Barack OBAMA, 44ème président des Etats-Unis

, par Christiane Chaulet Achour

Nous avons tous suivi avec passion, anxiété puis joie profonde et souvent stupéfaction ces 4 et 5 novembre 2008 et cette annonce à 5 heures du matin de l’incroyable : les Américains avaient voté pour faire entrer un homme « noir » à la Maison « blanche ». Oui, cela a été dit et répété : ce fait est historique.
Mais si cela a pu advenir, ce n’est pas, comme le disent certains parce que le moment était venu ou parce que, face à la crise, autant laisser la présidence à un démocrate, noir qui plus est… ou… ou…

C’est parce que OBAMA a été porteur d’un projet où la distinction raciale - à la si lourde histoire aux Etats-Unis mais aussi dans le monde -, n’a pas été son cheval de bataille. Et même, au contraire ! C’est parce qu’un homme avec les qualités, l’obstination, le charisme qui lui étaient propres et les aides multiples qu’il a pu forgées et fidélisées était capable d’être là. En plus, il est noir ou métisse comme on le voudra ; ce fait de peau n’ajoute ni ne retranche rien à son humanité primordiale. Utiliser l’écran de la race risque aussi de ne pas apprécier les futures mesures qui seront prises si on les juge toujours à cette aune.

Ce refus de l’enfermement dans la race, nombreux sont ceux parmi ceux qui l‘ont précédé comme penseurs, intellectuels ou politiques, qui l’ont dénoncé. Et j’ai repris le puissant texte de la conclusion de Peau noire masques blancs de Frantz Fanon pour le relire et en extraire quelques citations. Puis j’ai souligné celles qui me faisaient penser immédiatement à tel comportement d’OBAMA pendant la campagne présidentielle ou à tels ou tels de ses propos et pas seulement dans son discours, « De la race en Amérique ». Son discours, après l’élection, n’était-il pas centré sur l’idée que la nation américaine est faite de toutes ses composantes et pas seulement de certaines ? Intéressant à méditer pour d’autres situations nationales…

« Seront désaliénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour substantialisée du Passé. […]

Je suis un homme, et c’est tout le passé du monde que j’ai à reprendre. […]

Chaque fois qu’un homme a fait triompher la dignité de l’esprit, chaque fois qu’un homme a dit non à une tentative d’asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte.
En aucune façon je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle […]

Si à un moment la question s’est posée pour moi d’être effectivement solidaire d’un passé déterminé, c’est dans la mesure où je me suis engagé envers moi-même et envers mon prochain à combattre de toute mon existence, de toute ma force pour que plus jamais il n’y ait, sur la terre, de peuples asservis.

Ce n’est pas le monde noir qui me dicte ma conduite. Ma peau noire n’est pas dépositaire de valeurs spécifiques. […]

Dois-je donc me confiner dans la justification d’un angle facial ?
Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de rechercher en quoi ma race est supérieure ou inférieure à une autre race.
Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de souhaiter la cristallisation chez le Blanc d’une culpabilité envers le passé de ma race.
Je n’ai pas le droit, moi homme de couleur, de me préoccuper des moyens qui me permettraient de piétiner la fierté de l’ancien maître.
Je n’ai di le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués.

Il n’y a pas de mission nègre ; il n’y a pas de fardeau blanc.

Je me découvre un jour dans un monde où les choses font mal ; un monde où l’on me réclame de me battre ; un monde où il est toujours question d’anéantissement et de victoire.

Je me découvre, moi homme, dans un monde où les mots se frangent de silence ; dans un monde où l’autre, interminablement, se durcit.

Non, je n’ai pas le droit de venir et de crier ma haine au Blanc. Je n’ai pas le devoir de murmurer ma reconnaissance au Blanc.
Il y a ma vie prise au lasso de l’existence. Il y a ma liberté qui me renvoie à moi-même. Non, je n’ai pas le droit d’être Noir. […]

Si le Blanc me conteste mon humanité, je lui montrerai, en faisant peser sur sa vie tout mon poids d’homme, que je ne suis pas ce « Ya bon Banania » qu’il persiste à imaginer.

Je me découvre un jour dans le monde et je me reconnais un seul droit : celui d’exiger de l’autre un comportement humain.
Un seul devoir. Celui de ne pas renier ma liberté au travers de mes choix.
Je ne veux pas être la victime de la Ruse d’un monde noir.
Ma vie ne doit pas être consacrée à faire le bilan des valeurs nègres.
Il n’y a pas de monde blanc, il n’y a pas d’éthique blanche, pas davantage d’intelligence blanche.
Il y a de part et d’autre du monde des hommes qui cherchent.

Je ne suis pas prisonnier de l’Histoire. Je ne dois pas y chercher le sens de ma destinée.

Je dois me rappeler à tout instant que le véritable saut consiste à introduire l’invention dans l’existence.

Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement. […]

Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères. […]

Le nègre n’est pas. Pas plus que le Blanc.
Tous deux ont à s’écarter des voies inhumaines qui furent celles de leurs ancêtres respectifs afin que naisse une authentique communication. »

D’autres citations peuvent nous accompagner pour mieux appréhender ce fait aussi important que la sortie de prison de Nelson Mandela et son élection à la Présidence de l’Afrique du Sud, par exemple.

Toni Morrison, la grande romancière américaine, prix Nobel de littérature en 1996, déclarait dans un entretien en 2006 :

« Pour définir un individu, la race est un critère vide, qui n’a pas davantage de sens que le sexe ou la couleur des yeux : la race ne dit rien de la personne que vous avez en face de vous […]
Certes, j’écris sur la communauté noire américaine, mais je me sens très exactement comme un écrivain russe qui écrit sur les Russes : ses personnages sont particuliers puisqu’ils sont russes, mais ce qui compte vraiment, au fond, c’est qu’ils sont des êtres humaines, et que, partageant la même expérience humaine, le lecteur se sente lié à eux, intime avec eux. »

Maryse Condé, écrivaine guadeloupéenne prestigieuse, vivant depuis longtemps aux Etats-Unis, en 2008 :

« Quand j’étais jeune, je croyais qu’il fallait une identité précise, une terre d’origine, une généalogie. Maintenant je vois que ce n’est pas nécessaire du tout. On peut se créer quelque part. On arrive là, dans un pays qui devient le nôtre. Il n’y a pas besoin de justifier d’une origine ou d’une généalogie. On peut tout aussi bien de pas avoir une race définie. Je savais qu’avant il y avait les Blancs et les Noirs, mais maintenant je vois tellement de métis autour de moi, des gens qui sont mêlés, de toutes espèces de sang, que je crois que la notion de race même, unique, est en train de disparaître. »

Christiane Chaulet Achour
Réseau International F. Fanon