Conférence devant le Réseau Frantz Fanon International et Espaces Marx

Face à la Crise de la mondialisation capitaliste : Quelles Alternatives pour l’Afrique ?

, par Demba Moussa Dembélé Ligue internationale de la lutte des peuples Vice-président du Réseau international Frantz Fanon

I) L’IMPACT DE LA CRISE POUR L’AFRIQUE

La transmission de la crise financière à l’économie réelle affectera durement le continent africain qui pourtant n’a aucune responsabilité dans la genèse de cette crise. Selon les prévisions de la Banque africaine de développement (BAD) :

- Le taux de croissance du PIB devrait être de 2,9% en 2009, contre une prévision de 6% avant la crise.

- Il y aurait une contraction de 40% des exportations à cause de la chute de la demande mondiale des matières premières ; de la chute des prix de nombreux produits de base exportés par l’Afrique. Les pertes dues à cette contraction seraient de 383 milliards de dollars.

- Les envois des émigrés devraient chuter également, ce qui aggraverait la situation de certains pays dont ces envois représentent plus de 4% du PIB et beaucoup plus élevés que l’aide publique au développement. En 2007, les envois des expatriés africains s’étaient élevés à plus de 28 milliards de dollars.

- Au vu de ce tableau, la BAD estime que l’Afrique aurait besoin d’au moins 106 milliards de dollars US en 2009 et 2010 pour rétablir le taux de croissance (5-6%) d’avant la crise.

- Pour atteindre un taux de croissance de 7%, jugé indispensable pour réduire de moitié la pauvreté en 2015, les besoins de l’Afrique se monteraient à près de 250 milliards de dollars US, toujours sur deux ans.

- Mais l’Afrique ne peut compter sur « l’aide » au développement dans le contexte de la crise mondiale actuelle. D’ailleurs, aucune promesse dans le passé n’a jamais été complètement honorée. Celle de Gleneagles (Ecosse) prise en 2005, consistant à doubler « l’aide » à l’Afrique pour la porter à 50 milliards de dollars par an à partir de 2010, ne sera pas tenue non plus. Le manque à gagner serait de 20 milliards de dollars, selon la Banque mondiale.

II) QUELS ENSEIGNEMENTS POUR L’AFRIQUE ?

Certains ont dit que la crise annonce la fin des incertitudes. Sans aucun, la crise annonce-t-elle la fin de l’arrogance néolibérale, l’effondrement du fondamentalisme du marché, qui a sa source dans le concept de « la main invisible » d’Adam Smith, présenté comme « le père spirituel » du capitalisme. A propos du fondamentalisme du marché, voici la réflexion de Rowan Williams, Archevêque de Canterbury. Rappelant l’analyse de Marx à propos de l’aliénation, l’Archevêque offre la réflexion suivante :

« Nous en sommes venus à parler des capitaux ou du marché comme s’il s’agissait d’individus agissant en fonction d’objectifs et de stratégies propres, capables de faire des choix et de délibérer raisonnablement des moyens d’atteindre un but. Nous oublions que c’est nous qui avons créé ces entités. Les marchés ne sont que des assortiments de pratiques, d’habitudes et de conventions surgies d’un mélange de choix et de possibilités. Dès lors que nous parlons d’eux comme s’ils menaient leur vie indépendamment des actions et des relations humaines, nous tombons dans des erreurs destructrices. » [1]

Une telle réflexion illustre la profondeur de la crise de légitimité de l’idéologie néolibérale et des instituions qui l’incarnent.

— A) Approfondissement de la crise de légitimité du paradigme néolibéral

- Effondrement du fondamentalisme du marché

- Fin de l’illusion du marché auto-régulateur

- La « main invisible » peut se révéler celle de l’étrangleur !

- Le « laisser-faire est mort » a dit Gordon Brown, PM britannique !

- Certains fondements du système remis en cause par certains de ses tenants

- L’impensable se produit : nationalisations par les Etats-Unis !!

- Spectres de Keynes et même de Marx hantent le monde

- ...

— B) Aggravation du discrédit des institutions financières internationales (IFI) :

- Effondrement des mythes néolibéraux : « libre-échange » ; « libre marché » ; « Etat minimaliste » ; « commerce moteur du développement », etc.

- Soutien aux politiques de relance par la politique monétaire & budgétaire

- Observation de nationalisations massives dans les pays occidentaux

- L’emploi & la relance économique : priorité devant l’inflation

- Les programmes d’ajustement structurel (PAS) ; la débâcle argentine et la crise asiatique sont les précurseurs de la crise actuelle

— C) L’Afrique ne peut compter sur les « partenaires au développement traditionnels »

- En 2008, les Etats-Unis et l’Europe ont mobilisé plus de 4.000 milliards de dollars pour sauver leurs banques et leurs industries. Et cela en quelques semaines !

- Cette somme représente 45 fois ce que ces pays ont alloué à « l’aide » en 2007

- Les Etats-Unis ont alloué 23,2 milliards de dollars à « l’aide » contre 29 milliards pour sauver Bear & Stearns

- L’Union européenne & les USA ont alloué 90,7 milliards de dollars à « l’aide », moins que les 152,5 milliards de dollars consacrés par les Etats-Unis pour nationaliser AIG (Assurance)

- Plus de 90% de « l’aide » US finit dans les poches ses multinationales !

- Le budget « d’aide » du Royaume-Uni pourrait baisser de plus de 40 milliards de dollars au cours des 7 prochaines années, selon CAFOD (ONG britannique)

— D) L’Etat est un agent incontournable & indispensable

- Au secours du secteur privé : au cœur de la solution !

- Spectre de John Maynard Keynes revient hanter les néoclassiques

- Spectre de Karl Marx revient hanter le monde capitaliste tout entier !

- Enterrons une fois pour toutes Adam Smith & ses épigones !

III) QUELLES ALTERNATIVES POUR L’AFRIQUE ?

Elle doit éviter d’être le dernier refuge du néolibéralisme ! La question de la « déconnexion », posée il y a plus de 20 ans par le Professeur Samir Amin doit être réactualisée. [2]

Deux principes fondamentaux doivent guider les réponses de l’Afrique :

- L’Afrique n’est pas à vendre ;

- Les solutions aux problèmes de l’Afrique se trouvent en Afrique et nulle part ailleurs !

— A) Rejeter les politiques néolibérales

- Refuser l’austérité budgétaire & monétaire au nom de la lutte contre l’inflation en privilégiant la croissance et l’emploi

- Rejeter la libéralisation du commerce & des services contraire aux intérêts du continent

- Rejeter la libéralisation financière qui accélère la fuite des capitaux

- Remettre en cause les privatisations des services publics et des entreprises d’Etat

- Refuser les accords de « libre-échange »de type APE

— B) Recouvrer le droit souverain de définir ses politiques de développement

- Reprendre contrôle du débat sur son développement

- Ne plus accepter que les IFI définissent les politiques des pays africains

- Remettre en cause les concepts du paradigme néolibéral

- Revisiter les documents fondamentaux : le Plan d’Action de Lagos ; le Cadre africain de référence par rapport aux programmes d’ajustement structurel (CARPAS) ; la Charte d’Arusha pour la participation populaire au développement ; le Traité d’Abuja sur l’intégration africaine, etc.

- Prendre en compte les acquis des luttes des mouvements sociaux

- Remettre la politique et l’Etat au cœur du débat sur le développement

- Revenir au concept originel du développement comme un ensemble de transformations économiques, sociales, politiques et culturelles.

- L’économie est éminemment politique : c’est un ensemble de choix possibles

- Promouvoir des politiques de souveraineté alimentaire

- Changer le modèle de consommation en donnant la priorité à la consommation des produits locaux, notamment sur le plan alimentaire

- Adopter une stratégie de croissance tirée par la demande domestique (sous-régionale)

- Créer des monnaies sous-régionales et mettre fin aux monnaies héritées de la colonisation comme le franc CFA

- Par exemple, au 31 décembre 2008, les pays membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) disposaient de 7500 milliards de francs cfa (un peu plus d’un milliard d’euros) sous forme de réserves de devises. Mais 55% de cette somme était déposée au Trésor français ! Pour la BCEAO, le niveau de réserves déposées au Trésor français est de 50%

— C) Les sources de financement du développement

- Mobiliser des ressources domestiques (politiques monétaire & fiscale autonomes)

- On estime à plus de 160 milliards de dollars par an (au moins) les pertes de recettes fiscales pour les pays africains, faute de respect des accords par les compagnies étrangères exploitant les ressources minières en Afrique et à cause des exemptions fiscales pour attirer les investissements privés

- Exiger des compensations du système financier occidental pour avoir favorisé et été complice de la fuite des capitaux et des détournements par les dirigeants africains

- Action contre les paradis fiscaux vers lesquels les pays du Sud envoient –malgré eux- au moins 500 milliards de dollars par an

- Meilleure utilisation des envois de fonds des expatriés. Pour certains pays, les transferts représentent 30 à 40% du PIB

- Annulation inconditionnelle de la dette de tous les pays

- Rapatriement des biens mal acquis et gardés à l’étranger avec la complicité du système bancaire occidental (la BAD & la Commission de l’UA ont rejoint la société civile africaine sur cette question !).

- Droit à des réparations (historique, écologique, économique & sociale)

- Priorité aux sources de financement venant de pays du Sud

- Explorer les sources novatrices de financement (Taxe Tobin ; taxes anti-pollution ; taxes sur les billets d’avion ; etc.)

— D) Développer & renforcer la solidarité Sud-Sud

- Se tourner vers les fonds souverains (Chine ; Venezuela ; Inde ; pays du Golfe)

- Commerce Afrique/Chine aurait atteint 107 milliards de dollars en 2008, dont 56 milliards d’exportations vers la Chine

- Les échanges Sud-Sud ont triplé entre 1995 & 2005, passant de 577 à 1700 milliards de dollars

- Créer des entreprises conjointes (joint venture) pour encourager des transfert de technologies

- Coopération & solidarité au sein des institutions internationales (G 77)

- Existence du Centre d’études des pays du Sud (South Centre à Genève)

-  Facteur importance dans la résistance africaine aux APE

- Sommet Afrique/Amérique du Sud au Venezuela au mois de septembre 2009.

— E) Prendre exemple sur l’Asie & l’Amérique latine :

- Fonds monétaire asiatique (Initiative de ChiangMai, Thaïlande) qui semble bien fonctionner durant la crise financière en cours

- Renforcement de l’Alternative Bolivarienne des Amériques (ALBA)

- Accélération des discussions sur la création de la Banque du Sud

- Mettre en œuvre les décisions visant à créer des institutions africaines alternatives : le Fonds monétaire africain (FMA) qui serait basé à Khartoum (Soudan) ; la Banque centrale africaine (BCA) qui serait basée au Liberia et la Banque africaine d’investissement (BAI) qui serait basée en Libye.

CONCLUSION :
Résister ; Réorganiser et Ressurgir : tels doivent être les mots-clés de la stratégie de l’Afrique face à la crise et au-delà.

Demba Moussa Dembele [3]


Quelques sites d’organisations ou revues progressistes :


- CODESRIA (institut de recherche basé à Dakar) : www.codesria.org

- Third World Network-Africa (TWN-A, Institut de recherché basé au Ghana). www.twna.org

- Pambazuka News (revue hebdomadaire, publiée à partir de Londres) : www.pambazukanews.org

- SEATINI (Institut de recherché & de formation base en Afrique orientale). www.seatini.org

- Jubile Sud (réseau international pour l’annulation de la dette du Sud) : www.jubileesouth.org

- Forum du Tiers Monde (dirigé par Samir Amin & basé a Dakar) : www.ftm.org


Notes

[1“Gardons-nous des idoles », Courrier International, no. 937, du 16 au 22 octobre 2008, p.40

[2Samir Amin, La déconnexion pour sortir du système mondial. Paris, La Découverte, 1985. Il faut signaler qu’il y a une expérience en cours en Afrique australe, initiée par les principaux syndicats de la région, dont la COSATU d’Afrique du Sud sur la recherche d’alternatives aux politiques néolibérales. Le projet est intitulé « Alternatives au néolibéralisme en Afrique australe » plus connu sous son acronyme anglais ANSA (Alternatives to Neolberalism in Southern Africa).

[3Demba Moussa Dembele, Economiste & Chercheur, Directeur du Forum Africain des Alternatives & Coordonnateur de l’Africaine de Recherche et de Coopération pour l’Appui au Développement Endogène (ARCADE). Membre du Conseil du Forum Social Africain et du Conseil International du FSM. Membre du Réseau Frantz Fanon International.