L’Humanité

« Faut-il se débarrasser 
du FMI ? » Table ronde

, par Aurélie Trouvé, Dany Stive, Demba Moussa Dembélé Ligue internationale de la lutte des peuples Vice-président du Réseau international Frantz Fanon , Pedro Paez

Demba Moussa DEMBÉLÉ, économiste, Forum africain des alternatives (Dakar, Sénégal) ; Pedro paez, président de la Commission pour la nouvelle architecture financière régionale de l’Équateur ; Aurélie trouvé, coprésidente d’Attac, candidate à la direction générale du FMI.

Rappel des faits Le Fonds monétaire international (FMI) a beau ne plus avoir de tête, il garde toute sa capacité de nuisance. Après un premier prêt de 110 milliards d’euros accordé à la Grèce en mai dernier contre la mise en place d’une politique d’austérité draconienne, il exige de ce pays une nouvelle vague de rigueur pour continuer à l’« aider ». Le 30 juin prochain, on connaîtra le nom du nouveau directeur général du FMI. La ministre française des Finances, Christine Lagarde, est donnée gagnante. Nul doute que les recettes éculées du FMI ne seront alors pas remises en cause. Depuis 1944, cette institution, censée veiller sur la stabilité monétaire et financière du monde, est, en fait, le gendarme de l’ordre libéral. Imposant aux peuples et aux pays soumis à sa loi augmentations d’impôts, réductions des dépenses publiques, privatisations, ouverture des frontières aux produits et aux capitaux extérieurs. De nombreuses voix, ici et dans le monde, s’élèvent pour changer ce mode de gouvernance de la finance mondiale qui a prouvé sa nocivité. D. S.

Le FMI apparaît comme 
une des institutions clés 
pour gérer la crise mondiale, quels sont les enjeux 
de son changement 
de directeur ?

Aurélie Trouvé. Le FMI dépend d’abord des États-Unis et des pays européens, qui à eux seuls détiennent près de la moitié des voix dans son conseil d’administration. Le FMI fonctionne selon le principe «  un dollar égale une voix  » : plus un pays est capable de contribuer financièrement au FMI, plus il détient du pouvoir. Le changement de directeur général ne peut à lui seul remettre en cause la politique actuelle du FMI, impulsée par des États riches et tout puissants et par une administration enfermés dans l’idéologie néolibérale. Mais il est un indicateur de la future politique du FMI. Et nous pouvons nous inquiéter de la probable nomination de Christine Lagarde, qui appartient à un gouvernement néolibéral multipliant les régressions sociales et dont le soupçon de collusion avec un très riche ami, Bernard Tapie, nous rappelle sa proximité avec les milieux financiers.

Pedro Paez. Le FMI a fait des efforts de réforme interne sous la direction de Dominique Strauss-Kahn. Mais cette réforme n’est pas allée jusqu’à changer la nature, l’essence du rôle du FMI, qui est de domestiquer les économies nationales en faveur de la hiérarchie financière transnationale. Le changement de directeur général coïncide avec la formation d’une coalition internationale désireuse de questionner l’efficacité du travail du FMI. Il est clair que la situation de la Grèce a montré la complète nullité des équipes techniques du FMI, car, en moins d’un an, leur programme a failli complètement.

Demba Dembélé. Vu la composition du conseil d’administration du FMI, avec les États-Unis et les pays européens contrôlant un peu plus de la majorité de son capital, le directeur général ne pourra pas initier de politiques qui iraient contre les priorités voulues par les pays occidentaux. C’est dire si le choix du directeur général n’est pas un enjeu majeur. Malgré les quelques concessions faites aux pays émergents ces dernières années, les États-Unis détiennent toujours un droit de veto sur les décisions majeures du FMI. Aussi longtemps que cette répartition des voix existera, le choix du directeur général dépendra de ces pays. On le vérifie d’ailleurs avec la quasi-certitude de l’élection de madame Lagarde.

Primat du marché, affaiblissement de la puissance publique, le credo néolibéral du FMI peut-il être remis en cause ?

Demba Dembélé. Dans un futur proche, tout espoir de changement est à écarter, car les États-Unis et les pays européens n’accepteront jamais des réformes qui leur feraient perdre leur hégémonie au sein de cette institution. Le FMI sert aujourd’hui à contrôler les économies des pays faibles, en Afrique, en Amérique latine, comme l’ont illustré les programmes d’ajustement structurel de triste mémoire. De plus, son credo néolibéral est à l’œuvre dans la gestion de la crise de la dette publique en Europe. C’est un cinglant démenti à la rhétorique de son ex-directeur général, Dominique Strauss-Kahn, qui faisait croire que le FMI avait «  changé  ».

Pedro Paez. Les crises successives subies par le monde ont montré avec éclat la banqueroute doctrinaire, idéologique, technique et matérielle du FMI. Après la crise, nous avons assisté à la restauration du pouvoir de chantage du FMI, qui veut imposer ces conditions au processus de décision démocratique. Il faut changer les paradigmes économiques en donnant la priorité à la vie.

Aurélie Trouvé. Le credo néolibéral du FMI consiste ces dernières années en une chose : via le remboursement des dettes publiques et les plans d’austérité, faire payer aux salariés, aux retraités, aux chômeurs une crise économique qui a été provoquée par la finance. Cela, alors même que les profits des grandes banques et des investisseurs repartent de plus belle. Le FMI a imposé, sous la direction de Dominique Strauss-Kahn, des plans d’austérité drastisques aux pays européens endettés. Des plans injustes mais également inefficaces, car ils engendrent encore plus de régression économique et ils n’empêchent aucunement la finance de continuer à spéculer sur les dettes. Le FMI contribue ainsi à un transfert massif de richesses des salariés, retraités et chômeurs vers les grands détenteurs de capitaux. Mais ce credo néolibéral peut et doit être remis en cause : la stabilité financière mondiale est un bien public qui doit être démocratiquement géré par la communauté internationale dans son ensemble, dans le cadre d’un FMI refondé. Sa démocratisation passe par l’élargissement de son conseil d’administration à tous les pays de la planète et l’intégration du FMI dans un système onusien réformé, avec une voix pour chacun des 187 États membres du Fonds.

À quelles conditions l’action du FMI pourrait-elle se révéler efficace à la fois pour le développement et pour les peuples ?

Aurélie Trouvé. Outre la démocratisation, le FMI doit impulser une économie non pas dirigée par les intérêts financiers, mais par les objectifs de partage des richesses et de préservation de la planète. Pour cela, à court terme, il doit décider l’arrêt des plans d’austérité et la restructuration et l’annulation partielle des dettes publiques, en mettant à contribution les gros créanciers (ce que l’Allemagne a commencé à proposer, mais qui est combattu entre autres par Christine Lagarde). Pour empêcher la spéculation sur les dettes et empêcher une prochaine crise financière il doit contribuer au désarmement des marchés financiers par leur très stricte régulation et la mise en place d’une taxe sur les transactions financières, suffisamment importante pour dégager les centaines de milliards d’euros nécessaires aux politiques sociales et environnementales. Il doit impulser des politiques économiques au plan international, amenant tous les pays présentant des déséquilibres excessifs à se rééquilibrer de façon coordonnée par des ajustements des taux de change ainsi que des politiques budgétaires et salariales actives. Il est anormal que les pays créanciers ne soient pas eux aussi soumis à des conditions, quand leur dumping social ou leur monnaie sous-évaluée instaurent une concurrence déloyale. Enfin, le FMI pourrait développer une monnaie internationale alternative au dollar.

Demba Dembélé. Il faudrait d’abord que les pays du Sud aient un poids prépondérant dans les décisions du FMI, afin que celui-ci serve leurs priorités de développement. Ensuite, pour que le FMI puisse servir le développement, il doit avoir une culture du développement. Le credo actuel du FMI est la croissance à tout prix, tirée par les exportations et l’ouverture des marchés. D’où l’accent mis sur la libéralisation du commerce et des mouvements de capitaux, la déréglementation des prix, etc. Enfin, tout changement profond du FMI passe par la fin de son autonomie actuelle et son passage sous la tutelle du Conseil économique et social des Nations unies. Le choix de son directeur général reviendrait alors au secrétaire général de l’ONU au terme d’un processus démocratique, équitable et transparent.

Pedro Paez. Toutes les actions du FMI, spécialement dans le tiers-monde, ont été des obstacles au développement. L’Amérique latine a connu nombre d’expériences négatives. Les politiques d’ajustement, d’austérité, ont installé une crise chronique de la situation fiscale. D’autres options sont possibles, liées à la constitution d’un système souverain de crédit et au renforcement de la monnaie nationale. Ici, en Amérique latine, nous avons développé une nouvelle architecture financière et de développement : la Banque du Sud, qui s’appuie non seulement sur les devises clés mais aussi sur les ressources locales et les monnaies nationales, et même, dans un avenir proche, régionales. L’architecture de cette banque nouvelle est le Sucre : Système unitaire de compensation régionale. C’est une monnaie commune qui ignore les restrictions néolibérales de l’euro et qui est un mécanisme d’épargne des devises internationales, donnant beaucoup d’espace pour la politique économique nationale. Le Sucre, qui est une espèce de carte de crédit réciproque entre banques centrales, simplifie les échanges et évite l’utilisation du dollar. Du coup, nous n’avons plus besoin de jouer sur le taux d’intérêt et la marge de manœuvre pour la politique d’échange, financière et commerciale de chaque pays est plus grande. Le taux d’intérêt restant plutôt bas, le service de la dette pour les foyers, pour les entreprises, pour l’État est réduit et libère beaucoup de ressources pour l’investissement et le bien-être général. De plus, ces ressources sont libérées de la peur d’une attaque spéculative. On peut les utiliser pour l’emploi et l’amélioration des capacités productives de chaque pays et s’abstraire de la fragilité des marchés internationaux.

Est-il souhaitable que le FMI disparaisse ?

Aurélie Trouvé. Qu’il faille passer par une disparition du FMI pour le refonder, ou par une profonde transformation, est une question pragmatique qui ne me semble pas devoir être tranchée a priori. L’important est de faire disparaître le FMI tel qu’il est et de le refonder à la fois dans ses objectifs et dans sa gouvernance.

Pedro Paez. La question n’est pas de se débarrasser du FMI, mais de construire une nouvelle architecture financière qui aurait un rôle global de prêteur en dernier ressort, avec des droits spéciaux de tirage, fondée sur un mécanisme de gouvernance lié au processus de développement et d’interaction régionale. Pour ce faire, on peut s’appuyer, entre autres, sur l’exemple de notre Banque du Sud. Ce type d’organisation monétaire et financière offre la possibilité de recycler les ressources locales et régionales pour un développement alternatif et ouvre beaucoup d’options techniques sur les plans financiers et macroéconomiques, capables de changer le rapport avec des organismes comme le FMI. Cela peut changer complètement les mécanismes de pression exercés par le FMI, comme ceux que vous vivez ici avec la Grèce et de l’Irlande.

Demba Dembélé. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour demander la dissolution pure et simple d’une institution qui n’a plus d’utilité pour l’économie mondiale, qui a perdu toute crédibilité dans la mesure où elle a été l’un des promoteurs les plus ardents et les plus fanatiques de l’idéologie du fondamentalisme de marché, laquelle a fait faillite et conduit l’économie mondiale au bord de la catastrophe. De plus, les remèdes du FMI ont échoué ou parfois aggravé la situation. D’ailleurs, les pays qui ont refusé de suivre ses prescriptions s’en sont mieux sortis, comme la Malaisie en 1997-1998. Par contre, la débâcle argentine de 2000-2001 porte la signature du FMI. Il est temps de créer de nouvelles institutions plus démocratiques, plus transparentes et plus proches des réalités des pays en difficulté.

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