« L’Afrique devient une prison » Article paru dans le journal l’Humanité le 31 août 2007

, par Aminata Traore

L’Afrique à l’honneur . Pour le droit des Africains à l’emploi et à une vie décente, Aminata Traoré présente l’opération « Migrances 2007 » dont est partenaire la Fête de l’Humanité.

Essayiste et ancienne ministre malienne de la Culture et du Tourisme, Aminata Traoré prépare l’opération « Migrances 2007 ». Associant notamment des artistes, des intellectuels et des militants associatifs, le rassemblement qui aura lieu à Bamako du 29 septembre au 7 octobre doit permettre de déjouer les préjugés sur la question des migrations, en proposant des réponses novatrices aux défis de l’Afrique et d’une autre mondialisation, centrée sur les besoins des peuples.

Quel est le contenu de l’opération « Migrances 2007 » ?

Aminata Traoré.
« Migrances 2007 » répond au besoin de renforcer le rôle des artistes, des intellectuels et des militants des mouvements sociaux dans la défense des droits des migrants. Le traitement particulièrement humiliant et inhumain infligé à des hommes et des femmes exclus ces vingt-cinq dernières années de leur propre marché du travail, à la faveur de la libéralisation au forceps des économies nationales, nous interdit de baisser les bras.

Le Mali, où nous avons commémoré en 2006 l’anniversaire des événements de Ceuta et Melilla et qui reçoit quasi quotidiennement des expulsés, menottés et sous bonne escorte, se prête particulièrement bien à cet exercice. Bamako est aussi la ville qui a reçu le 18 octobre 1986 « le charter de la honte », qui a ouvert l’ère des expulsions forcées. Cent une personnalités du monde artistique, politique, intellectuel, associatif s’achemineront vers Bamako, le 28 septembre, en souvenir de ce charter qui annonçait l’ère des expulsions forcées et de la stigmatisation de certaines catégories de migrants.

Jusqu’au 7 octobre, des débats de fond, des projections de films suivies de débats et de multiples manifestations culturelles autour de la problématique des migrations africaines auront lieu, ainsi que des visites dans des localités dont les migrants sont originaires.

Qu’est-ce qui fait la différence entre « Migrances 2007 » et les Journées commémoratives des évènements de Ceuta et Melilla ?

Aminata Traoré.
« Migrances 2007 » s’inscrit dans le prolongement des Journées commémoratives des évènements de Ceuta et Melilla, en vue d’approfondir et de réactualiser la réflexion à la lumière des faits marquants de 2007. L’Union européenne et ses pays membres ne cessent de fourbir leurs armes et d’externaliser la gestion des flux migratoires. Cette sous-traitance de la violence avec des pays d’origine et les pays de transit n’a rien de démocratique. Elle participe à la corruption tant décriée par les pays riches eux-mêmes dans la mesure où, au nom de la lutte contre l’immigration clandestine, des moyens financiers sont promis et octroyés à des États qui n’ont pas instauré de débat à l’intérieur des frontières nationales sur les causes des départs et les solutions les plus justes et respectueuses des droits des migrants.
Le président français, qui vient de nous livrer à Dakar son discours sur « l’homme africain », met à nu les fondements, la plupart du temps insoupçonnés, du traitement inhumain souvent infligé aux immigrés africains.

Quels sont les objectifs de « Migrances 2007 » ?

Aminata Traoré.
Nous partons du fait que l’Afrique, réservoir de matières premières et dépotoir dans le cadre du « système monde », est en train de devenir une prison dont nos dirigeants, qui acceptent de signer des accords de réadmission, sont les geôliers.

« Migrances 2007 » vise à mettre davantage en lumière cette dangereuse tendance. À travers les témoignages et l’examen de différentes alternatives, nous voulons prouver que l’Europe joue à se faire peur et qu’il n’y a ni invasion ni intention de l’envahir. Il suffirait d’admettre que les Africains, en l’occurrence les jeunes, veulent tout simplement jouir de leurs droits à l’emploi et à une vie décente dans leurs pays sans pour autant être privés de leur droit à la mobilité.
Nous pouvons tous ensemble, étrangers et Africains, sauver des milliers de vies humaines en nous donnant le temps et la latitude de poser un diagnostic rigoureux, dans le cadre d’un modèle économique dont la capacité de destruction de l’emploi, du lien social et de l’environnement ne fait plus l’ombre d’un doute.

Les personnes qui sont au coeur de ce drame prendront la parole lors de « Migrances 2007 ». Il s’agit des expulsés, mais aussi des candidats au départ que nous aidons, au niveau du FORAM (Forum pour un autre Mali), à gagner en confiance vis-à-vis d’eux-mêmes et de l’Afrique. Nous avons aidé des victimes des événements de Ceuta et Melilla à s’organiser dans ce sens, dans le cadre de l’association Retour-Travail-Dignité.

« Migrances 2007 » participe d’une manière plus générale à la consolidation de la société civile africaine, en favorisant notamment l’exploration et la mise en oeuvre de réponses novatrices socialement et écologiquement pertinentes. Certaines de ces initiatives sont en effet en cours dans les domaines de l’environnement, de la culture et très prochainement du tourisme solidaire, dans les zones de départ.
Les artistes et les intellectuels, qui sont pour la plupart d’entre eux la voix des sans- voix, ont un rôle capital à jouer dans l’écoute et l’accompagnement des nouveaux « damnés de la terre ».

http://www.humanite.fr/2007-08-31_Medias_Aminata-Traore-L-Afrique-devient-une-prison