Guerre humanitaire, intérêts économiques et déstabilisation politique

, par Nils Andersson

Guerre humanitaire, intérêts économiques et déstabilisation politique

Lundi 24 Septembre 2012

Le droit d’ingérence humanitaire, détourné de ses objectifs, a été une des plus importantes manipulations des opinions publiques de l’après-guerre froide pour légitimer les politiques hégémonistes et interventionnistes des États-Unis et des puissances occidentales, dont la France.
La reconnaissance par l’ONU du droit d’ingérence humanitaire est une initiative de la France, s’appuyant sur le prestige des French doctors. Limitant la non-ingérence inscrite dans la Charte, le débat ne fit pas l’unanimité, mais le droit d’ingérence humanitaire fut finalement adopté en 1988 avec des objectifs précis. Il s’agit d’apporter « une assistance humanitaire aux victimes des catastrophes naturelles et situations d’urgence par l’apport de nourriture, de médicaments ou de soins médicaux. » La résolution 43/131 ne parle pas de situations de guerre et la première intervention se référant au « droit d’ingérence humanitaire », fut, dans ce cadre, en Arménie, à la suite d’un terrible séisme, l’Union Soviétique ayant autorisé le déploiement de secours extérieur et l’intervention des ONG. C’est là une avancée importante du droit international.
Mais très rapidement, les résolutions de l’ONU évoquant le droit d’ingérence vont être soumises aux interprétations du « nouvel ordre humanitaire international », déclinaison du Nouvel Ordre Mondial post chute du Mur, proclamé par Bush père. Le droit d’ingérence humanitaire va être mis au service des intérêts géopolitiques et économiques des puissances occidentales et devenir du Kurdistan en 1991 au Kosovo en 1999, un « droit d’ingérence d’État » s’appuyant sur la force armée.
Première dérive, deux jours après le cessez-le-feu de la première guerre d’Irak, la résolution 688 autorise une opération par les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et la Turquie pour créer une zone d’exclusion aérienne au nord du 36e parallèle afin de protéger les populations kurdes d’Irak. Derrière le rideau humanitaire apparaît le droit d’ingérence politique, L’objectif est de rendre autonome le Kurdistan irakien, mais instabilités et tensions entre les acteurs, l’opération est interrompue et les populations kurdes sont abandonnées à leur sort.
Très vite sont apparus les effets pervers de soldats portant des secours tout en effectuant des missions armées et Jakob Kellenberg, président du Comité International de la Croix-Rouge, déclare devant le Conseil de sécurité : « À chacun son rôle : l’utilisation de la force relève du domaine militaire et les activités de secours relèvent des agences humanitaires ».
Un nouveau pas est franchi en Bosnie. La résolution 776 décide de « mettre à disposition du personnel militaire afin de faciliter la distribution par les organisations humanitaires de l’assistance humanitaire. » De quelle assistance humanitaire s’agit-il quand, fait gravissime, une demande de MSF d’intervention des équipes médicales de la FORPRONU présentent à Srebrenica et se trouvant en « alerte rouge au cas où des soldats de la paix seraient blessés » est refusée au motif qu’il n’était « pas question que les équipes médicales de la FORPRONU opèrent des civils » ? Ainsi, au pire moment des exactions commises en Bosnie-Herzégovine, le « droit d’ingérence humanitaire d’État » signifie l’abandon des populations civiles.
Autre intervention sous couvert du droit d’ingérence humanitaire, la Somalie. Guerre civile et famine ravagent le pays, le Conseil de sécurité adopte la résolution 794 qui autorise une intervention pour permettre aux États-Unis d’être couverts légalement par un mandat de l’ONU « tout en ayant seul le contrôle des opérations sur le terrain ». 25 000 soldats sont déployés, il s’agit d’une démonstration de force. Les affrontements se multiplient, cela débouche sur la bataille de Mogadiscio, dix-huit rangers son tués. L’opinion publique aux États-Unis traumatisée, appliquant le concept « 0 mort militaire », la plus grande puissance du monde se retire de Somalie, laissant les populations livrées aux bandes armées.
Cette tragédie allait être suivie par celle du Rwanda, Madeleine Albright, secrétaire d’État, justifie la position étatsunienne de non-intervention : « On ne peut pas nous obliger à être d’accord avec une mission qui n’est pas dans notre intérêt ». La France a des intérêts au Rwanda. Paris propose donc, au nom du « droit d’ingérence humanitaire », de créer une « zone humanitaire protégée ». La Nouvelle-Zélande et d’autres délégations déclarent : « Nous ne sommes pas convaincus que cette opération sera en mesure de protéger les civils contre les massacres. Cette préoccupation procède […] d’informations que nous avons reçues d’organisations humanitaires privées et d’ONG qui ont une expérience pratique de la situation au Rwanda. » Malgré ces avertissements, la résolution 929 est adoptée, on connait sur le terrain son effroyable déroulement et les responsabilités de la France
C’est lors de la guerre du Kosovo que les puissances occidentales vont finaliser leur manipulation de l’ONU. La résolution 1203 qui autorise l’intervention au Kosovo fait référence à un « accord signé par le chef d’état-major des armées de la République fédérale de Yougoslavie et le commandant suprême des forces alliées en Europe de l’OTAN, qui prévoit « une mission de vérification aérienne de l’OTAN au Kosovo. » Qu’est-ce que cela signifie ? Richard Holbrooke, l’émissaire de Bill Clinton apporte des précisions : « Les événements du Kosovo, déclare-t-il, ont créé un précédent dans le sens le plus positif du terme. C’est bien la première fois dans l’Histoire qu’une organisation militaire (l’OTAN) revendique le droit d’intervenir militairement à l’intérieur d’un pays souverain, pour protéger la population de ce pays contre ses propres dirigeants. »
Il en résulte un incident avec Kofi Annan, secrétaire général de l’ONU, mais la résolution 1203 donne effectivement le feu vert à un « droit d’ingérence humanitaire » de l’OTAN au Kosovo sans une nouvelle résolution du Conseil de sécurité, rendant ainsi caduc l’article 53 de la Charte de l’ONU selon lequel « aucune action coercitive ne sera entreprise par des organismes régionaux sans autorisation du Conseil de sécurité... », or l’OTAN est un organisme régional.
Le Kosovo a été une répétition générale de l’instrumentalisation du Conseil de sécurité de l’ONU lors de la seconde guerre d’Irak, lors duquel fut utilisé le même mécanisme du champ libre à l’intervention de Georg Busch, sans nouvelle résolution de l’ONU.
Madeleine Albright, secrétaire d’État des États-Unis, a été très claire sur la volonté états-unienne de passer outre les prérogatives de l’ONU. En réponse à la question : « L’OTAN du XXIe siècle devra-t-elle toujours disposer d’un mandat précis du Conseil de sécurité de l’ONU ? », elle rétorque : « Non... car, dans une telle hypothèse, l’OTAN ne serait plus qu’une simple filiale de l’ONU ! » Cette déclaration, qui bafoue le droit international n’a ému aucune chancellerie, aucune rédaction.
Du Kurdistan irakien au Kosovo, en passant par la Somalie, la Bosnie et le Rwanda, cela montre de façon évidente que les interventions militaires, sous couvert « d’ingérence humanitaire », ne résolvent pas les crises et qu’elles peuvent même dramatiquement les aggraver, car leur objectif n’est pas d’instaurer la démocratie, ni d’établir l’état de droit, mais de servir les desseins géopolitiques des puissances occidentales et les intérêts économiques des multinationales.
Le rapport de Lakdhar Brahimi, qui est aujourd’hui le négociateur pour l’ONU en Syrie, présenté lors de l’Assemblée du millénaire des Nations Unies, en 2000, est accusateur. L’ONU a, en plusieurs occasions, en raison de « mandats ambigus, incohérents et insuffisamment financés, a failli à sa mission ; sa responsabilité est directement engagée au Rwanda, où elle était présente alors que se commettait un génocide, elle l’est également pour les massacres de Srebrenica, ville décrétée ‘zone de sécurité de l’ONU’ ».
Il ne s’agit pas de diaboliser l’ONU, ce sont les politiques de puissance au sein des Nations Unies qui sont responsables de ces détournements du « droit d’ingérence humanitaire ». L’ONU est le produit des États qui la compose. Plus exactement, elle est le produit des gouvernements des États qui la compose. Une tâche citoyenne est d’intervenir et de faire pression sur les positions adoptées au sein de l’ONU et du Conseil de sécurité par son gouvernement.
Le « droit d’ingérence humanitaire » discrédité, il va lui être substitué le concept de « responsabilité de protéger ». La Libye sera la première intervention se référant à la « responsabilité de protéger ». Hubert Védrine a très clairement précisé le pourquoi du passage du « droit d’ingérence humanitaire » à la « responsabilité de protéger » Pour Hubert Védrine, la résolution 1973, qui autorise l’intervention en Libye dans laquelle se sont engagés les soldats Sarkozy et Cameron, est « une concrétisation de cette notion que nous avons élaborée avec Kofi Annan, quand il a fallu sortir du piège linguistique, conceptuel et politique du droit d’ingérence ».
Le « droit d’ingérence humanitaire » tant célébré était donc un piège linguistique, conceptuel et politique et pour sortir de ce piège, on a recours à une autre formulation. Une formulation peu-elle changer les mécanismes de décisions, les enjeux géostratégiques, les visées impérialistes, les conceptions idéologiques des interventionnistes, les rapports de force globaux ou régionaux ? Naturellement non. En conséquence, le devoir de protéger en Libye produit les mêmes résultats que le droit d’ingérence humanitaire, le régime de Khadafi éliminé, ce dont on ne peut que se réjouir, c’est le chaos et l’anarchie dans le pays, les droits de l’homme sont bafoués comme sous l’ancien régime, l’immense région que représente le Sahel est déstabilisée, mais le pétrole coule à flot.
Aujourd’hui le « droit d’ingérence humanitaire » ou « l’obligation de protéger » par des moyens militaires sont dans une double impasse. Premièrement, les peuples comprennent que l’on n’apporte pas la démocratie ni ne résout des crises humanitaires avec des interventions armées de caractère impérialiste. Secondement, la crise économique et financière, les échecs militaires en Irak et en Afghanistan et la montée des puissances émergentes marquent le passage à un monde postoccidental, les puissances historiques ne sont plus aujourd’hui dans une position hégémonique.
Cela signifie-t-il que rien ne serait possible pour aider les populations soumises à l’arbitraire de leurs despotes ou protéger les civils dont on sait que, dans les conflits actuels, ils sont les principales victimes des horreurs de la guerre. Cette interpellation, nous l’entendons tous à propos de la Syrie.
Il n’y a pas de guerre propre et sans abominations, ni de révolution sans sacrifices, mais il y a une question incontournable, dans ce monde postoccidental qui n’est pas la fin du capitalisme, ni des visées impérialistes anciennes et nouvelles, quelle réponse donner aux appels des populations subissant les maux de la dictature ou de la guerre, l’exploitation et la misère ? Le cri des victimes de despotes et du capitalisme en appelle quotidiennement à une solidarité qui, ne nous le cachons pas, fait défaut, qui est à construire. Il est un droit d’ingérence légitime, le droit d’ingérence des peuples, notre droit d’ingérence, fondé sur la solidarité internationale ; une solidarité internationale, faisant référence à Franz Fanon, libérée de l’aliénation colonialiste, mais également de notre aliénation de colonisateur.
Nils Andersson
Co-président de l’Association pour la défense du droit international humanitaire
PS : N’ayant pu répondre à un interlocuteur, je précise que critiquer le « droit d’ingérence humanitaire militaire » n’est pas critiquer le principe du droit d’ingérence humanitaire, mais son dévoiement par les puissances occidentales à des fins interventionnistes et hégémonistes. On ne peut pas défendre le droit international si l’on accepte qu’il soit perverti.
Autre point soulevé par un intervenant qui a fait allusion du Statut de Rome. Le Statut de Rome ne concerne pas le « droit d’ingérence humanitaire » mais la « cour pénale internationale ». Malheureusement, ce qui devait être une autre avancée du droit international, force est de constater qu’en 10 ans un seul jugement a été prononcé, que la Cour pénale internationale n’a inculpé que des Africains, comme s’il n’y avait pas de criminels de guerre qui ne soient pas noirs ! Qu’elle a refusé d’inculper des Britanniques ayant commis des crimes de guerre en Irak, par ce que des états-uniens qui avaient également commis de crimes de guerre ne pouvaient être poursuivis, les États-Unis n’ayant pas ratifié le Statut de Rome. Qu’elle a refusé d’engager de poursuites à la suite des massacres de Gaza. Une nouvelle fois on ne peut défendre le droit international quand dans son applications, il n’est pas le même pour tous.