Forum social mondial

« L’Afrique ne veut plus des solutions néolibérales » Dakar

, par Demba Moussa Dembélé Ligue internationale de la lutte des peuples Vice-président du Réseau international Frantz Fanon , Rosa Moussaoui

Forum social mondial

Demba Moussa Dembélé

« L’Afrique ne veut plus des solutions néolibérales »

Du 3 au 11 février 2011, à Dakar, se tiendra une édition du Forum social mondial sous le signe des luttes des peuples africains pour s’émanciper du pillage néocolonial, 
se libérer de la tutelle 
du FMI et de la Banque mondiale. Rencontre avec Demba Moussa Dembélé, l’un 
des coordinateurs 
du FSM.

Économiste, directeur du Forum africain des alternatives, Demba Moussa Dembélé est membre du conseil du Forum social africain. Il participe au conseil international du Forum social mondial, dont il a présenté l’édition dakaroise à la Fête de l’Humanité.

La crise que traverse le capitalisme mondialisé a de graves répercussions sur les populations du continent africain. Dans quel contexte 
se tiendra l’édition dakaroise 
du Forum social mondial, 
du 3 au 11 février 2001 ?

Demba Moussa Dembélé. Le Forum social mondial de Dakar va se dérouler dans un contexte très difficile sur le plan économique et social. Un contexte d’aggravation de la crise frappant le Sénégal et la plupart des pays africains. Depuis plus de trente ans, nous subissons cette crise, liée à des politiques imposées de l’extérieur, mais aussi à l’incurie, à la démission des dirigeants africains. Parmi les manifestations de cette crise, les récentes émeutes de la faim au Mozambique sont venues nous rappeler que le problème de la crise alimentaire reste aigu en Afrique. On peut citer, aussi, la question des migrations, dues à la crise de développement, au délabrement des systèmes éducatifs, au chômage massif des jeunes. Les programmes du FMI et de la Banque mondiale ont imposé l’austérité budgétaire, dicté le démantèlement des entreprises publiques ou parapubliques, avec des répercussions désastreuses sur la croissance économique et les possibilités d’emploi. D’où l’aggravation du chômage et de la pauvreté, dans le monde rural comme dans les centres urbains. Dans Dakar même, de nombreuses familles ne font qu’un seul repas par jour.

Et le contexte politique de ce rendez-vous altermondialiste ?

Demba Moussa Dembélé. Au Sénégal comme ailleurs en Afrique, la prise de conscience citoyenne s’accélère. Les gens n’acceptent plus qu’on leur impose des solutions aggravant les problèmes qu’ils vivent déjà. Chaque jour, dans toutes les régions du pays, des manifestations et des grèves s’organisent contre les restrictions budgétaires qui dégradent l’éducation, la santé, l’assainissement, l’éclairage public. Les délestages sont devenus quotidiens au Sénégal, plongeant la population dans l’obscurité. Le gouvernement se montre incapable de faire face à la demande d’électricité, de préserver les services publics. Dans ce contexte, le Forum social mondial permettra de décupler les résistances à ces politiques désastreuses imposées par les institutions financières internationales, d’accentuer la pression sur des gouvernements complices et démissionnaires. Nous espérons aussi que ce forum sera l’occasion de renforcer les convergences entre mouvements sociaux et forces politiques, car nous avons des partis politiques progressistes qui luttent pour des politiques différentes. De telles convergences sont indispensables pour accélérer les transformations que nous appelons de nos vœux.

À la Fête de l’Humanité, vous avez présenté le FSM comme un lieu de résistance à l’impérialisme. Quel sens cela prend-il, cinquante ans après les indépendances des pays d’Afrique francophone ?

Demba Moussa Dembélé. Le discours des pays du Nord sur l’Afrique est un discours de condescendance, d’arrogance. Sur l’organisation des élections, sur la démocratie et les droits de l’homme, sur les politiques que nous devrions mettre en œuvre pour nous «  insérer dans le système économique mondial  ». Tout cela constitue, à mon avis, des manifestations de l’impérialisme. Sans parler des interventions militaires, des bases militaires françaises, qui sont là pour nous rappeler, au fond, que si l’indépendance est là, la France reste maîtresse du jeu. Mais il y a l’impérialisme américain aussi…

L’élection de Barack Obama 
n’a-t-elle pas constitué, 
selon vous, une rupture ?

Demba Moussa Dembélé. Pas du tout. Cette élection a certes soulevé un immense espoir. De nombreux Africains ont cru qu’avec Barack Obama, les États-Unis allaient changer de politique vis-à-vis de l’Afrique et encourager un afflux massif de capitaux en direction du continent. Mais les États-Unis n’ont pas changé de politique, au contraire. Barack Obama n’a pas renoncé au projet de George Bush d’implanter une base militaire en Afrique. Les États-Unis continuent à intervenir partout. Ils veulent, par exemple, dépecer le Soudan. Récemment, Hillary Clinton a affirmé que la partition de ce pays était inévitable. En fait, avant même que le référendum ait eu lieu, elle a déjà fait voter les Soudanais pour séparer le Sud-Soudan du reste du pays !

Les Chinois, désormais très présents sur le continent, sont-ils 
aussi, à vos yeux, suspects 
de visées impérialistes ?

Demba Moussa Dembélé. Si les Occidentaux fustigent «  le nouvel impérialisme chinois  », c’est qu’ils se sentent menacés par l’arrivée de la Chine, de l’Inde, du Brésil. En agitant la menace chinoise, «  le péril jaune  », même si personne n’ose le dire ainsi, il s’agit de susciter la méfiance des Africains. Mais les Occidentaux sont mal placés pour nous donner des leçons et nous mettre en garde. Depuis quand nous veulent-ils du bien ? Nous coopérons avec l’Europe depuis le XVe siècle. Pour quels résultats ? Une politique de mépris, de domination, de condescendance. En réalité, les bases militaires, en Afrique, sont françaises, britanniques. Qui contrôle les secteurs clés de l’économie ? Toujours les Européens. Ils ont profité des programmes d’ajustement structurel en rachetant la plupart des entreprises qui appartenaient aux États. Les Chinois, eux, interviennent sur les infrastructures, les ponts, les routes. Ils se fournissent en matières premières. Mais ils n’ont pas racheté d’entreprises africaines bradées par les privatisations. Ils entrent plutôt en joint-ventures avec des Africains, comme au Nigeria, parfois au Sénégal.

Théâtre d’un véritable pillage néocolonial, comment l’Afrique peut-elle reprendre le contrôle 
de ses ressources ?

Demba Moussa Dembélé. Il est fondamental de revenir sur toutes les politiques de privatisations imposées par la Banque mondiale et le FMI. Ce n’est pas parce que l’État a failli que la solution réside dans les privatisations. Nous en faisons l’expérience : le marché libre, ça ne marche pas. Il nous faut donc nous réapproprier nos ressources et mieux les utiliser. Certainement, nous continuerons à exporter certaines de nos matières premières. Mais nous devons nous orienter vers la transformation de ces matières premières sur place, pour créer de la valeur ajoutée et des emplois. L’intégration sous-régionale peut nous y aider, avec de nouveaux espaces où des politiques d’industrialisation deviendront possibles.

Que pensez-vous des promesses d’une meilleure représentation africaine au FMI ?

Demba Moussa Dembélé. Même si on donne quelques strapontins aux pays africains, ils ne représenteront pas grand-chose. D’autre part, les Africains qui représenteront le continent dans les institutions financières internationales seront acquis à l’idéologie néolibérale. Ils ne défendront pas des politiques différentes. Or, c’est cette idéologie néolibérale qui pose problème, avec les privatisations, la libéralisation des échanges, la liberté totale de circulation des capitaux, la flexibilité du marché du travail pour permettre aux investisseurs de licencier comme bon leur semble, soi-disant pour être compétitifs sur le marché international. Aussi longtemps que la Banque mondiale et le FMI resteront porteurs de cette idéologie, quelques Africains de plus ne changeront rien. C’est donc, pour moi, un faux débat.

Première victime de la mondialisation capitaliste, l’Afrique peut-elle devenir un lieu privilégié d’invention 
des alternatives ?

Demba Moussa Dembélé. Bien sûr ! Nous affirmons que d’autres politiques sont possibles, pour contrôler nos ressources, pour en finir avec les politiques de privatisations sauvages imposées. En matière de souveraineté alimentaire, nous disons que l’Afrique peut se nourrir elle-même, à condition que les politiques changent. S’agissant de l’industrialisation, les Africains se rendent compte qu’ils ne peuvent pas continuer à dépendre de l’exportation de matières premières dont les prix sont fixés par les spéculateurs, par les fluctuations des marchés mondiaux. Ces idées font leur chemin, comme celle de souveraineté monétaire. Il est impossible de se développer avec la monnaie d’autrui. Nous avons besoin de monnaies africaines communes et autonomes, au service du développement.

Le FSM se tiendra à l’université Cheikh Anta-Diop de Dakar, là où Nicolas Sarkozy avait livré 
aux Sénégalais ses élucubrations colonialistes sur « l’homme africain ». Ce choix est-il fortuit ?

Demba Moussa Dembélé. À l’occasion du FSM, nous rendrons hommage aux grands hommes qui incarnent, pour nous, la résistance intellectuelle et politique : Cheikh Anta Diop, Thomas Sankara, Kwame Nkrumah, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, etc. Nous évoquerons, avec la participation de nombreux intellectuels africains, les luttes contre le colonialisme, pour l’indépendance, pour le panafricanisme. Ce sera une réponse supplémentaire au président français, qui ne connaît rien de ce continent et de son histoire.

Les années 2010 et 2011 sont des séquences électorales très denses 
en Afrique. Partout ces élections 
sont marquées par l’émergence 
de sociétés civiles très actives…

Demba Moussa Dembélé. Ces sociétés civiles se retrouveront, bien sûr, à Dakar. Nous débattrons de la 
démocratie, de la relation entre l’État et la société civile. Avec le néocolonialisme, la plupart des dirigeants ont tendance à se sentir plus responsable vis-à-vis des pays occidentaux et des institutions internationales que vis-à-vis des citoyens de leur pays. Or ces dirigeants devraient se sentir responsables devant leur peuple. Nous avons imaginé une table de controverse, avec la participation de dirigeants politiques, de responsables d’institutions africaines, invités à venir discuter avec les représentants de mouvements sociaux. Nous leur dirons : votre allégeance doit être à l’Afrique, pas à Sarkozy, à Obama, à Bruxelles, à la Banque mondiale ou au FMI. Nous voulons aussi mettre l’accent sur la nécessité d’approfondir la démocratie. Au Sénégal, comme dans d’autres pays, existent des tentatives de monarchisation du pouvoir. Abdoulaye Wade, même s’il s’en défend, rêve de voir son fils lui succéder. Les Sénégalais ne l’accepteront jamais. Ils l’ont clairement signifié lors des élections municipales de 2009. Candidat au siège de maire de Dakar, Karim Wade a été humilié dans les urnes.

UNE TROISIEME EDITION AFRICAINE

Après Bamako (2006) et Nairobi (2007), Le FSM fera étape pour la troisième fois dans une capitale africaine, à Dakar, du 6 au 11 février 2011. Il s’agit, selon les organisateurs, de «  mettre l’accent sur l’histoire des résistances et des luttes des peuples africains  » et d’exprimer «  la solidarité active du mouvement social international  » à l’heure où «  l’Afrique court le risque de porter le poids 
de la crise actuelle du capitalisme  ». Le forum se tiendra principalement 
sur le campus de l’université Cheik Anta Diop, qui accueillera aussi un camp international de la jeunesse et des scènes. Avant le forum, une charte 
des migrants sera discutée et adoptée sur l’île de Gorée.

Renseignements et inscriptions : www.fsm2011.org

«  Le pillage des ressources naturelles du Sud qu’exige la poursuite du modèle de consommation gaspilleuse au bénéfice exclusif des sociétés opulentes du Nord annihile toute perspective 
de développement digne de ce nom pour les peuples concernés.  » Samir Amin, économiste.

67,9 %, C’était, à la fin de 2009, le taux de pauvreté parmi les travailleurs d’Afrique subsaharienne. Il était de 58,9 % en 2007.

Entretien réalisé 
par Rosa Moussaoui