CONGRES MARX INTERNATIONAL, UNIVERSITE DE NANTERRE, 0CTOBRE 2007

Cinq mots sur l’actualité de Frantz Fanon TABLE RONDE autour de la pensée de F. Fanon, LE SAMEDI 6 OCTOBRE DE 9H30 A 11H30

, par Bernard Doray

Cette contribution tiendra en cinq mots. Mais comme chacun mérite un peu d’explication, elle prendra tout de même plus de cinq minutes.
Le premier de ces mots sera Dignité. Au début du livre La dignité, les debouts de l’utopie…, il y a l’histoire de Lucia, que nous avons rencontrée, dans la minuscule communauté de San Rafael perchée dans une haute vallée de la Zona Norte du Chiapas insurgé. Sa communauté d’origine avait été divisée, et son groupe avait été attaqué par ceux qui étaient devenus des paramilitaires. Son mari était particulièrement visé car il était diacre et il professait le respect des créatures en général et de la vie humaine en particulier. Et puis, il était contaminé par les idées des zapatistes. Avec d’autres familles, ils ont tout laissé sur place pour fuir dans la montagne. Le mari de Lucia est mort d’épuisement dans cette fuite.
Lorsque les étrangers-venus-de-loin l’interrogent sur ce que c’est que la dignité pour elle, Lucia réfléchit derrière son passe - montagne zapatiste et sa parole est :
« Nous, nous pensons, comme « dignité », que tous nous voulons être dignes. Tous nous voulons avoir notre maison, qu’on puisse vivre comme toujours. Il faut que tous les Indigènes vivent dans des maisons dignes. […] Nous sommes les plus pauvres, nous sommes les plus oubliés […] Nous aussi nous avons de la dignité, nous aussi, nous avons des droits, et c’est pour ces droits que nous luttons. »
Aucune posture dans cela. Pas de grandes envolées rhétoriques. Il semble qu’il n’y a ni plus ni moins de dignité dans la fuite pour ne pas se soumettre aux paramilitaires, qu’à créer une école de fortune dans ce lieu perdu, ou à y préparer le pozol. La valeur de sa lutte ne se porte pas comme une médaille. En fait, c’est la condition générale de son existence qui met la dignité au centre de sa lutte quotidienne.
Et l’on pense alors à cette première citation de Frantz Fanon :
« Pour le peuple colonisé, la valeur la plus essentielle, parce que la plus concrète, c’est d’abord la terre : la terre qui doit assurer le pain et, bien sûr, la dignité. Mais cette dignité n’a rien à voir avec la dignité de la personne humaine. Cette personne humaine idéale, il n’en a jamais entendu parler… » (Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, La découverte poche, 2002, pages 47- 48).
Lorsque nous sommes repassés dans la région deux ans plus tard, la zone où habite Lucia s’était baptisée Dignidad et la revendication était du même ordre : le droit à des soins médicaux qui n’insultent pas la tradition et qui guérissent les principaux maux qui affectent la population. Car la perte de leur terre et l’encerclement, c’était aussi la perte de l’accès à des soins médicaux. Dans ce peuple paysan qui a conservé une spiritualité syncrétique complexe, la dignité est essentielle, vitale même, parce qu’elle est aussi une affaire très matérielle.
Autre chose est la dignité de la personne humaine idéale, que le premier monde, lui, met au centre de son auto-célébration. Je pense ici, par exemple, au premier projet de la Constitution européenne :
Il semblait d’abord s’ouvrir sur une remarquable contradiction en posant en son article 1-2 du Titre 1 de sa Première partie que le respect de la dignité humaine est la première valeur de l’Union, et en son article 1-3, le suivant, que le nouvel espace politique ne saurait être gouverné autrement que sous la loi d’une « concurrence libre et non faussée ». Ainsi, l’article 1-2 semblait abroger l’article 1-3. Et l’on a l’image fugace d’un Emmanuel Kant se retournant dans sa tombe devant un tel désordre de la logique : n’avait-il pas donné comme la définition du digne, ce qui n’a pas d’équivalent et comme définition du non digne ce qui peut être remplacé par une autre chose, autrement dit ce qui est vénal et qui peut être mis en concurrence ?
Alors, comment signer de la main gauche la quasi sacralité de la dignité des personnes et, de la main droite, le caractère incontournable de la marchandisation de leur être et de leurs œuvres dans la sphère la plus importante de nos sociétés, à savoir la production ? La réponse est simple : il suffit pour cela de cliver le monde en général et la personne humaine en particulier entre, d’un côté, une sphère idéale, celle de femmes et d’hommes métaphysiques, dotés par la providence d’une dignité abstraite à laquelle l’idéalisme philosophique confère une certaine noblesse, et d’un autre côté, la sphère de la production où des femmes et des hommes sans dignité, « archiphysiques » pourrait-on dire, sont placés sous la loi chosifiante du profit privé.
La dignité de ceux qui « n’ont jamais entendu parler » d’une personne idéale qu’ils porteraient en eux, est un peu différente. On pense ici à un petit épisode de la lutte des salariés de la filature de Hellemes, dans le Nord de la France. Après une année de lutte pour obtenir des dédommagements convenables suite à la fermeture de leur usine, ils avaient obtenu une petite victoire. Sur un autre plan ils avaient réussi un coup de maître. En effet, eux que l’on avait voulu effacer sans phrase en même temps qu’on liquidait leur usine, étaient au centre d’un film d’anthologie qui relatait leur lutte : 300 jours de colère de Marcel Trillat. Ils auraient pu en rester à ces succès, mais ils avaient encore un autre objectif, qui paraissait aussi important que les deux autres : rencontrer une seule fois le principal actionnaire de l’usine, l’obliger à respirer le même air qu’eux, et à entendre directement ce qu’ils avaient à lui dire. Un jour, ils avaient déniché l’un de ses appartements parisiens, et le soir même on a longuement fait des projets de charivari ou de funa, comme au Chili pour alerter les habitants de la rue sur les comportements de leur voisin.

Cela nous amène au second mot de mon intervention, le renversement, le renversement de la perspective. Un beau jour, à celui qui vous a nié, considéré comme moins qu’un objet, vous allez dire que vous êtes fait de la même pâte d’humain que lui, que ce que vous sentez, il pourrait le sentir aussi. Fanon décrit ce moment où le dominé s’évade de la dissymétrie aliénante qu’il entretenait avec le dominant. C’est un moment essentiel :
« Le colonisé découvre que sa vie, sa respiration, les battements de son cœur, sont les mêmes que ceux du colon. Il découvre qu’une peau de colon ne vaut pas plus qu’une peau d’indigène. C’est dire que cette découverte introduit une secousse essentielle dans le monde. Toute l’assurance nouvelle et révolutionnaire du colonisé en découle. Si en effet, ma vie a le même poids que celle du colon, son regard ne me foudroie plus, ne m’immobilise plus, sa voix ne me pétrifie plus. Je ne me trouble plus en sa présence. Pratiquement, je l’emmerde. Non seulement sa présence ne me gène plus, mais déjà je suis en train de lui préparer de telles embuscades qu’il n’aura bientôt d’autre issue que la fuite. »
De nos jours, les perspectives politiques sont différentes, mais la question de savoir qui décontenance l’autre, qui est dense et qui se désagrège, cette question, donc, est tellement importante que l’on devrait l’incorporer dans nos débats sur les stratégies résistantes et émancipatrices. En tout cas, c’est mon troisième mot : la contenance, ou encore, la densité, avec une autre citation de Fanon [ici un peu arrangée] :
« Le colonialisme n’a pas fait que dépersonnaliser le colonisé. Cette dépersonnalisation est ressentie également sur le plan collectif au niveau des structures sociales. Le peuple colonisé se trouve alors réduit à un ensemble d’individus qui ne tirent leur fondement que de la présence du colonisateur. (…) La période d’oppression est douloureuse, mais le combat, en réhabilitant l’homme opprimé, développe un processus de réintégration qui est extrêmement fécond et décisif. Le combat victorieux d’un peuple ne consacre pas uniquement le triomphe de ses droits. Il procure à ce peuple densité, cohérence et homogénéité. »
Devant la possibilité d’une telle éventualité, le colon se rassurait autrefois en faisant appel à des scientifiques sinistres et ridicules, qui mesuraient les cervelles pour bâtir des Maghrébins théoriques dotés d’un cerveau reptilien, ou des Africains noirs semblables à des Européens lobotomisés. Et cette idée presque formulée qu’il y aurait, en fait, deux espèces humaines, en tout cas deux natures humaines, celle du colon et celle du colonisé, s’étalait dans des revues savantes, des thèses universitaires et même dans une publication de l’OMS qui fut traduite dans de nombreuses langues et qui est encore citée dans certaines bibliographies psychiatriques.
Aujourd’hui, la science biologique a investi la biologie moléculaire et le gène. Et les partisans de hiérarchies dans la nature humaine font dire aux gènes ce qui était autrefois le discours des cervelles. Il y aurait donc des génomes supérieurs à d’autres sur le plan de l’adaptation sociale. Il y a aussi des génomes moins soupçonnables que d’autres… Quelle est la vérité de ce discours aberrant ? Elle gît en partie dans le lien très matériel, très effectif, qui lie les gamètes à la transmission de la propriété privée.
Ainsi, dans l’ordre qui fait autorité dans le monde, certains spermatozoïdes, certaines ovules dotent les enfants qui en sont issus d’organes surnuméraires qui défient les lois de la zoologie : ces enfants-là naissent naturellement dotés de châteaux, de forêts, de flottes marchandes, d’immenses champs de cotons habités par des fellahs, d’usines qui produisent des machines de guerre épouvantables, etc. L’Académie des sciences n’a pas encore trouvé de nom latin pour désigner cette variante du Sapiens.
Alors, pour des sapiens aussi particuliers, il faut évidemment des protections, disons des réserves. C’est ce que décrivent dans leur dernier ouvrage, Les ghettos du Gotha, Michel Pinçon et Monique Pinçon- Charlot. Et autour de ces donjons modernes les pays du Nord eux-mêmes deviennent des forteresses.
Mais si les murs rassurent les puissants, ils ne peuvent pas tout. Et c’est là le propos du texte de Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant Les murs, publié dans L’Humanité du 4 septembre 2007 :
« Chaque fois qu’une culture ou qu’une civilisation n’a pas réussi à penser l’autre, à se penser avec l’autre, à penser l’autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore dans de nouvelles stridences. Ces refus apeurés de l’autre, ces tentatives de neutraliser son existence, même de la nier, peuvent prendre la forme d’un corset de textes législatifs, l’allure d’un indéfinissable ministère, ou le brouillard d’une croyance transmise pas les médias qui délaissent à leur tour l’esprit de liberté, [toutes ces parades contre la reconnaissance de l’autre, donc] ne souscrivent qu’à son expansion à l’ombre des pouvoirs et des forces dominantes… »
D’où les raidissements. J’appelle syndrome de Bamako l’impolitesse qui fut celle d’un Ministre français qui, en mai 2006, avait donné rendez-vous à des représentants d’une Afrique exsangue dans l’Hôtel de l’Amitié de cette ville, pour leur dire sans détour que : « la France n’a pas économiquement besoin de l’Afrique ». Autrement dit, « de notre point de vue, votre existence n’est qu’une hypothèse ».
Heureusement, le syndrome de Bamako n’empêche pas les peuples d’exister. Et je citerai encore ici un court extrait d’un article de Achille Mbembe publié dans Le Messager de Douala le 1er Août 2007, après le discours prononcé à Dakar par le même, entre temps devenu Président de la République française. Ce discours était adressé à " l’élite de la jeunesse africaine " :
Réponse de Mbembé, donc : « Depuis Fanon, nous savons que c’est tout le passé du monde que nous avons à reprendre ; que nous ne pouvons pas chanter le passé aux dépens de notre présent et de notre avenir ; qu’il n’y a pas de mission nègre comme il n’y a pas de fardeau blanc ; que nous n’avons ni le droit ni le devoir d’exiger réparation de qui que ce soit ; que le “nègre“ n’est pas, pas plus que le blanc ; et que nous sommes notre propre fondement. »
« Le nègre n’est pas, pas plus que le blanc… ». Tout comme, dans Peau noire masques blancs, le jeune Fanon répliquait, à Octave Manonni : « le Malgache n’existe pas ». En tout cas, pas le Malgache décrit par l’intellectuel français en mission à Tananarive. Un Malgache fantasmé, qui aurait vu dans le Blanc un grand Autre surnaturel attendu, déjà constitué dans un désir de colonisation tapi dans le psychisme du futur colonisé. Ce Malgache là aurait élu le Blanc comme ancêtre général, et l’aurait placé au centre d’un système dans lequel « les hommes réels disparaissent et qu’apparaissent à leur place des hommes imaginaires » (pour reprendre ici une définition du sacré par Maurice Godelier).
Or, ce système ne marche qu’à la croyance du dominé. Dès que le colonisé n’y croit plus, dès qu’il est désillusionné, le charme disparaît. Il cesse d’être « immobilisé » par ce regard, comme écrivait Fanon. Et la remobilisation devenue alors possible crée des conditions subjectives pour le soulèvement et la résistance. Ce sont là mes deux derniers mots. On pourrait appliquer ce schéma à bien des situations d’aujourd’hui.
Le soulèvement et la résistance sont le fait des sociétés civiles et les armes qui y ont cours sont celles des sociétés civiles. Ainsi, la dignité et l’éthique, la circulation massive d’informations critiques fiables, l’ironie, l’intrépidité et les actes symboliques éveilleurs de conscience, peuvent modifier le rapport des forces en présence et les porter jusqu’à un moment critique.
Je vais terminer en disant un mot sur le Frantz Fanon psychiatre. Car dans son activité professionnelle aussi, il était, en un sens, un résistant.
Pour qu’on comprenne ce qui va suivre, il faut d’abord dire que le domaine des pathologies liées aux violences et aux guerres, est massivement occupé depuis un quart de siècle par la classification états-unienne des maladies mentales qui a conçu un tableau clinique du traumatisme baptisé PTSD et qui est devenu la quintessence de la pensée unique dans ce domaine. Récemment, des collègues estimables expliquaient l’importance « anthropologique », à leurs yeux, du moment où les pacifistes et bellicistes de la guerre du Vietnam s’entendirent pour déclarer que le PTSD était exactement de même nature pour les grands auteurs d’atrocités et pour les victimes, si bien qu’ils avaient les mêmes droits à réparation. En vérité un outil de lecture clinique qui ne sait pas distinguer entre ce qui se passe dans la tête d’un tortionnaire et dans celle d’une victime est un concept cynique qui marque la présence de la culture dominante dans le domaine de la clinique psychiatrique.
À contrario, les notes cliniques de Fanon établies pendant la guerre de libération algérienne nous montrent combien son approche était différente. Tout d’abord, il ne ramenait pas tout à un événement traumatique aléatoire. Chez lui, les troubles parlent pour toute une situation.
« Il nous semble que dans les cas présentés ici, l’événement déclenchant est principalement l’atmosphère sanglante, impitoyable, la généralisation de pratiques inhumaines, l’impression tenace qu’ont les gens d’assister à une apocalypse. »
Par ailleurs, il ne porte pas de jugement moral inutile et accablant, mais il donne leur sens et leur valeurs aux actes humains. Il reste médecin et ne fait donc pas de tri des malades en fonction de ses sympathies politiques, mais il marque aussi les limites éthiques de l’acceptable lorsqu’il renonce à prodiguer des soins à un tortionnaire qui se refuse à démissionner et qui demande en somme à son médecin de l’aider à exercer son activité dans un meilleur confort moral. Bref, Fanon était un clinicien dans le monde, et pour cela, son œuvre reste dans l’actuel.