L’Humanité

Camille chalmers « Le divorce entre deux visions de la démocratie » Haïti

, par Cathy Ceïbe

Camille Chalmers est responsable de la Plate-Forme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (Papda). Cet économiste et intellectuel reconnu décrypte les raisons de la crise actuelle.

On assiste à une nouvelle crise politique en Haïti. Sur quoi repose-t-elle ?

Camille Chalmers. Elle est la conséquence du jeu des acteurs dominants aux intérêts divergents et aux agendas cachés. La catastrophe électorale du 28 novembre était annoncée. Des secteurs politiques et la société civile l’avaient dénoncée. Avec un pays qui compte 300 000 morts et des milliers de déplacés, il était impossible de tenir de bonnes élections. Des électeurs n’ont pas pu voter alors que la liste des inscrits était directement gérée par Ricardo Seitenfus, représentant de l’Organisation des États américains (OEA) en Haïti. Par ailleurs, l’abominable séisme a eu pour conséquence une paupérisation massive d’une population déjà très appauvrie. Nous avons vécu un contraste absolument inacceptable entre la détresse d’une grande partie de la population et le niveau astronomique des dépenses électorales. Enfin «  la communauté internationale  », c’est-à-dire les États-Unis, l’Union européenne, la France et le Canada, ont fait pression sur le gouvernement pour que les élections se tiennent. Le soulèvement des 8 et 9 décembre, qui a suivi la proclamation des résultats préliminaires, est l’expression de l’indignation. Le divorce entre le champ politique et les réalités concrètes du pays est l’élément essentiel de la crise. En 1986, les Haïtiens se sont soulevés contre Jean-Claude Duvalier pour en finir avec l’autocratie mais également pour construire une réelle démocratie avec des changements qualitatifs. Depuis, les forces dominantes et les impérialismes cherchent à récupérer ce projet en le réinterprétant à travers une démocratie de façade, limitée et réduite au jeu électoral. Ce divorce entre deux visions de la démocratie, deux processus, est le cœur même de la crise et de l’impasse que constitue cette transition inachevée.

À qui profite cette instabilité ?

Camille Chalmers. Une partie de la classe dominante haïtienne s’en est accommodée. Cette instabilité favorise, par exemple, le non-contrôle aux douanes, et fait le lit des trafiquants de drogue. D’après le département d’État, 10 à 12 % de la drogue qui entre sur le marché américain transite par Haïti. Il en va de même pour la taxe des impôts. Or, l’évasion fiscale prive l’État de moyens considérables. C’est ainsi que la grande bureaucratie onusienne justifie le prolongement sine die de sa force de maintien, qui est pourtant inadaptée et surdimensionnée. Et la presse internationale présente cela comme un chaos. Mais la population rejette cette instabilité. Elle l’a montré, lors du séisme, en s’autoorganisant.

Vous évoquiez le renversement du dictateur Duvalier. Quel est le sens de son retour qualifié de «  surprise  » ?

Camille Chalmers. Il y a eu un travail de séduction de l’opinion publique pour préparer la venue de Jean-Claude Duvalier. On a déformé l’histoire à travers un travail de normalisation de son régime. Cette banalisation a eu une certaine réussite dans la mesure où une grande partie de la population n’a pas connu l’horreur des Duvalier. Face à une situation conjoncturelle très décevante, elle peut nourrir des sentiments nostalgiques d’une période fantasmée de prospérité. Ce retour bénéficie à des acteurs d’extrême droite, et réactionnaires, qui profitent de l’impasse actuelle en provoquant des réflexes nostalgiques. Elle s’est exprimée à travers la candidature de Michel Martelly (qualifié pour le second tour de la présidentielle) qui a affiché, à plusieurs reprises, ses affinités avec l’option duvaliériste. Par ailleurs, il est difficile d’admettre que Duvalier soit revenu sans que les autorités françaises ne soient averties. Le retour de Duvalier est un coup monté lié à la conjoncture électorale : il est arrivé le jour où était prévu le second tour de la présidentielle. La justice haïtienne a eu une bonne réaction, même si elle reste timide compte tenu de l’ampleur des crimes commis par les Duvalier. Il faut une reprise d’un travail de mémoire pour que les jeunes sachent ce qu’a représenté cette dictature.

Des espoirs déçus avec le président Jean-Bertrand Aristide, chassé par la double pression de la rue et de l’interventionnisme étranger. Que représenterait son éventuel retour ?

Camille Chalmers. Il n’y a aucune comparaison possible entre Duvalier et Aristide. Ce dernier naît de la matrice d’un mouvement populaire progressiste qui veut changer les structures de la société. S’il faut faire un bilan, il convient de prendre en compte les trois périodes «  Aristide  ». Car un leader n’agit jamais seul mais en interaction avec une situation donnée : après le coup d’État (1991), il est revenu dans les wagons d’une intervention militaire américaine (en 1994), et après que l’on est démantelé, par la terreur, le mouvement populaire. C’est essentiel pour comprendre les échecs et impasses d’Aristide, et démystifier les erreurs. L’éventuel retour d’Aristide, conditionné par l’international, modifierait les rapports de forces politiques internes car le mouvement Lavalas (le parti d’Aristide) a démontré sa capacité de résistance et d’organisation avec une base sociale solide dans les quartiers populaires.

Vous dites que la genèse de la crise haïtienne est le divorce de deux visions de la démocratie. Comment expliquez-vous que celle défendue par la société civile soit si peu entendue ?

Camille Chalmers. De 1986 à 2011, il y a eu d’importants cycles de mobilisation. Le mouvement populaire a cherché à faire la synthèse des revendications d’ordre politique et social. C’est une toile de fond structurante. Mais elle n’a pas eu de traduction dans un mouvement politique qui aurait pu faire la synthèse des revendications sociales dans le cadre d’un projet au sein d’une organisation structurée. Cette absence de direction politique est une grande faiblesse. C’est pourquoi le mouvement populaire a ainsi pu être dévié et désarticulé. Il a par ailleurs subi une terrible répression et déstabilisation à travers la corruption. La déformation de l’image d’Haïti fait que l’on ne parle pas de la ténacité de la société civile. Aujourd’hui, la classe politique traditionnelle n’a pas d’idéologie claire. Elle se définit par rapport au projet américain. D’où sa faible résonance dans la population. Or les réformes de l’État dont nous avons besoin nécessitent une grande légitimité politique. C’est l’un des dilemmes de la crise politique en Haïti : la dimension des problèmes dépasse de loin les instruments politiques qui fonctionnent sur une base superficielle et éloignée des réalités du pays.

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