LA SANTE SUR LES NAVIRES NEGRIERS DE LA TRAITE ATLANTIQUE

, par H. D. Talleyrand

LA SANTE SUR LES NAVIRES NEGRIERS DE LA TRAITE ATLANTIQUE

H.D. TALLEYRAND

Il est légitime de s’instruire du passé de son peuple. Si nous sommes avertis d’un certain
nombre de connaissances touchant à la vie quotidienne dans les colonies : démographie,
diversité ethnique, activités de la vie courante, luttes d’influence, révoltes de marrons,
guerres de libération, nous devons admettre que notre savoir sur la traite négrière elle-
même est limité, notamment en ce qui concerne l’état de santé des captifs amenés d’Afrique.
La raison en est due, en partie, à la dispersion des renseignements concernant les trois
composantes de leur santé : physique, mentale, sociale. C’est après avoir lu à différentes
sources des fragments de description de l’état de mal-être dont ils étaient l’objet que j’ai
voulu essayer e faire le point sur la question, si imparfait soit-il.

Qu’est-ce qu’un esclave ?

Le dictionnaire nous apprend qu’il s’agit d’une personne qui est sous la dépendance
absolue d’un maître qui peut en disposer comme de tout autre bien et, donc,, le vendre.
Devenaient esclaves les asociaux incorrigibles (adultères, voleurs, criminels, sorciers, etc.),
les enfants d’esclaves, les enfants vendus lors des famines, les prisonniers de guerre et les
débiteurs insolvables. Un important trafic d’êtres humains s’était développé depuis plusieurs
avant l’arrivée des Européens sur les côtes africaines dans les royaumes et chefferies.
Cette « traite intérieure » utilisait les esclaves (le plus souvent des prisonniers) dans les
plantations, les transports, la guerre et les services domestiques. La « traite extérieure »
était pratiquée par les Arabes, qui déportaient les esclaves à travers le Sahara vers le
Maghreb. C’est avec l’arrivée des Portugais que la traite extérieure européenne, sur la côte,
s’est développée. Cette « traite-marchandise » expédia massivement les esclaves outremer
vers le Nouveau Monde après la découverte par Christophe Colomb et l’extermination des
Amérindiens qui s’en suivit.

Qu’est-ce qu’un « bon esclave » ?

Un minimum de connaissance du cadre économique et surtout sanitaire est nécessaire
pour évaluer les différents facteurs de risque en matière de santé. Il faut avoir en tête le
travail dans les mines d’or qui attendant les Africains était d’une rare pénibilité ; qu’il avait
été responsable de la quasi disparition du peuple autochtone Taïno et que la recherche
frénétique du précieux métal par les colons les avait conduits à recruter une main-d’œuvre
en bonne santé. Celle-ci se définissant comme un état de bien-être physique, mental et
social, seule cette approche globale peut nous permettre de cerner au mieux la réalité des
problèmes sanitaires qui se posaient lors de la traite.

Le bon esclave devait présenter un physique avenant, une taille respectable, une bonne
vision, une denture en bon état, l’absence de malformations, de lésions cutanées et de
ganglions cervicaux hypertrophiés visibles. Il ne devait pas être trop âgé, mais avoir l’air
reposé, bien nourri, en un mot, avoir bonne mine et bien sûr le comportement d’un homme
au psychisme en bon état.

Santé physique

L’examen clinique, d’abord cantonné essentiellement à l’inspection, s’est amélioré avec le
temps et le développement scientifique ; notamment l’introduction par Laënnec, en 1819, du
stéthoscope dans la pratique médicale. Ainsi, nombre de cardiopathies et de pneumopathies
passées longtemps inaperçues purent enfin être détectés. Mais l’observation attentive et
la palpation furent de tout temps la base d’un bon examen pour détecter, par exemple,
une augmentation du volume du foie ou de la rate, dont l’aire de délimitation était souvent
marquée par des cicatrices chéloïdiennes qui attiraient l’attention. La palpation de la zone
cervicale permettait la mise en évidence des ganglions hypertrophiés souvent liés à la
maladie du sommeil et donc l’exclusion des porteurs du « cheptel ». Hématuries, diarrhées
d’origine parasitaire ou infectieuse, fréquentes et redoutées pour leur contagiosité, étaient
particulièrement recherchées.

L’alimentation du bétail humain était un facteur essentiel à toutes les étapes de la traite.
Il convenait en effet que les esclaves offerts à la vente ne soient pas dépréciés… Lors
du « passage », c’est-à-dire lors de la traversée à bord du bateau, tout esclave qui refusait
de s’alimenter, quelle qu’en soit la raison, était puni. Mais, de même, l’obésité était mal
appréciée. Quelle diète leur était-elle donc réservée à bord ? Une diète étonnamment
équilibrée pour l’époque si l’on en juge par les divers témoignages écrits. Ainsi,

- les protéines, apportées par les poulets, viandes et poissons séchés ou salés
achetés lors des différentes escales ;
- les graisses sous forme d’huile de palme et même, selon certains auteurs, de
beurre ;
- les hydrates de carbone abondants dans la bouillie de manioc, de mil et de fèves
(le gruau), le riz, les ignames, la canne à sucre, les bananes et… le pain transporté
depuis l’Europe (bien protégé contre les moisissures) ou confectionné sur le bateau. ;
- les vitamines des fruits : cocos, bananes, oranges et surtout citrons dont le
jus était stocké dans des barils. L’apport de fruits frais riches en vitamine C était
indispensable pour éviter l’apparition d’une terrible maladie de carence, le scorbut,
caractérisée par des hémorragies, une anémie, des troubles gastro-intestinaux, des
déchaussements dentaires : en un mot, par une altération générale des différentes
fonctions de l’organisme. ;
- l’eau potable, amenée d’Europe, croupissait rapidement à force de stagner,
entraînant l’adjonction de vinaigre, de citron et même de chaux vive. Après deux mois
de séjour en région chaude, malgré des tonneaux parfaitement étanches, des vers
blancs s’y développaient. Il fallait alors tenter de filtrer l’eau au travers de couvertures
de laine. On n’accordait qu’une confiance limitée à l’eau de pluie, certains capitaines
l’accusant d’être à l’origine de troubles intestinaux.

Ce soin apporté à la nutrition des esclaves peut paraître curieux, voire excessif, si l’on
oublie de prendre en considération le fait que marins et esclaves étaient soumis au même
régime (bien que consommant également riz et fèves, l’équipage mangeait surtout des
biscuits). On estimait le volume des vivres à 1,1 tonneau par homme et par an. Préserver
une bonne santé physique était indispensable pour tous, bien que pour des raisons
différentes : évidentes en ce qui concerne l’équipage, qui se devait de rester performant
durant des traversées de plusieurs mois ; évidentes également en ce qui concerne le
bétail humain capturé, acheminé au port d’embarquement, puis transféré aux Amériques

afin d’y être vendu. Chosifié, aucun égard ne lui aurait été réservé, et il aurait tôt fait de
mourir. « Marchandisé », il devenait un bien devenait un bien précieux dont l’armateur pouvait
tirer un profit maximum au moment de la mise en vente sur le marché.

Si, dans le passé, seule la santé physique a souvent été prise en considération dans l’étude
du trafic d’esclaves, il conviendrait, pensons-nous, de nous intéresser également, selon les
recommandations de l’OMS, aux deux autres volets de la santé : mental et social.

Santé mentale

Seul le récit d’Olaudah Equiano, esclave Biafrais enlevé et transporté au Bénin à l’âge
de 10 ans par un marchand d’esclaves et décédé en 1789 à l’âge de 52 ans en Grande-
Bretagne, après être passé à la Barbade et en Virginie*, peut rendre compte des émotions et
bouleversements mentaux subis par ces êtres humains descendus aux enfers :

La peur

« Le premier objet qui s’offrit à ma vue quand j’atteignis la côte, ce fut la mer, ainsi qu’un
bateau au mouillage qui attendait sa cargaison. Ce spectacle m’emplit d’un étonnement sans
bornes qui se mua bientôt en terreur quand on me transporta à bord. Aussitôt, quelques
hommes d’équipage me retournèrent en tous sens pour voir si j’étais solide, et j’acquis
alors la certitude que j’avais pénétré un monde de démons et qu’ils allaient me tuer. Leur
apparence, elle aussi, différait fort de la nôtre : leurs cheveux longs et la langue qu’ils
parlaient (sans point commun avec tout ce que j’avais entendu jusqu’ici) s’accordaient pour
me renforcer dans cette idée… Et comme je jetais des regards autour de moi sur le bateau,
je vis une grande fournaise, comme du cuivre en fusion, et une foule de gens de couleur
de toutes sortes, enchaînés les uns aux autres, exprimant jusqu’au dernier le désespoir
et l’abattement, si bien que je ne doutais plus de mon destin ; et, terrassé par l’horreur et
l’angoisse, je tombai inanimé sur le pont et perdis connaissance… »

L’humiliation

« …On nous fourra dans l’entrepont pour nous empêcher de voir comment ils manœuvraient
leur navire… Cette situation était encore aggravée par l’humiliation des chaînes… », du
marquage, comme le bétail,… et celle de la nudité des adultes, hommes et femmes, et
des enfants (sans doute du fait de la chaleur due à l’extrême exiguïté des lieux ainsi qu’au
climat. Pour certains auteurs il semble que c’était également pour éviter tout développement
d’épidémies à bord). Une telle promiscuité était insupportable.

« La puanteur de la cale, pendant notre mouillage à la côte, était si intolérablement
répugnante qu’il était dangereux d’y demeurer tant soit peu, et plusieurs d’entre nous avaient
été autorisés à demeurer sur le pont en quête d’air pur… » Cette puanteur était liée à l’état
répugnant des lieux d’aisance « où les enfants tombaient souvent, manquant y suffoquer… »

La détresse et l’accablement

Toutes les conditions étaient réunies pour faire naître les pires pensées, provoquer les pires
névroses. Délires, suicides… « J’entends de la cale monter les malédictions enchaînées, les
hoquettements des mourants, le bruit d’un qu’on jette à la mer… les abois d’une femmes en
gésine… des raclements d’ongles cherchant des gorges… des ricanements de fouet… des
farfouillis de vermine parmi les lassitudes… » (Aimé Césaire)*

La certitude du non-retour et de la mort comme délivrance

La peur de l’inconnu les accompagnait tout au long de leur voyage tant étaient nombreuses
les légendes qui couraient sur les mystères du monde marin au-delà de l’horizon. De plus, ils
étaient persuadés qu’ils finiraient mangés par les Blancs.

Santé sociale

Parler de santé sociale c’est évoquer l’environnement dans lequel étaient plongés les
esclaves. Entassement à fond de cale, promiscuité indécente, absence de liberté de
mouvement, bruit, puanteur, brutalité des « capita » chargé de faire régner l’ordre et de
veiller sur le sommeil sacré du capitaine qu’aucun « boucan » ne devait troubler sous peine
de coups de fouet. De telles conditions de vie ne pouvaient qu’avoir des répercussions
défavorables sur l’état physique et mental des individus et les convaincre de leur infériorité
vis-à-vis des Blancs.

La mort

Elle était omniprésente en raison des épidémies de variole et de dysenterie, du scorbut,
des suicides, de la chaleur, de l’asphyxie due à la fermeture hermétique des hublots et à
l’inanition consécutive à la restriction de nourriture lors des tempêtes (un bol d’eau et rien
d’autre afin que l’inactivité physique forcée ne soit à l’origine… d’obésité). Certains esclaves
désespérés recherchaient la mort en refusant de manger, suscitant la fureur du capitaine
effrayé à la pensée de perdre une marchandise si précieuse. Les moyens les plus barbares
étaient alors utilisés telle l’approche des lèvres du malheureux d’un charbon allumé en
menaçant de le lui faire avaler s’il persistait dans son entêtement.

Pour prévenir des épidémies catastrophiques pour la cargaison, certains capitaines
n’hésitaient pas à noyer les individus contagieux.

Il convient de ne pas passer sous silence les morts par pendaison en guise de représailles
aux tentatives de délivrance et aux rixes avec les marins, pour ceux qui avaient à se dégager
des chaînes ; ou par suicide en se jetant par-dessus bord.

En cas de naufrage ou d’attaque par des corsaires, les esclaves, abandonnés enchaînés,
sombraient avec le navire, véritable « tombe ambulante » selon Mirabeau.

L’on estime entre 10 ou 20% le taux de mortalité d’une expédition négrière. Bien que
supérieure à celle des marins, la mortalité noire sur les bateaux négriers correspondait
environ à celle de populations européennes sédentaires en période de crise.

Arrivée à destination, les esclaves « pièces d’Inde » (c’est-à-dire, de premier choix) au
départ, n’étaient pas tous en bon état. Chétifs, malades ou infirmes, certains ne trouvaient
que difficilement preneur au marché à nègres. Invendus, ces malheureux étaient alors
soumis à l’enchère publique où, achetés à vil prix, puis soignés, ils étaient revendus à bon
prix. D’autres, vraiment trop atteints et n’ayant pas trouvé preneurs, étaient purement et
simplement supprimés par les capitaines car la règle était de ne jamais retourner avec un
stock invendu d’esclaves. (bois d’ébène)

Conclusion

La traite négrière, cet odieux commerce humain, a laissé une empreinte indélébile dans
la conscience collective des peuples afro-américains qui, jamais, n’oublieront tant de
souffrances et d’humiliations subies par leurs ancêtres. Ceux qui, devenus esclaves dans
les plantations de Saint-Domingue, participèrent au développement et à la croissance de
la colonie, n’oublièrent jamais d’où ils venaient et à qui ils devaient tant de malheurs. Ils
n’eurent cesse de reconquérir leur liberté et de proclamer l’indépendance de leur nouvelle
patrie. Finies les humiliations étrangères. Le monde allait découvrir comment une nation
d’esclaves pouvait triompher de maîtres blancs et propager l’esprit de révolte auprès de
leurs frères d’infortune des Caraïbes et de l’Amérique latine. Aucun peuple d’esclaves,
même mené par Spartacus à Rome, n’avait réussi un tel exploit.

Il nous faut toujours garder en mémoire l’enfer de nos origines. « C’est du plus bas de
la fosse que nous crions et que nous aspirons l’air et si nous voulons remonter, voyez
comment s’impose à nous le pied qui s’arc-boute, le muscle qui se tend… Malheur à celui
dont le pied flanche. » (Aimé Césaire) Penser aux malheurs qui ont jalonné l’Histoire d’Haïti
depuis deux siècles, c’est essayer d’interpréter avec réserve les aspérités du chemin de
l’indépendance et de la création d’une nation, que dis-je, d’une République !

C’est parce que cette tranche d’Histoire de la traite, celle insistant sur ses méfaits sur la
santé des hommes, n’a jamais fait l’objet d’un enseignement conséquent au cours de
l’instruction primaire en Haïti, que nous avons désiré l’évoquer ici. Il était intéressant de noter
le caractère ambigu des attitudes des capitaines de navires négriers vis-à-vis des Africains
considérés tant comme du bétail humain que comme une force de travail de première qualité
indispensable à la croissance et à la richesse de la colonie (et donc, d’une valeur marchande
exceptionnelle). Chaque fois que nous nous sentirons emportés par le désespoir, nous
devrons avoir l’obligeance de considérer le passé non seulement avec notre intelligence
mais aussi avec notre cœur. Chaque fois que nos « amis » essayeront de « nous » critiquer,
sachons reconnaître nos responsabilités mais aussi remercier nos ancêtres

Bibliographie

Histoire générale de l’Afrique noire. Des origines à 1800. Presses universitaires de France, 1970
Haïti, qui es-tu ? Claude Gauthier. Editions Naamam, 1977.
La véridique histoire, par lui-même, d’Olaudah Equiano, Africain, esclave aux Caraïbes, homme libre.
Editions Caribéennes, 1987
Négriers et bois d’ébène. Gaston Martin. Editions Arthaud, Grenoble, 1934
La traite des Noirs. Olivier Pétré-Grenouilleau. Collection Que sais-je ? Presses universitaires de France,
1998
Cahier d’un retour au pays natal. Aimé Césaire. Editions Présence africaine, 2008

La traite et ses navires négriers. Didier Lauglaney. Azalées Editions (Réunion)