Haïti « Le 9 février, on m’a dit que maman prenait l’avion, j’attends toujours… »

, par Marie Barbier

Belina Morcy, française d’origine haïtienne, essaye de faire venir en France sa mère de quatre-vingt-quatre ans. L’ambassade refuse. La vieille femme survit dans la rue.

Gwenaëlle a sept ans et ne veut rien entendre : si, sa grand-mère est morte dans le séisme d’Haïti, le 12 janvier dernier. Elle l’a vue à la télé, avec ses cheveux gris sous les décombres. Sa mère a beau lui dire que non, sa grand-mère est vivante, rien n’y fait. « J’ai même été convoquée par l’équipe éducative, raconte Belina Morcy, la mère de Gwenaëlle. Ils m’ont dit que ce serait mieux que je dise la vérité à ma fille. Mais je lui ai dit la vérité, sa grand-mère n’est pas morte ! » Certes, ce serait plus simple si Gwenaëlle pouvait voir sa grand-mère en chair et en os, cela simplifierait grandement la vie de Belina, sauf que c’est impossible.

Depuis janvier, Belina Morcy, quarante-six ans, s’épuise à se battre contre une administration qui ne veut rien entendre. Française d’origine haïtienne, elle ne demande pourtant pas la lune : accueillir dans son appartement de Bagneux (Hauts-de-Seine) sa vieille mère restée en Haïti. Même pas pour toujours, la grand-mère ne le souhaite pas, malgré des conditions de vie des plus précaires, sous la tente. Juste pour quelques mois, le temps de profiter un peu de sa famille. « On est vingt et un en France, ses quatre enfants, plus les petits-enfants et les arrière-petits-enfants, calcule Belina. C’est quand même plus facile que ce soit elle qui vienne. » Et pourtant non, ça n’est pas facile, pas facile du tout.

Tout commençait pourtant très bien : quelques jours après le séisme, la cellule de crise autorise le rapatriement de Nélie Morcy Bellabe, âgée de quatre-vingt-quatre ans. «  On m’a appelée le 9 février pour me dire que maman prenait l’avion, j’attends toujours…  », se souvient Belina. Car le lendemain, alors que Nélie Morcy s’apprête à monter sur la passerelle de l’avion, un militaire refuse son embarquement au motif qu’une personne de cet âge «  ne peut pas voyager seule  ». Débute alors une longue et éprouvante bataille administrative.

Premier obstacle, et non des moindres : déposer une demande. «  Pendant des semaines, le Quai d’Orsay nous a renvoyés vers le ministère de l’Immigration, et vice versa, raconte Jean-Louis Soublin, président de l’association d’aide à Haïti Club Bel Reelax, qui tente lui-même de faire venir en France son beau-fils (lire page 2). On n’a pas arrêté de cavaler pendant des semaines, juste pour pouvoir déposer un dossier…  »

Belina ayant la nationalité française, il ne s’agit pas d’un rapprochement familial mais d’une demande de visa de circulation auprès de l’ambassade de France à Port-au-Prince. Les unes après les autres, les demandes sont refusées sans motif, la première, en juin, la deuxième, médicale, en août. Pourtant, rien ne justifie ces refus. La mère de Belina s’est rendue plusieurs fois en France sans problème. «  Ils ont peur de quoi ? s’interroge Jean-Louis Soublin. Qu’elle demande une autorisation de travailler à quatre-vingt-quatre ans et s’installe en France ?  »

Chacune des demandes de visa a coûté à Belina près de 200 euros, évidemment non remboursés. Par ailleurs, l’ambassade de France n’a toujours pas restitué les documents nécessaires à la demande, passeports et actes originaux. Chaque jour, la mère de Belina réclame son passeport, sans que Belina n’ose lui dire qu’il sera tamponné d’un refus de visa… D’autant qu’en août dernier, l’un de ses frères s’est rendu sur l’île et a trouvé leur mère considérablement affaiblie par le manque de nourriture et les conditions de vie sous la tente. Au début du mois, au passage du cyclone Tomas, Nélie a supplié sa fille : «  Je vais mourir, venez me chercher.  » Ses enfants sont en train de réunir l’argent pour lui construire une cabane en province et la sortir des tentes de Port-au-Prince où le choléra afflue.

Le 20 mai, Belina a participé, avec d’autres familles haïtiennes, à une manifestation devant le ministère de l’Immigration. Plusieurs dossiers sont alors remis à un conseiller d’Éric 
Besson. Depuis, rien. «  Ça n’a rien donné, Besson ne nous a jamais répondu  », soupire Jean-Louis Soublin.

Belina, qui élève seule quatre enfants avec un salaire d’auxiliaire de vie auprès des personnes âgées, peut difficilement se rendre sur place. Elle avoue s’interroger parfois sur la possibilité de laisser ses enfants à une famille d’accueil le temps d’un séjour sur l’île… D’autant que la bataille pourrait se prolonger puisqu’il ne lui reste plus qu’une solution : contester le refus de visa au tribunal administratif. Une procédure qui coûte cher et peut prendre jusqu’à deux ans. «  Mon cauchemar, lâche Belina, 
serait qu’elle meure avant qu’on ait pu la revoir.  »

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