Le flamboyant et le guerrier-silex : Aimé Césaire et Frantz Fanon

, par Christiane Chaulet Achour

Ecrire, créer, militer : une mise en parallèle des origines et des parcours de ces deux écrivains majeurs du XXe siècle permet de suivre une fraternité. Qui dit « fraternité » ne dit pas nécessairement similitude de points de vue et, en particulier, autour de la question du choix de la départementalisation contre celui de l’indépendance, il n’y a pas convergence de points de vue pour la Martinique. En ce qui concerne l’Afrique dans son ensemble, Césaire a eu une position tout à fait favorable aux indépendances, comme il a admité Haïti « où la négritude se mit debout pour la première fois ». Il en a sondé les réalisations tant à Haïti qu’au Congo, à travers essais, pièces de théâtre et poèmes. Le va-et-vient entre les textes de l’un et de l’autre est passionnant : nous n’y ferons que des allusions précises mais le travail d’analyse reste à faire. Convergences et divergences, donc. Et non Césaire contre Fanon ni l’inverse.
 [1].

Des enfances martiniquaises différentes

L’un étant mort très jeune et l’autre très vieux, on a un peu de mal à réaliser qu’ils n’avaient que douze années de différence d’âge. On le sait, Aimé Césaire est né le 26 juin 1913 à Basse-Pointe alors que Frantz Fanon naît douze années plus tard à Fort-de-France, le 20 juillet 1925 [2].
Les lieux de l’enfance ainsi que le niveau de vie familial sont assez différents :

« Au bout du petit matin, une autre petite maison qui sent très mauvais dans une rue étroite, une maison minuscule qui abrite en ses entrailles de bois pourri des dizaines de rats et la turbulence de mes six frères et sœurs, une petite maison cruelle dont l’intransigeance affole nos fins de mois et mon père fantasque grignoté d’une seule misère, je n’ai jamais su laquelle […] » [3].

Pour Fanon, il faut relire Alice Cherki et Joby Fanon pour confirmer que l’on n’est pas dans le même milieu social [4].
L’un fait ses études primaires, de 1918 à 1924 dans son petit village de Basse-Pointe tandis que l’autre les fait à Fort-de-France. Pour en rester à des références littéraires on est plutôt, d’un côté, proche de La rue case-nègres de Joseph Zobel alors que de l’autre, on pense plus facilement à « Hoquet » de Léon-Gontran Damas.

Première convergence biographique, le lycée Schoelcher

Il ne pouvait guère en être autrement étant donné le nombre de lycées alors en Martinique ! Césaire y fait ses études secondaires de 1924 à 1931 avant de partir au lycée Louis-le-Grand à Paris pour faire son hypokhâgne. Il présente l’agrégation à laquelle il ne sera pas admis et épouse Suzanne Roussi en 1937. Il publie dans la revue Volontés, la première version du Cahier d’un retour au pays natal. En 1940, il est nommé professeur au lycée Schoelcher : il a 27 ans.
Frantz a 14 ans : il est trop jeune pour suivre les cours de ce nouveau professeur alors que Manville est déjà son élève comme Joby et c’est par leur intermédiaire que Frantz bénéficiera de cet enseignement qui les galvanise tous. Lisons dans Les Antilles sans fard, le témoignage de Marcel Manville :

« Au lycée Schoelcher, Césaire dispensait de flamboyante manière un cours de littérature. Il nous faisait étudier les poètes maudits : Isidore Ducasse, comte de Lautréamont et ses chants diaboliques et sanguinaires de Maldoror. Ces poètes retrouvés, réprouvés, fils du Soleil ! C’était une littérature chargée de poudre et de contestation
L‘idée germait dans nos esprits qu’il fallait rompre la monotonie de nos vies de lycéens. Nous étions tous sportifs et pour nous la guerre était un sport… (…) 1943 sera l’année de la bascule politique. » [5]

Rappelons aussi celui de René Depestre après la venue de Césaire en Haïti :

« Près de cinquante ans après l’éblouissant effet-Césaire, le parcours nous paraît l’un des plus exemplaires de l’intelligentsia mondiale du vingtième siècle. Son oeuvre aura été le journal de bord de plusieurs générations d’Antillais et d’Africains. En nous invitant, en 1944, à réfléchir sur la poésie et la connaissance, à partir de Lautréamont, Rimbaud, Apollinaire, Breton, et à partir de sa propre expérience de poète et de penseur, il nous aura aidés à voyager en nous-mêmes, à la récupération du moi que la colonisation avait enfoui sous des épaisseurs de mensonges, de poncifs et d’idées reçues ». [6]

Il serait délicat de ne pas retenir dans la formation de Fanon une telle aura et une telle nourriture !

La résistance au nazisme, combat semblable, voies divergentes

Pendant cette guerre, Césaire est en Martinique et comme de nombreux Martiniquais, il va résister au régime de l’Amiral Robert.
La distance douloureuse et d’une rage explosive qui se lit dans Le Cahier et dans ses reprises est à la mesure de sa révolte :

« Au bout du petit matin, l’échouage hétéroclite, les puanteurs exacerbées de la corruption, les sodomies monstrueuses de l’hostie et du victimaire, les coltis infranchissables du préjugé et de la sottise, les prostitutions, les hypocrisies, les lubricités, les trahisons, les mensonges, les faux, les concussions – l’essoufflement des lâchetés insuffisantes, l’enthousiasme sans ahan aux poussis surnuméraires, les avidités, les hystéries, les perversions, les arlequinades de la misère, les estropiements, les prurits, les urticaires, les hamacs tièdes de la dégénérescence […]
le bulbe tératique de la nuit, germé de nos bassesses et de nos renoncements » [7].

Césaire ressent l’aliénation culturelle de la petite bourgeoisie martiniquaise (il en reparlera à Françoise Vergès dans Nègre je suis, nègre je resterai). C’est en réaction à cette réalité et au régime vichyste, raciste et répressif, que fait régner l’Amiral que le couple Césaire, épaulé par d’autres intellectuels martiniquais comme René Ménil, Georges Gratiant et Aristide Maugée, fonde en 1941 la revue Tropiques. Cette revue est le témoignage de la capacité d’un petit groupe d’intellectuels de tracer les voies d’une refondation véritable : « Accommodez-vous de moi. Je ne m’accommode pas de vous »… [8]

On sait que Fanon part en dissidence (je ne vais pas rappeler des faits bien connus et racontés dans différents ouvrages) et connaît la guerre au plus près. Le sentiment qui l’habite lors de cette expérience, on le connaît bien aussi par la lettre retrouvée qu’il avait écrite à ses parents en avril 1945, deux mois avant ses 20 ans, et son anticolonialisme latent prend sa force et sa justification après cette expérience :

« Si je ne retournais pas, si vous appreniez un jour ma mort face à l’ennemi, consolez-vous, mais ne dites jamais : il est mort pour la elle cause. Dites : Dieu l’a rappelé à lui ; car cette fausse idéologie, bouclier des laïciens et des politiciens imbéciles ne doit plus nous illuminer. Je me suis trompé !
Rien ici, rien qui justifie cette subite décision de me faire le défenseur des intérêts du fermier quand lui-même s’en fout » [9]

Fanon, part donc en dissidence et fera la guerre pour la France. A propos de ces dix mille jeunes Antillais, Daniel Maximin écrit : « Colonisés voguant au secours de leurs colonisateurs sous la tempête, alliés désaliénés lucidement mobilisés contre le mal absolu du moment, dans l’espoir que la défaite du nazisme entraînera l’agonie de toute colonisation. » [10]

Sous l’Amiral Robert, dans les communes, les élus de couleur sont déposés et remplacés par des représentants des békés. Dans ce contexte, la censure vise directement la revue Tropiques, qui paraîtra, avec difficulté, jusqu’en 1943.
Parler de cette période, c’est comprendre qu’un Fanon s’engage dans la campagne électorale de Césaire en 1946, même s’il ne partage pas ses convictions départementalistes. Pour mémoire les fonctions politiques de Césaire.

- De 1945 à 2001 : maire de Fort-de-France (durant 56 ans) (Fanon participe à la première campagne électorale qui porte Césaire à députation même s’il ne partage pas ses convictions départementalistes)
- De 1945 à 1993 : député de la Martinique (durant 48 ans)
- De 1983 à 1986 : président du Conseil régional de Martinique
- De 1945 à 1949 et 1955 à 1970 : conseiller général de Fort-de-France

Fanon, ailleurs

C’est bien évidemment une toute autre trajectoire que va suivre Frantz Fanon. En 1945, il est revenu à Fort-de-France et passe le bac. Alice Cherki note (p.28) : « Durant ces quelques mois il écrit des poèmes qui resteront inédits et qui s’inspirent beaucoup de ceux de son professeur » (il s’agit de Césaire dont Joby a expliqué qu’il n’a jamais été le professeur de son frère mais qu’il lui passait les cours que lui-même suivait). Mais n’y a-t-il pas dans sa décision de partir dictée, il faut le rappeler, par la situation de colonie de la Martinique et l’impossibilité d’y faire les études de médecine, comme un écho de ce qu’on a lu dans Le Cahier ?
Il s’installe à Lyon et en 1946, il entreprend des études de médecine à la faculté de Lyon. S’intéressant simultanément à la littérature et à la philosophie [11]. En 1952, il publie son premier article, « le syndrome nord-africain ». Fanon est, passionné par la psychiatrie où il va s’engager totalement. En 1951, il soutient sa thèse et est docteur en médecine et presque psychiatre [12].
Après sa thèse en 1951, Fanon est allé faire un remplacement à Colson en Martinique mais il revient en France, déçu par l’absence de réaction des Martiniquais :

« Au bout du petit matin, cette ville plate – étalée…
Et dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri (…)
Dans cette ville inerte, cette foule désolée sous le soleil, ne participant à rien de ce qui s’exprime, s’affirme, se libère au grand jour de cette terre sienne. (…)
Au bout du petit matin, cette ville plate – étalée…
Elle rampe sur les mains sans jamais aucune envie de vriller le ciel d’une stature de protestation. »

Le séjour à Saint-Alban [13] chez Tosquelles suit le retour de Martinique et il y reste pendant 15 mois : « Toujours il est resté parmi nous, il occupe notre mémoire comme il occupait l’espace. Il interpellait ses interlocuteurs de son corps et de sa voix » se souvient Tosquelles en 1975.
Le 2 juin 1953, il est nommé médecin du cadre des hôpitaux psychiatriques.
Voulant aller au Sénégal, Fanon écrit à Senghor qu’il avait connu dans les milieux des intellectuels noirs. Il n’aura pas de réponse. Il postule alors pour Blida-Joinville, il obtient le poste le 22 octobre 1953 et entre en fonction le 23 novembre.
A partir de là, dépassant le cadre de son île mais à partir d’elle puisqu’il y a forgé son anti-colonialisme, Fanon va faire corps avec la résistance engagée contre la puissance coloniale par les Algériens. Il est attentif à tout ce que le colonialisme, lui lecteur du Discours, a entraîné et entraîne, sous ses yeux de thérapeute, comme dégâts identitaires, comme atteinte à l’intégrité de la personne.

Le rapprochement des textes : échos, prolongements, dépassements

En 1946, Aimé Césaire a publié Les armes miraculeuses que Fanon a lu puisqu’il en fait l’illustration littéraire quasiment conclusive du premier chapitre des Damnés, « De la Violence », chapitre qui a fait couler tant d’encre [14] :

« L’homme colonisé se libère dans et par la violence. Cette praxis illumine l’agent parce qu’elle lui indique les moyens et la fin. La poésie de Césaire prend dans la perspective précise de la violence une signification prophétique. Il est bon de rappeler l’une des pages les plus décisives de sa tragédie où le Rebelle (tiens !) s’explique »
Après la citation de cette scène capitale de la pièce de Césaire, Fanon poursuit :
« On comprend que dans cette atmosphère la quotidienneté devienne tout simplement impossible. On ne peut plus être fellah, souteneur ou alcoolique comme avant. La violence du régime colonial et la contre-violence du colonisé s’équilibrent et se répondent dans une homogénéité réciproque extraordinaire. Ce règne de la violence sera d’autant plus terrible que le peuplement métropolitain sera important. »

Durant son séjour en France, Fanon a des contacts étroits avec Présence Africaine que Césaire a contribué à créer avec son ami Alioune Diop.
Et il écrit : non seulement l’article que nous avons cité mais, en 1951-1952, Peau noire, masques blancs. On peut y déceler une influence du Discours sur le colonialisme de 1950, mais aussi de la force du Cahier et de la tragédie, Et les chiens se taisaient.

« Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes panthères, je serai un homme-juif
Un homme-cafre
Un homme-hindou-de-Calcutta
Un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
L’homme-famine, l’homme-insulté, l’homme-torture on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coup, le tuer – parfaitement le tuer –sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
Un homme-juif
Un homme-pogrom
Un chiot
Un mendigot » (Le Cahier, pp.19-20)

« Lettre à un Français
(…)
Inquiet de l’Homme mais singulièrement pas de l’Arabe.
Soucieux, angoissé, tenaillé.
Mais en plein champ, ton immersion dans la même boue, dans la même lèpre.
Car pas un Européen qui ne se révolte, ne s’indigne, ne s’alarme de tout sauf du sort fait à l’Arabe.
Arabes inaperçus.
Arabes ignorés.
Arabes passés sous silence.
Arabes subtilisés, dissimulés.
Arabes quotidiennement niés, transformés en décor saharien Et toi mêlé à ceux :
Qui n’ont jamais serré la main à un Arabe.
Jamais bu le café.
Jamais parlé du temps qu’il fait à un Arabe.
A tes côtés les Arabes.
Ecartés les Arabes.
Sans effort rejetés les Arabes.
Confinés les Arabes.
Ville indigène écrasée.
Ville d’indigènes endormis » [15]

Il participe aux deux grands congrès : 1956 à Paris et 1959, à Rome.
On retrouve aussi toute l’effervescence autour de la « Négritude » portée par deux intellectuels écrivains pour lesquels Fanon aura une admiration fidèle, malgré les désaccords politiques pour l’un, Césaire et des incompréhensions de l’autre, Sartre. Le chapitre IV des Damnés de la terre se fera le réceptacle de sa position par rapport à la Négritude qu’il reconnaît comme étape historique et non comme essence (ne cite pas Césaire mais Senghor)
Le Discours sur le colonialisme, on en retrouve des échos surtout dans « Racisme et culture », texte de l’intervention de Fanon au Ier congrès des Ecrivains et Artistes Noirs à Paris, en septembre 1956 [16] mais avec des arguments outillés autrement à partir de son expérience de médecin psychiatre. La conclusion des Damnés de la terre a un souffle césairien.

Tous ces rapprochements de textes montrent que les deux hommes ne sont jamais éloignés l’un de l’autre et se sont toujours retrouvés à partir de ce qui était chevillé à leur corps : l’écriture.

Nous avons vu trois moments de comparaison :

* la formation
* l’expérience de la seconde guerre mondiale
* l’intérêt pour l’Afrique : le mot étant faible pour l’un comme pour l’autre. Et la divergence politique quant au statut de la Martinique.

Estime réciproque et chemins divergents

Si la formation pouvait prédire une influence importante de Césaire sur Fanon, elle n’a pas eu un effet de simple répétition. Fanon a été plus loin, plus fondamentalement dans un engagement là où il pensait que pouvaient se trouver des solutions plus radicales coontre la néantisation du nègre et plus généralement du colonisé et de l’opprimé. Aussi, si Césaire a toujours eu l’Afrique à son horizon comme retour vers une compréhension profonde de son être et de la civilisation de l’origine pré-esclavagiste, rétablissant les filiations rompues et pansant quelque peu les pertes irréparables, Fanon a plongé dans le combat de l’Afrique dans son présent, dans son actualité d’abord en s’impliquant dans la GLN ensuite en étant l’ambassadeur du GPRA dans les pays africains et en ayant alors la possibilité d’observer avec l’acuité qui caractérisait son regard et son intelligence les échecs et les méfaits qu’il a bien inscrits dans les Damnés.

Politiquement, l’un est resté dans le « national »local (la République et les Antilles) pour soutenir des solutions à l’échelle de son île. « Il y a chez Césaire une fidélité à ce petit canton de l’univers, comme il disait lui-même » déclarait Daniel Maximin récemment [17]. On pourrait dire que c’est un enraciné suivant avec un intérêt jamais démenti les luttes, les victoires et les échecs du… Tiers monde. Fanon s’est voulu maître du choix de sa résidence différente de celle de l’origine. Il a dépassé les frontières de l’île non par rejet des origines mais par volonté de mieux comprendre le processus de déshumanisation de l’opprimé à l’échelle mondiale :

« Fanon, dans sa conception d’un sujet libéré, savait le piège de ce retour à l’origine aussi bien culturellement que politiquement (…) il pensait une identité en mouvement, forcément altérée par les situations, que ce soit en Algérie, aux Antilles ou ailleurs. Il avait de même traversé et travaillé sa propre négritude qu’il n’oubliait jamais, tant il avait du mal à s’absenter du regard des autres. Mais il avait mis en question le danger de repli inscrit dans le concept de négritude, lié à une essentialité, renvoyant à une origine à l’abri du temps et de l’histoire. » [18].

Fanon se situe véritablement dans une perspective internationaliste, comme si, mettant en acte le « programme » poétique de Césaire, son parcours en révèle toute la force subversive.
L’engagement politique départementalisation vs indépendance ne pouvait pas ne pas les séparer et on ne peut le minimiser mais il est subsumé, à mon sens, par la force du verbe. Replacer dans le contexte, il est loin d’opposer un « rangé » à un « subversif ».

La force de l’écriture

Car l’un et l’autre sont des écrivains, c’est-à-dire des créateurs pour qui les mots portent loin. On a souvent dit que, chez Césaire, poésie et politique vont de pair. Je pense que non justement. Et que sa poésie a gardé sa charge de remise en cause fondamentale du monde que ses propos et ses actes plus politiques pouvaient démentir ou circonscrire dans un réel qui oblige souvent à revoir à la baisse ses utopies.
Fanon a peut-être bridé la force poétique qui était en lui pour mettre son verbe au service d’une compréhension raisonnée du monde. Est-ce son engagement ou sa profession passionnément exercée de psychiatre qui ont fait qu’il a choisi une autre voie que son aîné pour jeter son verbe dans l’arène du monde ? En les lisant, on ne peut qu’être frappé, chez l’un et l’autre, par le rapport du langage au corps et au monde. Tosquelles [19], dit de Fanon qu’il « était dans un travail incessant avec sa propre parole, laissant advenir ce qui le débordait pour le réinterroger, pris par le verbe comme dans un constant et répétitif passage »

Césaire, Le Cahier, p.21 :

« Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques. Partir… j’arriverais lisse et jeune dans ce pays mien et je dirais à ce pays dont le limon entre dans la composition de ma chair : »J’ai longtemps erré et je reviens vers la hideur désertée de vos plaies ».
Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : « Embrassez-moi sans crainte…Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai ».

Et je lui dirais encore :
« Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »
Et venant je me dirais à moi-même :
« Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l’attitude stérile du spectateur, car la vie n’est pas un spectacle (…) (p.21)

Les pages conclusives de Peau noire masques blancs [20] :

« En tant qu’homme, je m’engage à affronter le risque de l’anéantissement pour que deux ou trois vérités jettent sur le monde leur essentielle clarté (…)
« Mon ultime prière :
O mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge ! »

6 décembre 1961, Fanon meurt à New-York et, selon son voeu, son corps est ramené à Tunis puis inhumé en terre algérienne. Il a 36 ans. Comment pourrait-on qualifier le passage de ce corps d’une frontière nouvellement nationale, la frontière tunisienne, à une frontière encore coloniale du barrage électrifié par la France. Est-on déjà dans la post-colonie ?
17 avril 2008, Aimé Césaire meurt à Fort-de-France. Obsèques nationales : « Vivant on l’a privé d’une datte, mort on a déposé tout un régime sur sa tombe » rappelle Arezki Metref en citant ce proverbe berbère…
Mais surtout obsèques populaires. Si Césaire n’avait vécu que 36 ans, nous n’aurions rien de lui après 1949.
Mais il est resté vivant tout au long de ce siècle et, en 1983, il a pu dire de Fanon, à propos du poème qu’il a écrit pour lui :

« Ce poème que j’ai écrit sur Fanon n’est pas du tout un poème de circonstance. Effectivement, je l’ai envoyé comme ma contribution à ce mémorial Fanon, car Fanon est un homme que je connaissais bien. J’ai été le premier lecteur de Peau Noire Masques Blancs, et Fanon m’a toujours manifesté beaucoup de confiance et je dois dire beaucoup d’affection, ce qui n’avait rien à voir du tout avec la politique, dont nous discutions très librement. Je dois dire qu’à cette époque-là son message était combattu farouchement par certains qui s’en réclament à l’heure actuelle. Mais, il risque d’y avoir à son sujet un vaste malentendu. Il serait complètement faux de réduire la personnalité de Fanon à la seule dimension de la politique ou de la pratique politique, l’appel à la force, à la violence. Fanon était beaucoup plus riche que cela. Et ce dont on ne s’aperçoit pas, c’est que si Fanon est important, c’est qu’il y avait chez Fanon la dimension poétique. J’ai dit qu’il y avait chez Damas la dimension tragique, et bien il y avait chez Fanon la dimension poétique. Ce n’est pas du tout l’homme d’un marxisme desséché. C’est pourquoi le recours à Fanon est utile, parce qu’en définitive, c’est le recours à l’homme, et c’est le retour à l’homme, et le recours à la vision qui voit beaucoup plus loin que la vue. J’oppose la vision à la vue, et vous avez prononcé le mot de prophétique. C’est par là que Fanon, c’est vrai, est prophète, il est en avant, bien entendu, et il profère. Ce qui signifie qu’il ne faut pas chercher dans Fanon un petit formulaire, un petit catéchisme pour l’action quotidienne. Ce qu’il faut retirer de Fanon, c’est un grand souffle, une grande lancée ; et c’est une grande vision qui éclaire non pas forcément le chemin d’aujourd’hui, mais en tout cas qui balaye tout l’horizon. » [21]


Aimé CÉSAIRE

Par tous mots
Guerrier-silex

le désordre s’organise évalueur des collines
sous la surveillance d’arbres à hauts talons
implacables pour tout mufle privé de la rigueur
des buffles

ça

le ça déglutit rumine digère
je sais la merde (et sa quadrature)
mais merde

que zèle aux ailes nourrisse le charognard bec
la pouture sans scrupules
tant le cœur nous défaut
faux le rêve si péremptoire la ronde
de ce côté du moins s’exsude
tout le solleil emmagasiné à l’envers
du désastre

Car
œil intact de la tempête

aurore
ozone
zone orogène
par quelques-uns des mots obsédant une torpeur
et l’accueil et l’éveil de chacun de nos maux
je t’énonce
FANON
tu rayes le fer
tu rayes le barreau des prisons
tu rayes le regard des bourreaux
guerrier-silex
vomi
par la gueule du serpent de la mangrove

Aimé Césaire, Moi, laminaire…, Le Seuil, 1982, pp.20-21


Notes

[1Arezki Metref a rendu hommage à Césaire dans un très bel article dont je trouve dommage qu’il s’ouvre par cette impression que pour admirer Césaire il faille enterrer Fanon ! « Je ressens le décès d’Aimé Césaire comme celui d’un des miens. Le sentiment se comprend-il ? Il demeure étrange. Comme beaucoup de mes compatriotes algériens, il fut un temps où je n’appréciais pas beaucoup le concept de négritude dont il a été, avec Léopold Sedar Senghor, l’artisan et le défenseur farouche. C’était ce temps où, fiers héritiers d’une « Révolution » que l’on croyait pure et raisonnée, en tout cas infaillible, nous nous gaussions de cette posture ironique difficilement déchiffrable pour des lecteurs binaires. Nous voyions les choses en noir et blanc. Les thèses révolutionnaires de Frantz Fanon, ancien élève de Césaire au lycée Schœlcher de Fort-de-France, nous convenaient davantage que l’approche libérale des tenants de la négritude. Fanon s’insurgeait contre « la mise à l’écart d’un milliard et demi d’hommes par une minorité orgueilleuse ». Césaire se réduisait à la défense de la négritude ». « Rendre à Césaire », article d’hommage. Avril 2008.

[2Pour qui croit à l’influence des signes du zodiaque, deux « cancers » donc… !

[3Le Cahier, édition Charpentier/Maximin, Le Seuil, 1994, p.17 et 18.

[4cf. les pages 17 et 18 de l’ouvrage d’Alice Cherki, Frantz Fanon-Portrait, Le Seuil, 2000. Et au frère aîné de Frantz, Joby Fanon, De la Martinique à l’Algérie et à l’Afrique, l’Harmattan, Paris, 2004.

[5L’Harmattan 1992, p.32-34.

[6Cité par Arezki Metref.

[7Ed. du Seuil citée, p.13.

[8Cf. sur cette période, Daniel Maximin, Les Fruits du cyclone, Le Seuil, 2006, Chapitre 5 : « Les Antilles et la génération d’Aimé Césaire : la dissidence des lucioles » pp.170 à 189

[9Cité, pour la première fois dans les Actes du Mémorial Frantz Fanon de 1982, p.269, Présence Africaine, 1984.

[10Les Fruits du cyclone, op. cit., p.175.

[11Cf. A. Cherki, op. cit., p.29.

[12En 1948 il a eu une fille qu’il reonnaît mais n’épouse pas sa mère. En 1952, il se marie avec Marie-Josèphe Dublé, « Josie ». Naissance d’Olivier.

[13Un haut lieu de recherche thérapeutique en psychiatrie.

[14Cf. p.83 de la réédition La Découverte/poche.

[15Pour la révolution africaine, Maspero, 1961, p.47.

[16N° spécial de Présence Africaine, juin-novembre 1956. Dans Pour la Révolution africaine, p.33 et sq.

[17Le Nouvel Observateur, 29 mai-4 juin 2008, p.107.

[18A. Cherki, op. cit. p. 276.

[19Cité par A. Cherki, p.37.

[20p.184 à 188, rééd. Points.

[21Entretien avec Daniel Maximin, Présence Africaine, n°126, 1983.

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