L’Humanité

Jean Métellus, et un jour le neurolinguiste devint poète www.humanite.fr

Extrait d’un des derniers entretiens avec Jean Métellus à paraître dans un ouvrage, Appel à la poésie. Portraits de poètes d’aujourd’hui, au Castor Astral et coproduit par le Printemps des poètes.

D’où vient votre nom ?

Jean Métellus. Mon nom, Métellus, est lié à la condition d’esclave. Les noms nègres, tous les noms haïtiens en tout cas, sont des noms qui ont été donnés par les propriétaires des plantations. Ce ne sont pas des noms africains puisqu’on les avait enlevés. Par exemple, un propriétaire qui aimait Talleyrand a donné ce nom à sa propriété et aux esclaves de la propriété ; c’est ainsi qu’il y a beaucoup de Talleyrand en Haïti qui n’ont rien à voir avec l’homme d’État. De même pour Voltaire, par exemple. Les Métellus sont aussi des esclaves, sans rapport avec les descendants d’un général romain. Je porte mon nom sans oublier d’où il vient.

Vous passez une enfance heureuse à Jacmel, au milieu de vos quinze frères et sœurs. Vous devenez professeur au lycée de la ville, jusqu’à l’arrivée de Duvalier.

Jean Métellus. Je suis parti en France, où je suis devenu médecin. J’ai une pratique de thérapeute : je soigne les troubles du langage qui ont un rapport avec les lésions du cerveau, comme les aphasies, en m’aidant à la fois de la parole et des médicaments. J’ai soigné aussi les troubles de la parole chez l’enfant. J’ai continué toute ma vie à sonder les mystères du cerveau.

Un jour, le neurolinguiste devient poète…

Jean Métellus. J’ai écrit mes premiers poèmes en français ; c’est la langue que j’ai le plus pratiquée dans ma vie, davantage que le créole. Ils ont été publiés en 1969 dans deux revues : les Lettres nouvelles de Maurice Nadeau et les Temps modernes, dirigés alors par Jean-Paul Sartre. J’avais une grande admiration pour Michel Leiris et son travail d’ethnologue. Il a fait une campagne en Haïti ; nous échangions une correspondance, et il m’avait conseillé d’adresser mes poèmes à 
Maurice Nadeau. Maurice 
Nadeau m’a reçu dans son bureau de la rue Amélie, consacrant deux heures à l’étudiant inconnu que j’étais, ce qui était pour moi incroyable. Il m’a publié à deux reprises dans sa revue et m’a encouragé à préparer mon premier recueil, publié dans sa maison en 1978 : Au pipirite chantant. Pour les Temps modernes, je venais de lire les Damnés de la terre de Frantz Fanon, parus chez Maspero en 1961 : c’était un brûlot en pleine guerre d’Algérie. La préface du livre, écrite par Jean-Paul Sartre, était si forte et me convenait si profondément que je lui ai envoyé mes poèmes.

Vous dites : « La poésie est le nerf de la vie »…

Jean Métellus. Quand j’ai écrit mon recueil la Main et autres poèmes, je souffrais d’un mal qui paralysait ma main petit à petit. J’aurais pu consulter des docteurs qui m’auraient prescrit des antalgiques sans effet et des antidépresseurs inutiles. Tout cela aurait fini par une psychanalyse. J’ai décidé de la pratiquer moi-même en composant ce poème. Quand j’ai terminé le recueil, je ne souffrais plus.

Quel regard portez-vous sur la société française aujourd’hui ?

Jean Métellus. La société française est au moins aussi raciste que quand je suis arrivé en 1959, si ce n’est pire. Quand une enfant présente une banane à madame Taubira, c’est à moi qu’elle la présente : c’est la même chose. Les parents, l’éducation sont responsables. Je parle du racisme dans plusieurs recueils.

Le poème peut être une arme par rapport à cela ?

Jean Métellus. C’est une arme, qui a des limites : c’est le couteau contre les kalachnikovs. Devant ce corps de société malade, je voudrais rappeler aux Français ce qu’a accompli Haïti. Bien sûr Haïti, c’est Papa Doc et tous les malheurs qu’on connaît, mais c’est d’abord la première île qui a aboli l’esclavage, grâce à deux hommes : Toussaint Louverture et son adjoint Dessalines. Ce sont deux Nègres qui ont proclamé l’indépendance en août 1793. Haïti s’appelait à l’époque Saint-Domingue, appellation donnée par les Occidentaux. Le pays a repris son nom, Ayti, nom indien retrouvé par 
Dessalines, qui signifie pays haut et montagneux, le 1er janvier 1804. Ce nom est aussi un hommage aux premiers occupants, des Indiens disparus. 
Lamartine, dans une pièce consacrée à Toussaint Louverture, avait dit de lui : «  Cet homme fut une nation.  »

Entretien réalisé par Françoise Siri

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