Fête de l’Humanité ; Septembre 2007

Autour de « réseau » et de « Frantz Fanon » Intervention ; 14 septembre 2007

, par Bernard Doray

1 -Réseau

Un réseau, c’est plus qu’une addition d’éléments. C’est l’organisation d’un lien symbolique entre tous les éléments qui le composent. Le réseau crée des ponts parce qu’il fait vivre une appartenance partagée. Parfois, il peut être un point de résistance de la Culture, face à un processus de destruction des liens humains.

Ainsi, à Nairobi, une intervenante ougandaise, venue avec son bébé, et qui appartient à un mouvement de “psychiatrisés survivants de la psychiatrie“ qui avait envoyé d’Afrique et d’Europe une dizaine de délégués au FSM. Elle fait part de son émotion d’avoir entendu des psychiatres qui sont en fraternité avec leur lutte, et elle poursuit :
« Notre mouvement des psychiatrisés qui sont des « survivants de la psychiatrie » se demande si, dans la profession des psychiatres, on a conscience du fait que l’excès de médications a souvent des effets secondaires tels que cela peut parfois mener à la paralysie ou au handicap physique. Le gouvernement ougandais met l’accent sur des médicaments bon marché qui ne sont pas toujours de bonne qualité et qui ont des effets secondaires mutilants.
Un des problèmes, dans les sociétés africaines, en admettant même que l’on ait les médicaments, c’est la question de la réinsertion dans la société. Il faut toute une approche psycho-sociale et quand on ne l’a pas, on est rejeté même après avoir été soigné. »

Ces propos résonnent, en Essonne, avec ceux du collectif Respect et dignité dans les soins, qui vient de se constituer en réaction à une pétition baptisée « sauvons la clinique », émanant surtout d’enseignants en psychologie et écrit dans un texte très universitaire. Ce collectif constitué au départ par des citoyens qui ont eu amplement l’occasion de fréquenter les soins psychiatriques a réécrit de manière profane le texte des savants, et, sur cette base, en soutient l’initiative. Le réseau Frantz Fanon ne pourrait-il pas faire un pont entre ces deux initiatives ?

2-Frantz Fanon

Nous sommes aujourd’hui dans une situation où nous voyons bien que nous devons passer d’un militantisme classique à un militantisme de résistance, qui se réclame d’une autre légitimité que celle à laquelle s’adressent généralement nos pétitions, et qui ouvre des portes vers un autre ordre social. Ce n’est pas très facile. Fanon peut nous y aider.
Exemple : la question des gènes, (ce que j’appelle « le génisme »). Elle est venue à travers les déclarations du candidat Sarkozy sur le caractère génétique de la pédophilie et des suicides mortels de jeunes gens, et elle prend une importance considérable aujourd’hui.

Il y a quelques jours, nous apprenions que se mettait en place un vaste dispositif de fichage des supposés défauts génétiques dans la population sous couvert de prévention de la schizophrénie. Ce n’est pas interdit par la loi, puisqu’il s’agit officiellement de recherche.

Hier nous avons appris l’adoption, par la Commission des lois de l’Assemblée nationale, d’un amendement du député UMP Thierry Mariani proposant la possibilité de soumettre les regroupements familiaux à la présentation de tests ADN authentifiant les liens familiaux.

Cette proposition contreviendrait à l’article 16 du Code civil où est écrit que « l’étude génétique des caractéristiques d’une personne ne peut être entreprise qu’à des fins médicales ou de recherche scientifique », mais l’habileté est d’exiger des demandeurs de regroupement familial de produire eux-mêmes leur précieux test génétique.

Bien évidemment, le contournement du Code civil n’affecte pas seulement des individus ou des familles, ce ne serait pas une maltraitance du seul “génome sénégalais“ ou “malien“. Comme jusqu’à preuve du contraire, l’espèce humaine est une et le génome humain est un, il est clair que c’est toute l’humanité qui serait affectée par une telle pratique. De même que c’est toute l’humanité qui est affectée lorsque l’on pratique le tri génétique des fœtus d’enfants rouquins. C’est donc au minimum une pétition mondiale qu’il faudrait lancer contre de telles pratiques pour être à la hauteur de cette agression de l’humanité. On pourrait l’intituler : « Nous avons tous le même génome ! », ou : « Nous avons tous un génome malien ! ».
J’imagine que ce pourrait être une idée que le réseau Frantz Fanon pourrait réfléchir.

Mais au-delà du réseau Frantz Fanon, l’œuvre même de Fanon peut nous aider à voir ces problèmes avec plus de perspicacité. D’abord, parce que Fanon a connu directement et lutté contre la psychiatrie raciste de l’époque. Mais surtout parce qu’il a pensé le colonialisme comme un système dans lequel la place, la pensée, le corps du colonisé est en interdépendance étroite avec l’aliénation coloniale, jusqu’à ce qu’il soulève la chape de son aliénation.

Ainsi, un moment fort de Peau noire et masque blanc est celui de la critique, par Fanon de l’ouvrage d’Octave Mannnoni, Psychologie de la Colonialisation. (1950)

Cet auteur était allé jusqu’à écrire que « Partout où les Européens ont fondé des colonies (du type de Madagascar), on peut dire (sic) qu’ils étaient attendus ou même désirés dans l’inconscient de leurs sujets ».
A cela le jeune Fanon opposait que depuis la conquête militaire française, « le Malgache » n’existe plus. Ce que commente Alice Cherki, biographe de Fanon et l’une des fondatrice du réseau FF : « le Malgache n’existe plus qu’avec l’Européen. Le Blanc, en arrivant à Madagascar, a bouleversé les horizons, les mécanismes psychologiques, l’altérité. L’altérité pour le Noir, ce n’est plus le Noir mais le Blanc. En revanche, repère Fanon dans l’ouvrage de Mannoni, l’altérité pour le Blanc est toujours un autre Blanc et non le Noir. Le Noir n’est qu’un lieu de projection. Or, c’est de cette dissymétrie aliénante que Fanon propose de sortir dans Peau Noire, masques blancs ».

Cette notion de dissymétrie aliénante est évidemment essentielle pour lire les formes actuelles de la violence d’état.
Dans l’exemple de l’amendement du député Mariani cette dissymétrie est lourdement soulignée par l’hyperprésident qui, le même jour, a fait une visite en Hongrie, vers la terre de ses ancêtres, autrefois spoliée par les communistes. Une manière de souligner que d’un côté, il y a des hommes et des femmes qui sont moins que des prolétaires nus, moins que des hommes instruments n’ayant que leur force de travail à vendre. Ce sont des familles dont l’attestation de l’existence et de la filiation peuvent être réduites à la trace d’une reproduction biologique : une masse humaine dépiautée de sa culture et de son histoire, poussée du côté de l’animalité. C’est ce que dans le livre La dignité1, j’ai appelé le Symdrome de Bamako : « pour nous, l’Afrique n’a pas d’intérêt économique » c’est à dire : « votre existence n’est pour nous qu’une hypothèse ».
D’un autre côté, c’est le capitalisme féodal, qui affirme que dans les gènes et les substances germinales des possédants, il y a monts et merveilles : des usines, des avions rafales, des champs de coton, des châteaux… qui se transmettent aussi par la voie biologique de la procréation. C’est donc l’affrontement de deux Natures.

Comment, dans une situation où la dignité des personnes, l’identité propre, leur histoire, leur rapport à la culture est attaquée au point de créer des sujets administratifs qui doivent leur existence sur les registres civil de la République d’être évidés de leur personnalité propre, comment, dans une telle situation ne pas perdre contenance, et, au contraire, renverser la pression, faire naître un autre regard, source d’un puissant renversement de la légitimité .

J’ai écrit qu’il y a aujourd’hui une guerre de la dignité, comme il y eut peut-être un jour une guerre du feu. Ce n’est pas une métaphore. C’est une question bien tangible.
Cette guerre, les peuples ne la gagneront pas avec des moyens militaires. Dans la lutte de résistance moderne, la dignité, l’éthique, l’ironie, l’organisation, la circulation massive d’informations fiables et les actes symboliques éveilleurs de conscience font tomber plus de citadelles que les kalachnikovs.
C’est en ce sens que j’avais terminé mon intervention à Nairobi par un hommage à l’un des premiers grands actes de ce combat planétaire pour la dignité, la Marche de la dignité indigène des indiens du Chiapas en 2001.

C’est bien d’un renversement de perspective qu’il s’agissait. Il était annonciateur d’un soulèvement national, pacifique et civil qui est en cours au Mexique et qui mériterait – soit dit en passant – bien plus d’attention que celle que nous lui prêtons.
Dans la nuit qui avait précédé l’arrivée de la Marche de 2001 au Zocalo de Mexico, le sous-commandant Marcos avait été invité pour une interview qui fut retransmise en direct à 3 heures du matin par une télévision nationale qui ne poussera pourtant pas le zèle jusqu’à retransmettre des images de la manifestation monstre du lendemain.

Extrait :
« Vous voulez que je vous dise ce que serait le conte de la caravane... Voilà. Nous ne pouvions plus sortir. La seule façon de faire un coup de force, c’était de marcher. Mais nous n’avions pas de pieds. Nous étions des invalides. Nous avions la voix et le regard, mais il fallait amener cette voix et ce regard là où elle pouvait être entendue, et là où notre regard se dirigeait. Alors, on a dû demander aux autres de nous prêter des pieds.
Au moment où nous avons demandé à ces autres de nous prêter des pieds, nous avons dû les construire, parce qu’ils n’existaient pas. Donc, nous avons commencé à parler à l’autre, et nous avons commencé à lui donner un visage : celui qu’on lui avait nié. Celui qui est un numéro, celui qui est un pourcentage dans une enquête, s’il a la chance qu’on l’enquête, on a commencé à l’appeler et à lui donner un visage, et à lui demander qu’il soit des pieds pour nous. On a trouvé alors des pieds très disparates. C’est-à-dire que le corps que nous étions déjà : le regard, les oreilles, les lèvres que nous étions, étaient très petits pour d’aussi grands pieds. Finalement, quand nous avons commencé la marche, nous étions comme une sorte de marionnette grotesque : à première vue, un géant, avec un regard fixe, une marionnette difforme, avec des grands pieds, et un corps tout petit.
Cette marionnette grotesque a commencé à avancer en clopinant. (…) À ce moment-là, on a été confrontés avec ce problème : les pieds nous ont dit que c’est la tête qui commande aux pieds et que l’histoire est ainsi faite : ce ne sont pas les pieds qui commandent la tête.
Mais la tête s’est entêtée à dire que ceux qui commandent, ce sont les pieds. Est arrivé alors le moment que les pieds et la tête ont dit ce qu’ils pensaient, mais que personne n’osait dire : à travers la marche, on s’apercevait que le monde a la tête en bas, car il y a ceux qui ont tout et qui n’ont besoin de rien, et les nécessiteux qui n’ont rien. (…) Et à ce moment là, les pieds découvrent qu’en réalité, ils étaient la tête, et la tête découvre, qu’elle n’a jamais cessé d’être un pied nu et brun. Enfin, voilà ! Oui, je sais. Mon conte, là, il n’est vraiment pas fameux… ».
C’est en tout cas une manière de rappeler que le soulèvement de la chape de l’oppresseur est certes une affaire de conscientisation des masses, mais plus sûrement encore, de métamorphose interne, de corps à corps non seulement avec « la culture spasmée et rigide » du dominant (Fanon), mais aussi avec les postures antalgiques dont les opprimés se sont dotés pour supporter leur condition.
Alors, dans ce cas, une dynamique peu se mettre en branle, qui ne relève pas nécessairement du pas-à-pas. Citons encore Fanon :
« Le colonialisme n’a pas fait que dépersonnaliser le colonisé. Cette dépersonnalisation est ressentie également sur le plan collectif au niveau des structures sociales. Le peuple colonisé se trouve alors réduit à un ensemble d’individus qui ne tirent leur fondement que de la présence du colonisateur. (…) La période d’oppression est douloureuse, mais le combat, en réhabilitant l’homme opprimé, développe un processus de réintégration qui est extrêmement fécond et décisif. Le combat victorieux d’un peuple ne consacre pas uniquement le triomphe de ses droits. Il procure à ce peuple densité, cohérence et homogénéité. »

C’est un appel très actuel de Fanon à ne pas nous laisser décontenancer et à renverser le courant qui semble nous emporter.