Journal l’Humanité

Des chaînes dans la tête… www.humanite.fr

, par Raphaël Confiant, écrivain martiniquais

Les peuples chahutés n’ont pas de mémoire. Ou plutôt celle-ci refuse obstinément de se composer en périodes clairement lisibles que l’on pourrait transmettre de génération en génération et, à l’occasion, célébrer.

Les Antillais sont le fruit d’un chahut qui commença à la fin du XVe siècle de l’ère chrétienne, quand le Grand Amiral de la Mer océane aborda les rivages de l’île de Guanahani et fut confronté à l’étrange et à l’irréductible.

Les Amérindiens (comme devaient être nommés par la suite les Arawaks, habitants des Grandes Antilles et les Caraïbes ceux des Petites) refusèrent de se soumettre aux rêves tout en démesure de ceux qu’ils ne savaient pas encore être les Européens.

De ce choc brutal, frontal, de cette première « tabula rasa », nous ne savons que ce que nous en disent les chroniqueurs dont aucun n’était autochtone. Mémoire déjà à moitié raturée donc ! Puis vint le temps obscur des transbordements de « bois d’ébène » depuis la côte Ouest du continent noir, l’interminable des siècles, le cri du fouet et la lancinante progression, à travers les champs de canne à sucre et leurs sentiers de terre rouge.

Du transbordement - que les livres et donc l’histoire officielle nomment la « traite » -, il ne s’est conservé aucun souvenir précis ou si peu, mais quelque chose de bien plus profond : en chacun, une douleur sourde, persistante et longtemps, l’effroi devant la mer. Et quand nous nous trouvons face à elle, nous pressentons cette longue chaîne de cadavres (morts de mort naturelle, de faim, de scorbut ou simplement suppliciés) qui ponctue, à l’en-bas des eaux, le chemin jusqu’à l’Afrique-Guinée, parole des vieux conteurs, à jamais perdue.

Ce chemin-là perdure secrètement en nous.

De l’installation dans ce monde neuf et donc de la plantation esclavagiste (qu’ici, nous préférons appeler « habitation »), nous avons des souvenirs plus précis, quoique, eux aussi, fracturés, épars, confus mais tout aussi lancinants. Longtemps, nous eûmes peur du mot lui-même. Alors, nous disions « le temps des chaînes aux pieds », « la saison du fouet et du carcan » et cent autres métaphores pudiques. Dans nos chants et nos contes, récités dans la touffeur du carême (le temps de la pluie absente), quand il est urgent que la canne soit coupée, ou proclamés dans la noirceur énigmatique des veillées mortuaires où l’on boit et l’on rit, il n’est pas fait directement question de ce temps de l’antan. Le mot est comme tabou. « Esclave » et « esclavage » sont des mots de livres ou de journaux. Jamais ils ne souillent cette être-au-monde que nous avons dû recomposer, bricoler même.

Alors, la chose (comment la dénommer) ou la bête, ou peut-être mieux, l’immonde, surgit au détour de nos vies : au détour d’un geste incompréhensible, d’une parole soudainement déviée, du hasard d’une marche à travers bois. Il y a ceux qui sans crier gare s’échappent pour s’en aller nulle part. La langue créole qualifie cela de « drive ». Rien ne les préparait à cette folie douce. Ils étaient pareils à chacun mais, un jour, ils cassent la corde et s’enfuient. Alors on les voit tourner-virer, marcher, aller-revenir, partir-retourner, l’oeil en feu, la bouche emplie de propos décousus. On sait qu’ils ne sont pas méchants. Alors, on leur baille la paix : en eux s’est réveillé le marronnage, refus absolu d’un présent indigne.

Mais cela peut se présenter sous une forme moins spectaculaire. Là, ce n’est plus le corps qui « drive », mais la langue qui « dévire ». Pendant qu’une phrase suit tranquillement sa voie, que les mots s’alignent les uns derrière les autres, presque anodins, voici que surgit l’imprévisible d’une parole qui nous surprend nous-mêmes et statufie ceux qui nous écoutent. Cela peut être une onomatopée qui ne figure pas dans la liste de celles qui nous sont habituelles. Un assemblement de voyelles et de consonnes inconnues du créole et qui résonnent loin. Il peut aussi s’agir d’une image insolite, d’un rapprochement exagéré et qui interloque avant de faire sourire qui les autres qui nous-mêmes. Tant de hardiesse nous trouble et nous laisse songeurs. Ou cela peut tomber-descendre dans le « déparler », c’est-à-dire parler à l’envers, parler à côté, parler en dessous ou en haut. Les médecins vous crient fou. Fou dans le mitan de la tête. Du « dévirer langue » au « déparler », il n’y a qu’un pas. Un petit pas glissé comme dans l’en-allée d’une quadrille ou d’une mazurka créole. Le déparleur, lui, n’est astreint à aucun tabou langagier. Il hurle le mot banni : ESCLAVAGE !

À côté de cette mémoire fracturée, de ce raboutage de paroles, de gestes, de souffrances, de rêves parfois, qui nous habite tous, au jour le jour, sans que nous en ayons conscience, il y a le livre. On y lit des dates. On y découvre des noms. Noms de maîtres blancs à particule, prénoms d’esclaves noirs. On y voit des gravures et des tableaux. Ils évoquent des scènes si atroces (pendaison par les pieds, enfermement dans un tonneau clouté, écartèlement au « quatre-piquets », dos collé au sol et bien d’autres) qu’elles nous semblent irréelles. Tant de cruauté nous semble impossible. Alors nous tentons de déchiffrer les visages dans l’espoir d’y reconnaître un ancêtre ou alors un maître scélérat. Tout cela est bien sûr vain. Hier n’est pas aujourd’hui, déclare sobrement le maître-de-la-parole. Par là, veut-il nous faire comprendre que la vengeance n’est pas recevable ? Qu’il faut s’atteler à l’aujourd’hui et à ses problèmes ? Que le temps efface tout, qui le sublime qui l’ignoble ?

Sans doute…

Notre drame est que nous ne sommes toujours pas parvenus à établir une passerelle entre cette mémoire chahutée, qui sourdine dans nos têtes, et cette mémoire livresque si parfaitement claire et rationnelle. Il y a comme deux mondes qui ne se touchent pas. Qui dérivent très loin l’un de l’autre. Inexorablement.

C’est pourquoi nous avons conservé nos chaînes. Dans nos têtes désormais…

Voir en ligne : Raphaël Confiant. Des chaînes dans la tête…

P.-S.

Dernier ouvrage paru : l’Hôtel du Bon Plaisir, Éditions Mercure de France, 2009.