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Le film « Intouchables » : clichés ou réalités ?

, par Peggy Cantave Fuyet (Haïti France Chine) Université Renmin de Chine (Beijing)

« Intouchables » est un film rempli de clichés racistes et de clichés sur les classes sociales (le riche peut tout se permettre, vit dans une grande maison luxueuse, a une secrétaire particulière, des infirmières, des servantes, etc., achète des tableaux très cher, laisse sa fille gâtée faire la pluie et le beau temps ; le pauvre est noir, est un petit délinquant qui ne fait rien de ses journées, prend de la drogue, vit dans une barre de cité, dans un appartement rempli d’une ribambelle d’enfants dont la mère monoparentale travaille de nuit, etc.) de ces "2 France" qui vivent dans un monde parallèle. En aucun cas le film est représentatif de la réalité de la majeure partie des gens ordinaires.
De plus, il y a un tas de clichés machistes (les voitures de luxe, rouler à 200km heures, les salons de massages asiatiques, etc.) et de blagues sexistes sur les femmes que je n’ai pas trouvées drôles du tout. Pour moi, ce film n’est ni réaliste, ni représentatif, ni drôle et le fait que tant de gens l’aie aimé sans avoir relevé ce genre d’éléments est attristant. Cela révèle, en quelque sorte, que nous vivons dans une société qui est "Mcdonalisée" et semble de plus en plus "anesthésiée" au point où elle ne sait pas remettre en cause des choses essentielles. Ce n’est pas parce que les gens ne sont pas intelligents, mais parce qu’on nous formate, très tôt en ce sens. C’est pourquoi il faut utiliser ce genre de films pour débattre sur le fond, car « Intouchables » est un symbole révélateur de notre société d’aujourd’hui. C’est à nous d’effectuer un travail de désaliénation de notre pensée et à lutter contre les stéréotypes qui nous ont été inculqués dès l’enfance (le blanc est riche, le noir est pauvre, le noir sert le blanc et c’est le devoir du blanc de le civiliser, etc.).

Le danger est de préférer aller voir un film sur l’handicap (« Intouchables » en l’occurrence) sans se soucier du handicapé qui vit peut-être dans son immeuble, du SDF qui dort dans la rue, du Tiers-Monde qui meurt de faim, des pauvres gens qui se font expulser de leur logement, des malades qui ne peuvent pas se payer leurs médicaments, des gens qui fouillent les poubelles, des travailleurs qui touchent à peine de quoi vivre, des retraités qui ont une retraite qui n’est même pas le SMIC, des sans-papiers qui n’ont aucun droit et se font exploiter, etc. Le danger aujourd’hui est de ne pas avoir assez d’esprit critique, de s’intéresser qu’à soi-même sans se soucier de ce qui se passe autour de soi ou ailleurs dans le monde. Le danger est de penser que notre avenir n’est pas lié à celui des autres alors que nous vivons sur la même terre et dans un monde globalisé.

Ce qu’on laisse faire aujourd’hui peut arriver demain à nos enfants, parents, grands-parents, cousins, cousines frères et soeurs, oncles et tantes. C’est à nous de réfléchir à ce que l’on veut léguer aux générations futures, afin qu’elles puissent vivre dans un monde meilleur que le nôtre. Pour cela, il faut réfléchir, débattre, lutter pour un monde meilleur.
Le film « Intouchables » est un cadeau empoisonné. Emballé de beaux sentiments et d’acteurs talentueux, il contribue à véhiculer des stéréotypes, qui, tels une bombe à retardement, vont se disséminer dans la conscience collective et contribuer à une intériorisation de clichés (Je ne crois pas que cela a été fait volontairement par les réalisateurs du film, car je pense qu’eux aussi, sont victimes des stéréotypes de la société). Si un débat de fond est engagé là-dessus, peut-être que ce film aura au moins eu le mérite (à défaut de nous avoir présenté une vision réaliste de la situation de l’handicap) de nous pousser à réfléchir sur la représentation que la société française a d’elle-même et sur les moyens de lutter contre des clichés et stéréotypes qui sont véhiculés depuis les temps de l’esclavage et de la colonisation.