Anniversaire du cahier d’un retour au pays natal ou 60 ans d’audace

, par Guillaume Surena

Accommodez-vous de moi Je ne m’accommode pas de vous.
A. CESAIRE

Que font nos responsables de la culture ? Que font tous ceux qui vivent de Césaire et du nom de Césaire ? Que font nos universitaires ? Pas un colloque, pas un séminaire depuis le début de l’année 1999 pour commémorer et faire travailler le Cahier d’un retour au pays natal.

Faut-il vraiment que de prétendus détenteurs du savoir viennent de l’extérieur pour voir nos intellectuels pro- ou anti-Césaire faire semblant d’assumer leur fonction, pour laquelle ils sont grassement payés (phénomène unique sur la planète Terre) ?

Or 1939 est une date importante dans l’histoire de la martinique et de la Caraïbe : Césaire est de retour définitivement aux antilles. Acte que fanon avait ressenti comme facteur décisif pour la fondation du sentiment national martiniquais. Mais plus encore , juste avant de rentrer , Césaire publie en août 1939, dans la revue Volonté, à Paris, le poème Cahier d’un retour au pays natal.

Ce poème, passé inaperçu à sa sortie, sera le début d’une contestation dans le langage qui depuis 60 ans n’a fait que s’amplifier. Cette poésie est surtout le couronnement comme l’expliquera Jean-Paul Sartre dans Orphée noir, de 1a révolution poétique initiée par Rimbaud, Lautréamont et Mallarmé , continuée par Valéry, Appolinaire et les surréalistes. Et non leur imitation, même brillante.

Ce poème donne un sens au désespoir du monde noir et prophétise l’immense effort psychique et politique, plus connu sous le nom de décolonisation , largement inachevée...

L’actualité du Cahier d’un retour au pays natal ne fait pas de doute à mes yeux, tant le malheur du monde noir est grand aujourd’hui encore .

C’est 60 ans plus tard que nous pouvons mieux mesurer la force et la portée universelle de ce grand chant lyrique. Si la poésie est science, ce poème de Césaire, aura mis à jour les particules élémentaires de ce monde de mots, et du colonisé et du colonisateur. Car il ne s’agit pas pour Césaire de se réfugier dans la dénonciation mais bien d’interpréter, au sens d’avancer sans cesse des phénomènes vers l’essence, le noumène.

60 ans plus tard, riche de notre expérience de la barbarie occidentale, de nos succès contre elle, de nos échecs, de nos trahisons individuelles et collectives, de nos lâches renoncements, nous pouvons voir à quel point ce poème était est et sera en avance sur nous.

60 ans plus tard , aucune création littéraire significative n’aura été possible aux Antilles sans l’assimilation des leçons de ce poème tant dans la forme que dans le contenu.

Dans ce poème, Césaire indique la méthode qu’il n’ a cessé d’utiliser pour révolutionner le langage : ne pas rester à la surface, c ’ est – à - dire à l’intention théorique, mais se situer toujours dans la création pour entendre :

... monter de l’autre côté du désastre un fleuve de tourterelles et de trèfles de la savane que je porte toujours dans mes profondeurs à hauteur inverse du vingtième étage des maisons les plus insolentes et par précaution contre la force putréfiante des ambiances crépusculaires...

Il s’agit pour le poète nègre d’accepter le destin pour le transcender, en perlaborant l’expérience de la douleur :

J’accepte.. . j’accepte... entièrement, sans réserve,
ma race qu’aucune ablution d’hysope et de lys mêlés
ne pourrait purifier
(. . .)
ma reine des crachats et de lèpres
ma reine de , fouets et de scrofules

L ’ acceptation n ’ est pas résignation. Le but conscient de Césaire est de rebatir de fond en comble, pas seulement le monde noir, mais le monde dans sa totalité. Car la faillite de la pensée occidentale laisse l’humanité devant un vide inquiétant. L’utopie refondatrice césairienne qui sous-tend ce grand poème reste l’universelle fraternité :

Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont
point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui
s’affaissent au cachot du désespoir

Dans ce cahier..., Césaire ne fait aucune concession et refuse de prendre
pour argent comptant le bouillonnement exotique de la vie colorée du peuple ; il ne cède jamais à la tentation scandaleuse :

Des madras aux reins des femmes des anneaux à leurs oreilles
des sourires à leurs bouche, de, enfants à leurs mamelles....

Aujourd’hui on ajouterait volontiers : du créole francisé, du français créolisé, des cases en paille, des Elmire du rhum de la sorcellerie de bazar et autres curiosités de la vie créole.

Dans Cahier..., Césaire interprète la vie de son peuple sans tricher avec sa conscience :

.... cette foule si étrangement bavarde et muette...,

... cette foule criarde si étonnamment passée à côté de son cri...,

.... cette étrange foule qui ne s’entasse pas, ne se mêle pas..

... cette foule qui ne sait pas faire foule... à l’animalité subitement

grave d’une paysanne, urinant debout, les jambe écartées, roides

(Ces derniers mots ont eu le destin de choquer un croisé de la pureté
créole du peuple)

Ce poème est un examen sans complaisance des raisons de notre conquête par l’Europe : la supériorité technique apparente de la raison occidentale et notre manque d’audace :
Rien ne put nous insurger jamais vers quelque noble
aventure désespérée.

Ce poème transcende le crime commis contre l’humanité nègre, car c’est du fin fond de la fosse que Césaire s’adresse au monde. Le poète n’est pas un spectateur ; il est engagé dans les mots et ses mots l’engagent car il prie son corps aussi bien que son âme de ne jamais :

croiser les bras en l’attitude
stérile du spectateur car la vie n’est pas un spectacle,
car une mer de douleurs n’est pas un proscenium, car
un homme qui crie n’est pas un ours qui danse.

le poème n’ est pas un discours régional, il tente avec un succès indéniable, la saisie de l’essence de l’Occident judéo-chrétien :

... l’Europe peureuse qui se reprend et fière
se surestime

le monde blanc horriblement las de son effort immense
ses articulations rebelles craquer sous les étoiles dures

ses raideurs d’acier bleu transperçant la chair mystique
écoute ses victoires proditoires trompeter ses défaites
écoute aux alibis grandioses son piètre trébuchement.

Pitié pour nos vainqueurs omniscients et naifs !

Car si le succès de l’Europe contre nous a commencé. par sa capacité intellectuelle à nous penser (ethnologie, anthropologie), notre capacité à penser l’Occident rationnellement sera le vrai début de l’inversion du cours des cinq derniers siècles de l’histoire mondiale.
Mais, il nous faut faire le deuil qui est un chemin de souffrance. Le deuil de nos illusions :

d’un retour au passé :

... je me tournais vers des paradis pour lui et les siens perdus...

de nous hisser au même rang que nos vainqueurs à force de ruses, d’aplatissements de soi et de renoncements.

-d’accommodements.

- de faire de mauvaise fortune bon coeur.

Ce deuil à faire, le poème l’indique, à qui sait lire, comme un processus de récupération de ce qui est à nous, de ce qui est nous :

ces quelques milliers de mortiférés qui tournent en rond dans la calebasse d’une île... l’archipel arqué comme le désir inquiet de se
nier ... mon île non clôture . ..

...la
Guadeloupe...
de même misère que nous, Haïti où la négritude se met
debout pour la première fois et dit qu’elle croyait à

son humanité...
pas un bout de ce monde qui ne porte mon empreinte
digitale ...

(TOUSSAINT, TOUSSAINT LOUVERTURE) ,
... un homme seul qui fascine l’épervier blanc de la
mort blanche .
un moricaud vieux dressé contre les eaux du ciel
...Ces pays sans stèle, ces
chemins sans mémoire, ces vents sans tablette.

Le nègre “ comique et laid “ de “ Ma lâcheté retrouvée

les trois siècles qui soutiennent mes droits
civiques et mon sang minimisé. .

le nègre fustigé qui dit : pardon mon maitre

...Siméon Piquine... cherchant son nom ;

Grandvorka... broyé par un soir de récolte

Michel deveine adresse QuartierAbandonné

le nègre chaque jour plus bas, plus lâche plus
stérile, moins profond, plus répandu au dehors,plus
séparé de moi-même, plus rusé avec soi même,moins
immédiat avec soi-même,

60 ans après “ le sens de l’ordalie “, n’a pas changé :

mon pays est la lance de nuit de mes ancêtres Bambaras
et

...c’est du sang d’homme...

de la graisse, du foie, du cœur
d’ homme, non du sans de poulet
,

qu’il faut à cette terre. Nous assistons là à une impressionnante de culmination dans le concret pour parler comme André Breton. Césaire ne se contente pas de dire le monde des choses, il entreprend de nous instruire sur le processus de création qu’est la poésie elle-même (souci constant dans tous ses poèmes) :

1- la consistance en mots :

... des mots ! ah oui des mots, mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes, et des laves, et des feux de brousse, et des flambées de chairs, et des flambées de villes...

2- son enjeu :

je ne joue jamais si ce n’est à l’an mil

Je ne joue jamais si ce n’est à la grande peur

3- sa démarche d’appropriation du réel :

d’un grand geste du cerveau, happer un nuage trop rouge, ou une caresse de pluie, ou un prélude du vent

je force la membrane viteline qui me sépare de moi-même

4- sa visée stratégique :

.... et le grand trou noir où je voulais me noyer l’autre lune
c’est la que je veux pêcher maintenant la langue maléfique de la nuit en son immobile verrition !

Au moment où le monde est en train de se réorganiser, où l’esprit est en train de se dégager des carcans dogmatiques ; de ses impostures, des conservatismes et, malgré les apparences de la victoire totale de l’occident contre le reste du monde, le Cahier d’un retour au pays natal reste une boussole indispensable pour ne pas se dissoudre dans le grand tout et pour ne pas s’étioler en se refermant sur soi-même.

Au moment où il nous arrive à tous de douter de la “forêt natale “ , de douter de l’Afrique, de douter de nous-mêmes, le Cahier... reste un point de repère à partir duquel on peut repenser l’homme, tout l’homme en tant qu’il est “ le minéral, le végétal, l’animal, l’humain ...”

Enfin,

Il faut bien commencer.

Commencer quoi ?

La seule chose au monde qu’il vaille la peine de

commencer :

La Fin du monde parbleu !

Eia pour Aimé Césaire !

Guilllaume Suréna

Psychanalyste
Fort de France, août 1999.