce marxisme qui se veut fidèle aux pratiques de Marx.

Jusqu’en 1924 marqué par l’échec de la révolution allemande, le marxisme classique a perduré pour enfin disparaitre au profit d’un autre marxisme, celui occidental. Ce dernier inaugure une distance entre intellectuels et Partis, donc entre théorie et pratique. Avec des marxistes comme Althusser, Sartre, Marcuse, Lukacs et Adorno, on a un autre rapport aux organisations ouvrières. Certains d’entre eux ne sont plus dirigeants de parti. D’autres entretiennent des rapports compliqués avec les partis politiques. Ce qui a progressivement créé leur rupture : Lukacs, Gramsci et Korsch étaient, au départ, des membres influents dans le leur. Plus tard, ils seront contestés jusqu’à ne plus être des militants politiques pour devenir des Intellectuels .
De 1883 à 1968, on a donc deux marxismes qui ont influencé la période tout en traversant les grands communistes qui ont marqué le XXème siècle. Comment situer Jacques Roumain par rapport à ces profils qui ont vraisemblablement façonné ses pratiques politiques ?

A première vue, ce texte pose déjà l’idée selon laquelle Jacques Roumain est un marxiste. Mais, il ne l’a jamais mentionné. Ce qui n’invalide pas notre affirmation. Car la démarche dialectique matérialiste domine beaucoup de textes de l’auteur. D’autant plus qu’il cite parfois Marx pour expliquer des phénomènes. Néanmoins, il a affirmé à plusieurs reprises ses convictions communistes. Dans sa Lettre à Tristan Rémy (4 janvier 1933) : ¨Je suis communiste. Non militant pour l’instant, parce que les cadres d’une lutte politique n’existent pas en Haïti. Je m’applique à préparer...¨ . Plus loin, il va l’affirmer dans une autre Lettre à Léon Laleau (6 janvier 1933) : ¨Je suis communiste. Aucune puissance au monde ne peut m’enlever ce droit...¨ . On est en présence d’un communiste assumé qui s’assure de la faisabilité de la doctrine parce que, dit-il, ¨chaque jour davantage l’ouvrier haïtien, l’ancien bouqui, comprend que son statut dépend de sa seule force, de sa seule volonté de combat¨ . Un an plus tard, en 1934, il prouvera son projet communiste en créant le premier parti communiste haïtien. L’idée étant d’implanter, dans un cadre mondial, le communisme en Haïti.

Les références marxistes commencent chez Roumain en 1934 dans la Critique de la critique. On y trouve des catégories et des citations marxiennes sans pour autant se proclamer marxiste. La présence de Marx sera beaucoup plus permanente dans l’Analyse schématique, manifeste du parti communiste haïtien. La troisième partie de cette dernière débute avec une citation de Marx. C’est juste pour montrer que ce fragment de la critique du Programme de Gotta reste l’idée directrice du texte. A un certain moment, il mentionne qu’il va faire un ¨petit cours de sociologie marxiste¨ à des messieurs avec qui il était en discussion. C’est là qu’il fait référence au Capital de Marx pour montrer la nécessité de la théorie dans les luttes politiques. En lisant ses ouvrages, on sent qu’on a affaire avec un marxiste intelligent qui s’est donné une certaine méthode de lecture. Dans ses débats avec le Père Foisset en 1942, toute la batterie marxiste sera utilisée : matérialisme dialectique, infrastructure, superstructure, propriété privée des moyens de production et d’échange, capitalisme, idéologie, etc. Dans l’une de ces répliques, il a même tendance à faire l’éloge du marxisme et de sa méthode dialectique. Tous ces éléments confirment le statut marxiste non assumé de l’auteur. Des marxistes qui évitent l’épithète, il y en a eu un bon nombre dans l’histoire des idées. Même Karl Marx le faisait avec une certaine ironie.

Jacques Roumain taquine sa femme Nicole dans une de ses lettres de 1941 en estimant qu’elle devient une ¨bonne marxiste¨. Et qu’elle a les outils théoriques nécessaires pour bien analyser la réalité : ¨Heureusement que tu es bien armée, en marxiste avertie, pour disséquer ces nouvelles, jusqu’à trouver leur signification précise¨ . Mais bizarrement, il manifeste une certaine préférence pour le terme de communiste, au détriment de celui de marxiste. En politique, cette ambigüité sémantique est insignifiante dans la mesure où il épouse les deux courants pour penser le projet d’émancipation du peuple haïtien.

Il existe une différence subtile entre le marxisme et le communisme, or de grands théoriciens ne la prennent pas en compte. Nous reconnaissons cette nuance et ne la minimisons pas. Néanmoins, on se propose de la discuter dans une prochaine fois. Ce qu’il faut retenir ici, est que tout marxiste est potentiellement communiste, l’inverse n’est pas vrai. Le marxisme peut être compris comme un projet communiste qui se réclame des idées de Karl Marx. Quant à Roumain, il était un communiste marxiste et surtout marxiste à haïtienne.

Jacques Roumain a fondé des organisations. Il en préside même certaines. En avril 1928, il lance la Ligue de la Jeunesse Patriotique Haïtienne dont il prend la tête. Il était Président d’Honneur de la Fédération des Jeunes haïtienne. Il faisait parti des dirigeants du Comité de Grève qui a anticipé le départ des Américains en Haïti. En 1934, il a réalisé, avec d’autres camarades, l’un des plus grands événements dans l’histoire politique d’Haïti : la création du premier Parti Communiste Haïtien (PCH). Elu secrétaire général, il faisait parti du Comité Central dissout deux ans plus tard par le pouvoir en place. Il avait un bon rapport avec les partis et organisations politiques. Il prônait une démarche de transformation de la réalité. Comme dirigeant de parti, il critiquait souvent l’actualité politique, ô combien conservatrice. Ce qui lui valut, comme déjà rappelé, de multiples arrestations et emprisonnements : ¨Entre décembre 1928 et juin 1936, Jacques Roumain aura fait quatre séjours sous les verrous, pour un total d’environ trente-deux mois¨ , nous dit Léon-François Hoffmann.

Quant à son statut d’intellectuel, Roumain était très prolifique. Il a beaucoup écrit d’articles, de poèmes et de livres scientifiques. Ses publications reflètent la conjoncture du moment : il n’a pas cessé de critiquer les gouvernements d’alors. Il fait parti des gens qui ont résisté avec la plume à l’occupation américaine de 1915. Il s’est immiscé dans les débats autour de la discrimination antisuperstitieuse de l’époque. Il s’est grandement intéressé aux sciences empiriques, notamment l’ethnologie. On peut citer ces travaux sur : l’outillage lithique des Ciboney d’Haïti, sur la paléobotanique des Antilles, sur le vaudou. C’est dans cette même dynamique qu’il a créé l’Institut d’ethnologie. Jacques Roumain était un stratège politique qui avait besoin du savoir empirique pour bien mener la révolution.

Jacques Roumain était aussi intellectuellement précoce. Selon Léon-François Hoffmann, il a publié vingt-deux poèmes en deux ans, de 27 juillet 1927 à 14 septembre 1929, à peine vingt ans. Il a écrit ses chefs-d’œuvre, sauf Gouverneur de la Rosée publié en 1944, avant trente ans. En 1934, il écrit avec Christian Beaulieu et Etienne Charlier le manifeste du PCH, l’Analyse schématique 1932-1934. En 1931, à vingt quatre ans, il écrit Les Fantoches et La Montagne ensorcelée. Il converse aussi avec des intellectuels de la période : Russel (Les Nationalistes répondent à Russel, 1930), et Alain Locke (Lettre à Alain Locke, 1931 ; 1932). Dès son retour en Haïti en 1927, il marque sa génération par ses réflexions anticipatrices qui en épatent plus d’un.

Considérant ce profil intellectuel et politique, jacques Roumain était plus proche du marxisme classique que de l’occidental alors que sa période de production ne s’y prête pas. Cependant, il ne se laisse pas influencer par ce dernier dans la scission entre activité intellectuelle et politique. On a plutôt un Roumain qui se veut proche des masses populaires en raison de ses implications dans le parti communiste haïtien . Par là, Roumain reste fidèle à l’esprit de Karl Marx, lui aussi dirigeant-fondateur de la première Internationale communiste et scientifique avéré.

Ce modèle d’intellectuel-dirigeant politique disparaît en Haïti. La tendance, au contraire, tend à écarter tout intellectuel de la Politique , voire de la direction d’un parti ou d’une organisation politique. L’intellectuel devrait s’occuper uniquement de la science pour qu’il soit digne de son statut. Quant aux politiques, ils devraient rester uniquement sur le terrain pour manifester et faire des sit-in. Cette idéologie dominante ne profite qu’au statut quo dans la mesure où une pratique qui se veut progressiste doit produire des savoirs empiriques, s’occuper de la recherche scientifique. Il faut en Haïti des intellectuels qui font de la politique et des hommes politiques attachés aux recherches scientifiques. Dans cette perspective, le modèle Roumain est toujours d’actualité.

Jean-Jacques Cadet
Doctorant en philosophie

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