La « juste fureur » d’Israël et ses victimes dans la bande de Gaza 

, par Ilan Pappe

Des Palestiniens en Israël protestent contre les massacres perpétrés par Israël dans la bande de Gaza, Jaffa, le 29 Décembre 2008. (activestills)

Ma visite chez moi en Galilée a coïncidé avec l’attaque israélienne génocidaire contre Gaza. L’Etat, par l’intermédiaire de ses médias et avec l’aide de ses milieux universitaires, a diffusé son point de vue d’une voix unanime - plus fortement encore que lors de l’attaque criminelle contre le Liban en été 2006. Israël est en proie, une fois de plus à une « juste fureur » qui se traduit par une politique destructrice dans la bande de Gaza. Cette effroyable auto‑justification de la barbarie et son impunité ne sont pas seulement révoltantes ; elles constituent aussi un sujet qui mérite réflexion si l’on veut comprendre l’immunité internationale dont bénéficie le massacre qui fait rage dans la bande de Gaza. 

Cette immunité est fondée d’abord et avant tout sur les mensonges purs et simples retransmis avec une particulière intensité qui rappellent les sombres jours des années 1930 en Europe. Toutes les demi-heures un bulletin d’information à la radio et à la télévision décrit les victimes de la bande de Gaza comme des terroristes et leur massacre perpétré par Israël comme un acte de légitime défense. Israël se présente à son propre peuple comme une victime vertueuse qui se défend contre un grand mal. Le monde universitaire est recruté pour convaincre que la lutte palestinienne est démoniaque et monstrueuse quand elle est dirigée par le Hamas. Ce sont les mêmes chercheurs qui ont diabolisé le défunt leader palestinien Yasser Arafat à une époque antérieure et qui ont délégitimé son organisation, le Fatah, au cours de la deuxième Intifada palestinienne. 

Mais les mensonges et les déformations de la réalité ne sont pas le pire dans cette affaire. C’est l’attaque directe sur les derniers vestiges de l’humanité et de la dignité du peuple palestinien qui suscite le plus de colère. Les Palestiniens en Israël ont manifesté leur solidarité avec le peuple de Gaza et sont maintenant présentés comme une cinquième colonne dans l’Etat juif. Leur droit de rester dans leur pays d’origine est jugé douteux en raison de leur manque de soutien à l’agression israélienne. Ceux d’entre eux qui acceptent - à tort, à mon avis - de passer dans les médias locaux sont soumis à un interrogatoire, et non pas interviewés, comme s’ils étaient des détenus de la prison de Shin Bet. Leur apparition est précédée et suivie de propos racistes et humiliants. Ils sont accusés de constituer une cinquième colonne, d’appartenir à un peuple irrationnel et fanatique. Et pourtant, ce n’est pas encore la plus basse manœuvre. Il y a quelques enfants palestiniens des territoires occupés traités pour un cancer dans des hôpitaux israéliens. Dieu sait le prix que leurs familles ont payé pour qu’ils y soient admis. Radio Israël va chaque jour à l’hôpital pour exiger que ces pauvres parents disent au public israélien qu’Israël a bien raison d’attaquer et que le Hamas a bien tort de se défendre

Il n’y a pas de limites à l’hypocrisie générée par cette « juste fureur ». Le discours des généraux et des politiciens oscille de manière erratique entre des compliments envers l’humanité de l’armée avec ses opérations « chirurgicales » d’une part, et de l’autre, la nécessité de détruire la bande de Gaza, une fois pour toutes, dans un esprit d’humanité, bien sûr.

Cette « juste fureur » est une attitude constante en Israël, tout comme auparavant la notion de dépossession de la Palestine chez les sionistes. Tout acte, qu’il s’agisse du nettoyage ethnique, de l’occupation, du massacre ou de la destruction a toujours été décrit comme moralement juste et comme un pur acte de légitime défense perpétré avec réticence par Israël dans sa guerre contre la pire espèce d’êtres humains. Dans son excellent ouvrage The Returns of Zionism : Myths, Politics and Scholarship in Israël, (Les retours du sionisme : mythes, politiques et le monde universitaire en Israël), Gabi Piterberg explore les origines idéologiques et la progression historique de cette « juste fureur ». Aujourd’hui, en Israël, dans la Gauche comme dans la Droite, du Likoud à Kadima, du milieu universitaire aux médias, on parle de cette « juste fureur » d’un État plus occupé que tout autre Etat dans le monde à détruire et déposséder une population autochtone. 

Il est crucial d’explorer les origines idéologiques de cette attitude et de tirer les conclusions politiques nécessaires de son omniprésence. Cette « juste fureur » protège la société et les politiciens en Israël de toute critique ou de tout blâme provenant de l’étranger. Bien pire encore, il s’est toujours traduit par des politiques destructrices à l’encontre des Palestiniens. En l’absence de mécanisme interne de critique et sans pression extérieure, chaque Palestinien devient une cible potentielle de cette fureur. Compte tenu de la puissance de feu de l’État juif, cela ne peut que se terminer en tueries, massacres et nettoyage ethnique. 

Ce contentement de soi est un acte puissant de déni et d’auto-justification. Il explique pourquoi la société juive israélienne n’est pas touchée par des paroles de sagesse, par la persuasion logique ou par le dialogue diplomatique. Et si on ne veut pas approuver la violence comme moyen de s’opposer à la violence, il n’y a qu’une seule voie à suivre : s’opposer de front à cette « juste fureur » et la dénoncer pour ce qu’elle est : une idéologie malsaine destinée à couvrir des atrocités. Cette idéologie porte un autre nom : le sionisme. Repousser le sionisme international, et pas seulement les politiques israéliennes, est le seul moyen de lutter contrer cette auto-justification. Nous devons essayer d’expliquer non seulement au monde en général, mais aussi aux Israéliens eux-mêmes, que le sionisme est une idéologie qui défend le nettoyage ethnique, l’occupation et maintenant des massacres de masse. Ce qu’il faut maintenant, ce n’est pas que la condamnation du massacre actuel, mais aussi la délégitimation de l’idéologie qui a produit cette politique et qui la justifie moralement et politiquement. Des voix crédibles dans le monde, espérons-le, diront à l’Etat juif que son idéologie et son comportement général sont intolérables et inacceptables, et que tant que cela durera, Israël sera boycotté et soumis à des sanctions. 

Mais je ne suis pas naïf. Je sais que même la mort de centaines de Palestiniens innocents ne sera pas suffisante pour produire un tel changement dans l’opinions publique occidentale ; il est encore plus improbable que les crimes commis dans la bande de Gaza inciteront les gouvernements européens à changer leur politique à l’égard de la Palestine. 

Et pourtant, nous ne pouvons pas permettre que 2009 soit juste une année de plus, moins importante que 2008, l’année de commémoration de la Nakba, qui n’a pas comblé les grandes espérances que nous avions tous en sa capacité à transformer radicalement l’attitude du monde occidental à l’égard de la Palestine et des Palestiniens . 

Même les crimes les plus horribles, comme le génocide dans la bande de Gaza, sont traités, semble-t-il, comme des événements discrets, sans lien ni avec ce qui a eu lieu dans le passé, ni avec une idéologie et un système. En cette nouvelle année, nous devons essayer de réorienter l’opinion publique en ce qui concerne l’histoire de la Palestine et les méfaits de l’idéologie sioniste. Cela permettrait de mieux comprendre des opérations telles que le génocide en cours dans la bande de Gaza et d’éviter le pire à l’avenir. 

Dans les milieux universitaires, c’est déjà fait. Notre principal défi est de trouver un moyen efficace pour expliquer le lien reliant l’idéologie sioniste et les politiques de destruction précédentes, à la crise actuelle. Il est peut-être plus faisable quand, dans les terribles circonstances actuelles, l’attention du monde est dirigée vers la Palestine une fois de plus. C’est plus difficile lorsque la situation semble être « plus calme » et moins dramatique. Dans des moments de « détente », l’attention changeante des médias occidentaux marginaliserait une fois de plus, la tragédie palestinienne et la négligerait, pour pouvoir traiter des horribles génocides en Afrique, de la crise économique ou des scénarios écologiques apocalyptiques dans le reste du monde. Les médias occidentaux ne sont généralement pas intéressés par une étude historique approfondie ; Ce n’est pourtant que grâce à une évaluation historique que l’ampleur des crimes commis contre le peuple palestinien tout au long de ces 60 dernières années peut être dévoilée. C’est par conséquent le rôle de militants issus du milieu universitaire et des médias alternatifs de mettre l’accent sur le contexte historique. Il ne faut pas sous-estimer l’importance d’éduquer l’opinion publique et d’influencer la conscience des hommes politiques pour qu’ils perçoivent ces événements dans une perspective historique plus large. 

De même, nous serons peut-être en mesure de trouver une manière simple, distincte des travaux universitaires parfois d’accès difficile, d’expliquer clairement que la politique d’Israël de ces 60 dernières années - découle d’une idéologie raciste hégémonique nommée sionisme, camouflée par des couches multiples de « juste fureur ». Malgré la vraisemblance d’accusation d’antisémitisme, il est temps d’associer dans l’esprit du public l’idéologie sioniste avec ses caractéristiques historiques maintenant familières : le nettoyage ethnique de 1948, l’oppression des Palestiniens en Israël pendant le régime militaire, l’occupation brutale de la Cisjordanie et maintenant le massacre de Gaza. Tout comme l’idéologie de l’apartheid permet de comprendre les politiques d’oppression du gouvernement sud-africain, cette idéologie - dans son acception la plus consensuelle et simpliste - a permis à tous les gouvernements israéliens passés et actuels de déshumaniser les Palestiniens, où qu’ils se trouvent et de s’efforcer de les détruire. Les moyens ont varié d’une période à l’autre, d’un endroit à l’autre, ainsi que les récits destinés à dissimuler ces atrocités. Cependant, il existe un schéma clair qui ne doit pas être étudié seulement dans les tours d’ivoire universitaires, mais qui doit faire partie du discours politique portant sur la réalité contemporaine de la Palestine d’aujourd’hui. 

Certains d’entre nous, attachés à la justice et la paix en Palestine se soustraient à ce débat en se concentrant, et cela est compréhensible, sur les territoires palestiniens occupés (OPT) - la Cisjordanie et la bande de Gaza. Lutter contre les politiques criminelles qui y sont menées est une mission urgente. Toutefois, cela ne doit pas transmettre le message que les pouvoirs occidentaux ont adopté avec plaisir, à la suggestion d’Israël, que la Palestine n’existe qu’en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, et que les Palestiniens ne sont que les personnes vivant dans ces territoires. Nous devons élargir la représentation de la Palestine géographiquement et démographiquement en faisant l’historique des événements depuis 1948 et en exigeant l’égalité des droits civils et humains pour toutes les personnes qui vivent ou ont vécu, dans ce qui est aujourd’hui Israël et les TPO . 

En reliant l’idéologie sioniste et les politiques du passé avec les atrocités du présent, nous serons en mesure de fournir un fondement clair et logique en faveur d’une campagne de boycott, de désinvestissement et de sanctions. Remettre en question, par des moyens non‑violents, un Etat idéologique sans états d’âme qui se permet, soutenu par le silence de la communauté internationale, de déposséder et de détruire les autochtones de la Palestine, est une cause juste et morale. C’est également un moyen efficace de mobiliser l’opinion publique contre la politique génocidaire actuelle dans la bande de Gaza, et, il faut l’espérer, cela permettra aussi d’éviter de nouvelles atrocités. Mais, plus important que tout, cela dégonflerait cette « juste fureur » israélienne qui étouffe les Palestiniens chaque fois qu’elle explose. Cela contribuerait à mettre fin à l’indifférence de l’Occident vis-à-vis de l’immunité et de l’impunité d’Israël. Sans cette immunité, on peut espérer qu’un nombre croissant de gens en Israël commenceront à voir la véritable nature des crimes commis en leur nom. Leur rage sera alors dirigée contre ceux qui les ont pris au piège et qui ont pris au piège les Palestiniens dans ce cycle d’effusions de sang et de violences inutiles. 

Ilan Pappe, directeur du Département d’Histoire de l’Université d’Exeter.