Débat actuel sur Albert Camus : L’esthétique des fantômes de la colonisation.

, par Mohammmed Yefsah

Les fleurs du mal de Baudelaire disent l’étrangeté et la beauté de l’amour avec la mélancolie et le chagrin collant à la peau de l’amoureux. L’étranger de Camus dit la beauté du soleil et de la terre charnelle algérienne en cachant la poudre, la déchéance et l’humanité du colonisé. Pour Baudelaire, il n’est sans nul doute, l’amour attaché à l’individu. Mais pour Camus, il est lié au présent de l’Algérie colonisée. La voix de Camus que l’on tente de claironner comme la plus juste durant la guerre de libération nationale algérienne sonne faux. Elle donne une mesure qu’il n’a pas eu dans l’orchestre de l’Histoire. Avec Camus, certains veulent refaire l’histoire, le concert qui s’est joué, pour introduire de fausses notes, de fausses questions.
Trêve civile
Au moment le plus intense de la guerre de libération algérienne, Camus a choisi de répondre aux questions politiques avec un discours poétique et ambigü. Le philosophe, sensé produire du discours et des concepts, se perdait en imprécisions. Puis, il se réclamait d’une opposition à l’indépendance de l’Algérie. La trêve civile qu’il a tenté, avant son grand silence, pour épargner les civils, a été élaborée, à ma connaissance, avec Ferhat Abbas et non avec Abane Ramadan, comme l’indique Monsieur Stora. Ferhat Abbas, qui n’était encore membre du FLN et qui a signé le texte, a ensuite rejoint cette organisation. Pourquoi ce basculement ? C’est certainement la politique française qui a poussé de nombreux « assimilationistes » à préférer la voie radicale face aux massacres de la France et la sainte alliance des partis parlementaires en donnant les pleins pouvoirs à l’armée. Le récit de Emmanuel Roblès, écrivain et ami de Camus, sur la trêve civile est bien clair sur la journée et le déroulement de cette réunion qui se voulait épargner les innocents. Le FLN a participé et voulait que les actions armées ne touchent pas les civils. L’opposition est venue des ultra de l’Algérie française qui criaient « Mendès au poteau ! Camusà mort ! ». Camus a critiqué la condition des colonisés, mais n’a jamais voulu s’attaquer au système lui-même : la colonisation.
Et jusqu’à présent, on se demande pourquoi Camus a voulu une trêve civile en 1956 alors qu’il n’a jamais dénoncé les massacres de Sétif en mai 1945 ?
Littérature de l’étrange silence
Dans les « chroniques algériennes », Camus développe un discours humaniste, afin de demander seulement l’amélioration de la situation. A aucun moment, il n’a approfondi la question et imaginé une Algérie libre et indépendante. C’était son cauchemar ! A travers son humanisme, il réanime le vieux mythe de l’éducation et de l’ignorance. Pour Camus, la façon de gagner les colonisés était de leur donner de l’éducation, de construire des écoles et de libérer les femmes. Son discours ravive aussi le vieux mythe de la colonisation, développé par les militaires-ethnologues, à savoir la division de la communauté nationale algérienne entre Arabes et Kabyles. Il reniait ainsi l’existence d’une nation algérienne. Cet imaginaire colonial, qu’Edward Saïd a analysé dans L’Orient créé par l’Occident et dans Culture et Impérialisme, dénoncé d’ailleurs par Sartre à raison, considère qu’il suffit de donner de l’éducation et un peu de confort aux colonisés pour qu’ils s’assimilent à la France coloniale. Camus ne s’est jamais attaqué au système colonial, à son essence, il voulait seulement son humanisation. Pourquoi cet humanisme n’est jamais évoqué à propos de la résistance française face à l’occupation allemande ? Pourquoi dans ce cas ne devrait-il pas s’appliquer à la guerre civile en Espagne ? « L’homme révolté » pouvait bien comprendre la lutte armée pour une cause juste, mais pas en dehors de sa terre natale.
Dans ses romans, Camus ignorait les colonisés ou simplement les évoquait pour dire leur insignifiance. À la question du journaliste sur la situation des indigènes, dans La peste, le personnage du médecin répondait (je parle de mémoire de ce passage), qu’il fallait plutôt parler de la peste et des rats que des arabes, qui demeurent loin dans leur village nègre, une sorte de bidonville en dehors de la ville européenne. Un autre personnage, Meursault, dans L’Étranger, tire cinq balles sur l’arabe qui lui cachait le soleil, sur le sable doré d’une plage algeroise. C’est de la fiction pourraient rétorquer les critiques, en avançant par exemple le concept de « l’étrangeté ». Étrangeté contemporaine avance l’historien, mais sans l’expliquer. Ce concept se veut le silence sur le devenir humain et les massacres ? C’est ainsi donner raison à ceux qui mettent dans le même sac une armée, un État, des oppresseurs et des bourreaux avec des victimes, un peuple, des opprimés, des révoltés. Et loin de tout manichéisme, l’indépendance de l’Algérie, contrairement à l’idée dominante, a été soutenue par des français et des pied-noirs, comme la colonisation a été défendue par des musulmans et des arabes.
Le présent brouillant le passé
Concernant l’explication des événements du présent par le passé, il aurait été très juste de faire des nuances. La violence de la guerre civile ne peut en aucun cas suggérer une soi-disant barbarie et la violence innée d’un peuple que développent beaucoup de discours développés sur l’Algérie ces deux dernières décennies. Et puis, quel lien pourrait avoir Camus avec les années noires du terrorisme en Algérie ? Aucun. Cela participe-t-il d’un inconscient qui considère que l’autre est forcément violent ? La violence colonialiste de la France a-t-elle des racines romaines ?! Le nazisme trouve-t-il racine ? L’humanisme de Camus est d’ailleurs d’une naïveté sanglante dans le contexte de la colonisation. La lutte armée, quel que soit le pays, serait « le fruit sauvage » de la colonisation qui a duré plus d’un siècle en Algérie ? On parle seulement de l’Algérie sur la période 1954-1962, comme si le colonisé n’avait jamais subi violence, humiliation et toutes les indignités (au pluriel) durant un siècle ? Face à une colonisation radicale, la lutte a été radicale. L’indépendance algérienne a été acquise non par la puissance armée des algériens, mais surtout par l’adhésion politique du peuple au choix de la liberté. L’agitation autour de Camus souffle comme un vent avec lequel on veut effacer la lutte juste d’un autre humanisme incarné par Jeanson, Mandouze, Sartre et bien d’autres. C’est cela la complexité de l’histoire. Le conditionnel avec lequel on revient sur l’histoire dévoile le recul du camp anticolonialiste, anti-impérialiste et la victoire en douce des nostalgiques d’un « vivre ensemble » raté par la seule faute de colonisation et de son bras le plus violent : l’extrême droite.
Le frère nie
D’un point de vue littéraire, la place de Kateb Yacine pour comprendre le passé est incontournable. En pleine guerre, le jeune Kateb Yacine envoie une lettre à son camarade du journal Alger Républicain, Camus, laquelle reste sans réponse. Nul autre écrivain algérien de langue française à cette époque n’a autant déconstruit la colonisation que Kateb Yacine. Son roman Nedjma, parut en 1956, allait résonner comme une grenade au milieu des salves. Le meurtre, l’exil, l’amour, la révolution, la perdition, la lutte, l’alcool, les blessures, la déchéance, l’errance, l’exploitation, l’humiliation, l’injustice, la violence, le mépris, la cruauté s’imbriquent dans cette œuvre, mise à nu ce qu’est la domination. C’est l’autre face cachée de L’étranger deCamus. Elle est le cri face à l’indifférence et le silence de L’Étranger.
La confusion faite autour de Camus l’écrivain et du politique intervient pour faire une confusion entre un génie littéraire et un injuste politique, sur fond d’algériannité sonne comme une extension latente d’un retour nostalgique sur une Algérie fantasmée. Dans l’histoire, plusieurs écrivains doués étaient politiquement réactionnaires ou injustes.. Céline du Voyage au bout de la nuit n’est-il pas devenu fasciste ? Faulkner du Le bruit et la fureur n’est-il pas raciste envers les noirs américains ? L’écriture de Camus reste intimement liée à l’imaginaire des dominants. Le Camus littéraire doit avoir toute sa place en France, en Algérie ou ailleurs. Mais il est malveillant de vouloir conditionner le passé par un Camus qui refusait la révolte à des hommes qui voulaient la lumière, sortir du gouffre de l’histoire. Le talent, le génie littéraire de Camus ne lui donne pas raison de l’histoire.
Mohammmed Yefsah
11.01.2010

Voir en ligne : Paru dans Alger Républicain