Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin

Damné(s)

*Mythologie*. Revoir les Damnés, l’un des chefs-d’oeuvre de Luchino Visconti. Au-delà de la démonstration des mécanismes de « l’autorité », d’une virtuosité stupéfi ante, cette revisitation éclairée par le temps qui est le nôtre, regard rafraîchi et coeur lourd, fut instructive à plus d’un point. Visconti : l’une des fi gures essentielles du septième art, voisinant dans les parages d’une exigence qui n’eut d’égale que celle de quelques rares (Welles, Kubrick, Renoir, etc.). Avec lui, la fi gure même de l’autorité ne s’exerce qu’à travers une mythologie, simultanément mystificatrice et normative. Par ce film de 1969 prenait corps, soudain sous nos yeux, mieux en tous les cas qu’il y a quelques années, une idée simple : l’ordre symbolique du chef de famille (puisqu’il s’agit de cela) n’est que la farce d’une imposture gigantesque, un creuset maléfi que où viendra se fondre l’acier des dogmes… Nous eûmes, métaphoriquement, comme une impression d’évidence. Comment ne pas penser à l’actualité vibrante d’une France sens dessus dessous, qui, par les méfaits d’un homme aux inspirations névrotiques ultraréactionnaires, nous donne honte de notre propre pays ? Un sentiment indigne de nous. Car Nicoléon n’est pas un chef « ordinaire » par lequel s’incarne la rencontre d’un pouvoir et d’une aspiration, produit des modèles « classiques » de légitimation. Lui n’est que chef de bande, parrain d’une caste qui capte pouvoirs et affaires. « Oui, mais élu démocratiquement », dit-on ? La belle affaire. Il ne serait pas le premier à dévoyer sa fonction. Avant d’ériger des empereurs, Rome aussi fut une république.

*Démago*. Pourquoi parler des Damnés ? Parce qu’au stade où nous en sommes, les ressorts comiques et navrants de Nicoléon ne nous intéressent plus. Seuls comptent les accrocs faits à l’idée que nous nous faisons de la République, blessures portées si loin dans notre chaire matricielle – et avec tant de violence – que certaines paraissent mortelles. Après le mépris social et celui du parlementarisme, après avoir laissé entendre que la laïcité posait des « problèmes » (comme l’a encore rappelé cette semaine le conseiller Henri Guaino), après avoir mortifié par le bling-bling et la vulgarité ambiante la signification même de l’engagement public, après avoir menti sur tous les fronts de sa politique économique, après les forfaitures contre l’histoire, voici donc, par le biais de « l’identité nationale », très exactement ce que nous redoutions d’un personnage beaucoup plus maurrassien que certains voulaient bien le croire. Par sa complaisance allusive, laissant apparaître les pires pulsions d’emprise démagogiques, Nicoléon a lâché les chiens. Depuis ils mordent. Et contaminent les consciences.

*Déshonneur*. Les écarts de langage, qui se succèdent les uns aux autres comme autant d’incitations à la haine, sont une volonté stratégique. N’en doutons pas. Comment stigmatiser quotidiennement l’immigration et s’effrayer ensuite que ses électeurs puissent dire à voix haute ce qu’on professe devant tous les micros ? Ainsi, trois jours après le funeste vote suisse « contre les minarets » (véritable folie pseudo-électoraliste dressée devant tous les fondamentalistes et, au passage, joli prétexte pour dénoncer par avance toute possibilité de référendum d’initiative populaire sur la privatisation de La Poste), Nicoléon recevait cette semaine quelques députés de son clan. Indiscrétion à la sortie : « Il nous a dit, selon un témoin, que ce vote était l’illustration que les gens, en Suisse comme en France, ne veulent pas que leur pays change, qu’il soit dénaturé… ils veulent garder leur identité. » Des accents frontistes. Traduits sur le terrain, dès le lendemain soir, par le maire UMP de Gussainville (près de Verdun), André Valentin : « Le débat sur l’identité nationale est plus qu’utile, il est indispensable. Il est temps qu’on réagisse parce qu’on va se faire bouffer. (…) Il y en a déjà dix millions, dix millions que l’on paye à rien foutre. » Vous avez bien lu. La France mérite-t-elle semblables mots, semblable déshonneur ? Rappelons que la terre martelée de la Meuse, qui charria le sacrifi ce de nos grands-pères de 14-18, porte en elle des ossements de toute nationalité, de toute culture, de toute origine – tous pour jamais de sangs mêlés.

*Question*. Imaginez que l’Allemagne et non la France ait osé lancer un grand débat sur son « identité nationale ». Douteriez-vous une seule seconde qu’une immense vague d’indignation parcourrait déjà le monde ?

*Panthéon*. Petit courriel d’un ami à l’humour noir (tiens, pourquoi « noir » ?). Puisqu’au Palais on ne jure que par Jean Jaurès, Guy Môquet ou Albert Camus, etc., autrement dit des socialistes, des communistes ou des libertaires, suggérons en effet à Nicoléon quelques noms d’hommes authentiquement de droite à célébrer qu’il pourrait fourrer au Panthéon ou ailleurs, qui, s’ils vivaient encore, applaudiraient sa politique et son gouvernement. Les noms ne manquent pas : Barrès, Maurras, Doriot, Déroulède, Laval, Brasillach, Rebatet, Céline, Drieu, etc. Liste à compléter dans toutes les préfectures. Ou directement chez Besson… qui n’a sûrement jamais vu les Damnés.

Voir en ligne : Damné(s)